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Révolution et démocratie chez Marx et Engels

par Jacques Texier


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Pourquoi cette recherche ?

Elle a commencé au début des années 90, la date n'est pas indifférente

Le philosophe libéral italien Benedetto Croce disait : l'histoire est toujours contemporaine. L'histoire dont il s'agit ici est celle que l'on écrit et non celle que l'on fait. Disons l'historiographie pour lever l'ambiguïté du mot histoire. On interroge le passé à partir des problèmes du présent et pour chercher des réponses aux questions du présent. Je dois dire qu'aujourd'hui, ma curiosité historienne n'a jamais été aussi grande et qu'elle va bien au-delà de la simple connaissance de l'oeuvre de Marx et Engels. Elle englobe toute l'histoire du mouvement ouvrier et celle du XXe siècle.

Ici, c'est Hegel que je voudrais citer. Il dit quelque part : La chouette de Minerve ne prend son vol qu'au crépuscule. La Chouette de Minerve, on le sait, c'est la connaissance philosophique. Et la connaissance philosophique pour Hegel comme pour Marx ou pour Gramsci n'est pas séparable de la connaissance historique. Les années 1989-1991 sont effectivement crépusculaires. Une page est tournée. Il me vient donc le désir de revisiter toute notre histoire pour comprendre comment çà s'est passé. Il y a des questions qui sont dans toutes les têtes et auxquelles il faut répondre intelligemment si possible.

Par exemple : quel rapport y a-t-il entre Lénine-Trotski et Staline ? Je ne traite pas cette question en tant que telle dans ce livre. Mais on peut sans doute y découvrir une réponse implicite. Si on me demande mon avis sur la question, je dirai ceci : Lénine meurt au début de l'année 1924. A cette date, c'est à dire dès 1923 Staline a le pouvoir. La position de Trotski est déjà tout à fait précaire. Le tour des autres grands leaders bolcheviks viendra ensuite. Sans doute Lénine écrit-il un testament politique qui n'est pas tendre pour Staline. Mais ce testament est bien tardif et il est sans efficacité. Staline est déjà secrétaire général et s'il occupe ce poste, c'est soit avec l'accord de Lénine qui n'a rien vu venir jusqu'à l'avant-dernier moment, -c'est l'hypothèse que je retiens- soit c'est sans son accord, ou contre son avis, mais alors cela signifierait que ce n'est pas seulement Trotski qui est déjà battu en 1923-1924, mais Lénine lui-même. "Jusqu'à l'avant-dernier moment", cela veut dire qu'au dernier moment Lénine s'est aperçu que sa succession était problématique. Mais il était bien tard.


Le marxisme de Lénine et celui de Marx et d'Engels

Mais, il y a une autre question qui s'impose à nous : Quel rapport y a-t-il entre le marxisme de Lénine et celui de Marx et d'Engels ? J'ai commencé à traiter cette question dans une partie de ce livre consacré à L'État et la révolution. Je peux essayer de donner un avant-goût de ma réponse : le marxisme de Lénine a une forte spécificité. Il est certes élaboré à partir de la pensée de Marx et d'Engels. Mais avec toute une série d'amputations, de remaniements, voire de déformations considérables.

Si on accepte l'idée qu'il y a un tournant profond dans le XIXe siècle et que le dernier quart de ce siècle appartient à une époque historique différente des deux premiers quart (jusqu'en 1950) ; si on accepte également l'idée que le marxisme de la fin du siècle est différent de celui de la révolution de 1848 et que le dernier Engels - entre 1885 et 1895 - prend largement en compte les transformations historiques intervenues, on peut dire schématiquement que le marxisme de Lénine et plus encore celui de Trotski se rattache au premier marxisme, celui de la révolution de 1848. Encore faut-il ajouter que la pensée politique de Marx et d'Engels entre 1847 et 1852 est infiniment plus complexe et contrastée que ce que Lenine en retiendra en 1917 à la veille de la révolution.

Je précise au passage que j'ai la plus grande admiration pour Lénine et que je n'entends pas le traiter comme un "chien crevé". Je me suis mis à le réétudier et cela devrait apparaître dans mon livre. Mais j'avance une thèse : en 1917 Lénine procède à une révision profonde de la pensée politique de Marx et d'Engels. Il n'y a pas que Bernstein qui soit révisionniste. Le révisionnisme de Lénine est de signe opposé. C'est un révisionnisme révolutionnaire. En particulier Lénine met de côté une thèse capitale de Marx et d'Engels : celle de la possibilité d'un passage pacifique au socialisme dans un certain nombre de pays. C'est évidemment son droit, d'autant qu'il argumente cette rectification. Bernstein pour sa part se débarrasse de l'idée de révolution en général. Mais Lénine ne s'en tient pas à une seule amputation. Pour parler de ces aspects méconnus ou inconnus de la pensée politique de Marx et d'Engels, j'ai parlé de la face cachée de cette pensée.


Comment ce livre a été rédigé ?

Mon métier est la recherche ; or la communication suivie d'une discussion approfondie est une des méthodes essentielles de la recherche. A l'origine des cinq parties de ce livre, il y a eu une communication suivie de discussions quelques fois très vigoureuses. Cela a été le cas lors d'une communication sur Lénine en Italie. Non seulement mes amis léninistes n'étaient pas d'accord avec moi, mais un vieil ami gramscien sembla trouver mon argumentation trop légère. Cela m'a amené à abandonner la forme polémique primitive et à procéder lentement et méthodiquement. J'ai donc annoncé mon programme général et je me suis concentré sur le premier chapitre de L'État et la révolution.

Donc ces textes ont été discutés et publiés plusieurs fois. Ensuite pour en faire un livre, il m'a fallu encore beaucoup de travail. A un double niveau : conceptuel et factuel. J'ai étendu mon investigation dans de nouvelles zones politiques et textuelles. Et j'ai approfondi ma réflexion sur certains concepts politiques : par exemple celui de révolution permanente, en profitant ici encore de discussions avec quelques amis trotskistes. J'ai développé aussi systématiquement de nouvelles dimensions : par exemple celles des alliances.

J'ai été pendant de très nombreuses années un militant communiste et ensuite un marxiste militant (de formation gramscienne). Après avoir démissionné du P.C.F., j'ai fondé avec un ami la revue Actuel Marx pour maintenir vivante en France et ailleurs la tradition marxiste à laquelle j'appartiens. Je ne conçois pas mon travail indépendamment d'un milieu social et politique et d'une culture théorico-politique avec lesquels je suis en rapport d'interaction. C'est ce que Gramsci appelait « le philosophe de type démocratique ». Il fonctionne selon les principes énoncés dans la troisième thèse sur Feuerbach : l'éducateur éduque mais il a besoin d'être éduqué. Il faut éduquer l'éducateur. Je sens profondément mon appartenance à un collectif d'hommes et de femmes en France et au-delà qui ont des valeurs et des actions communes ou convergentes. Je veux faire oeuvre utile pour élaborer la nouvelle culture dont nous avons besoin. Pour être utile, il faut évidemment que les découvertes que l'on a éventuellement faites deviennent le bien commun du collectif d'hommes et de femmes auquel on s'adresse particulièrement.

Conclusion sur ce point : le regard de l'autre sur mon travail est pour moi essentiel.


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