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Révolution et démocratie chez Marx et Engels

par Jacques Texier


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J'en viens à la méthode du parcours

Le mot a des acceptions multiples. Ainsi la troisième partie de ce livre consacrée à l'introduction de 1895 est tout simplement un essai. Pourtant, je l'ai intitulé « L'ultime parcours d'Engels 1895. Une tactique révolutionnaire pour la fin du siècle » Si ce n'est pas moi qui suit ici un parcours, il se pourrait bien que ce soit Engels.

La politique consiste en effet à trouver des chemins et à les pratiquer tant qu'ils vous font avancer. Il faut souvent les inventer car il n'ont jamais été pratiqués auparavant. C'est ce que les italiens appellent « fare politica » Simplement, il faut préciser que l'autonomie de la politique n'est que relative et qu'elle a un référent qui s'appelle les classes et les mouvements sociaux.

Dans les dernières années de sa vie Engels cherche une nouvelle façon de fare politica. Il cherche et tout d'abord, il ne trouve pas. C'est ce qu'il dit dans une lettre à Lafargue qui est très émouvante. L'ancien modèle est en crise, il faut en inventer un autre, mais on ne voit pas en quoi il pourrait bien consister. Parce que le chemin en question n'existe pas encore, il faut le frayer. Engels finit par le trouver ou peut-être par l'entrevoir et il lui faut le formuler dans des conditions très difficiles où il est contraint de châtrer son propos. Cette tactique nouvelle qu'il propose est quelque chose de très subtil et peut-être même un mélange instable. Elle peut être facilement déformée. Et en effet ce texte sera lu, c'est à dire interprété de diverses façons et quelque fois aussi tout simplement mis de côté.

Mais ainsi nous passons de la métaphore de la politique comme parcours ou comme chemin, à un autre sens du parcours où il est lecture.

La quatrième partie de ce livre est intitulée « La face cachée de la pensée politique marx-engelsienne. Parcours léninistes de L'État et la révolution »

Ici les parcours de Lénine ont comme point de départ Le Cahier bleu avec lequel il arrive en Russie et auquel il tient comme à la prunelle de ses yeux. Il contient les textes pré-interprétés qui constitue le corpus à partir duquel il va élaborer la doctrine marxiste présentée dans L'État et la révolution . En présence d'un corpus, il faut l'examiner pour voir les textes qui n'y figurent pas. N'y figure pas par exemple les textes sur la possibilité d'un passage pacifique en Angleterre et dans un certain nombre de pays. N'y figure pas non plus l'introduction d'Engels de 1895. D'autres textes y figurent mais déformés, défigurés. (Critique du projet de programme d'Erfurt)

En partant de L'Origine de la famille et de L'Anti-Duhring, Lénine reconstruit ce qu'il faut bien appeler le système théorique marxiste sur l'État et la révolution. Ses parcours sont des lectures auxquelles j'oppose des contre-parcours qui sont des contre-lectures. Je montre aussi que certains textes sont pour Lénine. proprement illisibles C'est le cas par exemple pour le texte dans lequel Engels montre qu'une des fonctions de l'État est d'instaurer un « ordre » pour prévenir l'autodestruction réciproque des classes et de la société. Concept engelsien fort complexe que Lénine ne peut semble-t-il se permettre de comprendre.

Enfin, il y a mes propres parcours à travers l'oeuvre de Marx et d'Engels. On en trouvera plusieurs exemples dans la première partie à propos des alliances de classe possibles et impossibles, celles avec la bourgeoisie libérale (possibles et nécessaires), celles avec la réaction bismarckienne (impossibles même lorsque Bismarck offre un plat de lentilles à la classe ouvrière).

On en trouvera un autre exemple à propos de la république démocratique dans la deuxième partie consacrée aux « Innovations politiques d'Engels »

Dans ce dernier cas les choses sont assez complexes car mes parcours qui visent à reconstituer les itinéraires de Marx et d'Engels à propos de la République s'entrecroisent avec ceux de Marx et d'Engels qui sont assez sinueux et qui comportent même me semble-t-il des retours au moins partiels en arrière. L'activité d'Engels est particulièrement importante car elle vise souvent à constituer une tradition. Les traditions n'existent pas naturellement : elles se construisent.

Cette méthode du parcours est présente y compris dans la cinquième partie qui semble à première vue structurée autour de concepts. Mais s'il s'agit d'étudier par exemple la question du blanquisme chez Marx et Engels, il est absolument nécessaire de partir du principe qu'il y a chez eux un parcours assez long qui les éloignent finalement du blanquisme et dont l'achèvement tardif est l'introduction de 1895.

S'il s'agit d'étudier les concepts élaborés pendant la révolution de 1848 et de découvrir la complexité de la pensée marx-engelsienne, il faut montrer que l'année 1850 est à la fois l'année de la circulaire de la Ligue de mars 1850 dans laquelle Marx et Engels formulent une tactique extrêmement dure à l'égard de la petite bourgeoisie allemande qui doit selon eux conquérir incessamment le pouvoir et que le prolétariat devra renverser, mais que c'est aussi l'année pendant laquelle Engels écrit deux articles sur la loi des dix heures dans lesquels apparaît pour la première fois la thèse de la possibilité d'un passage pacifique en Angleterre.

De plus, si la tactique de la révolution permanente telle qu'elle est prévue pour l'Allemagne implique une lutte à mort avec la petite bourgeoisie démocratique, au même moment la tactique qui est élaborée pour la France repose sur la possibilité de regrouper toutes les forces populaires et démocratiques autour du prolétariat. La question des alliances y est posée de façon totalement différente et s'il s'agit encore de révolution permanente et de dictature du prolétariat, elles s'y présentent sous une forme tout à fait raisonnable et éloignée de tout extrémisme. Les parcours visent ici à saisir la complexité du réel en passant d'un contexte national à un autre.

Voilà ce que je voulais dire au sujet de la méthode des parcours mise en oeuvre dans ce livre. Je vous disais tout à l'heure que je voulais bien qu'on me traite de talmudiste. Je peux ajouter maintenant que j'essaye de me constituer librement ma méthode herméneutique et que la notion de parcours aux significations multiples est un des concepts de cette herméneutique personnelle. De façon très générale, cette méthode du parcours signifie que je n'ai pas voulu effacer la trace de ma propre démarche et de mes efforts dans ce livre, un peu comme le peintre moderne aime aujourd'hui que l'on voit la trace de son pinceau dans son oeuvre "achevée" - à supposer qu'il y ait des oeuvres achevées. Comme vous le voyez, il s'agit ici d'une certaine attitude à l'égard du moment de la subjectivité.

Enfin, et ce sera ma conclusion, ce que je viens de dire démontre que la pensée politique de Marx et d'Engels est complexe, contrastée, en mouvement continuel. Elle est par conséquent le contraire d'un système, même si elle a une cohérence interne. Mon ambition est de reconstituer cette complexité avant de mettre en oeuvre éventuellement une réflexion critique.


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