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Révolution et démocratie chez Marx et Engels

par Jacques Texier


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Marx et Engels : des auteurs politiques

Voyons maintenant pourquoi il faut toujours maintenir présente la considération politique lorsqu'on aborde les textes de Marx et d'Engels ; pourquoi il ne faut pas isoler les grandes oeuvres et les grands textes théoriques des écrits politiques et des articles de revue ou de journaux.

Soit le texte célèbre de Marx de 1859 qui sert de préface à La Contribution à la critique de l'économie politique. Ce texte est théorique : il définit la méthode du matérialisme historique. Mais en même temps il doit être lu comme une autocritique de Marx. Jusqu'au milieu de l'année 1850 Marx et Engels croient à une reprise imminente de la révolution. Dans la deuxième partie de l'année 1850, Marx sur la base d'une étude économique, en vient à la conclusion que la crise économique est finie et donc qu'il n'y a pas de révolution à l'ordre du jour. Rupture avec le groupe Willich-Schapper en septembre 1850 et premier approfondissement du concept de révolution par Marx. Mais le même principe demeure qui établit une équation mécaniste entre crise économique et crise révolutionnaire. Marx et Engels attendent la prochaine crise. Elle arrive en 1857 et il n'y a pas le moindre frémissement révolutionnaire. Nouvel approfondissement théorique d'une toute autre ampleur. Dans la préface de 1859 Marx écrit :

« une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. »


Une pensée politique au sens fort du terme

Dernier point : non seulement Marx et Engels pensent toujours politiquement, mais ils ont une pensée politique au sens fort, c'est-à-dire il y a dans leur pensée tout un ensemble de catégories politiques, spécifiquement politiques, sans lesquelles il est impossible de penser une période historique.

Gramsci dira plus tard qu'il faut faire de « l'histoire intégrale », c'est-à-dire être capable de penser les luttes politiques dans toute leur complexité. Il mettra Machiavel et donc l'art et la science de la politique au centre des Cahiers de la Prison et il fera l'inventaire méticuleux de toutes les catégories de la pensée politique, des plus générales comme celle d'hégémonie et de coercition, aux plus spécifiques, c'est-à-dire à celles qui servent à penser une époque historique déterminée : ainsi le concept jacobin de « révolution permanente » sert à penser les trois premiers quart du siècle qui correspondent à la révolution française continuée. Après la Commune et à la fin de la décennie 1870, la révolution française est "terminée" et on passe du principe de la révolution permanente à celui de l'« hégémonie civile ».

Sans doute l'existence d'une pensée politique est particulièrement évidente chez Gramsci. Gramsci pense après l'échec de la révolution en Occident et à partir des points hauts de la tradition bolchevique, en particulier en ce qui concerne le concept d'hégémonie. Il pense aussi à partir de Marx et d'Engels.

Je voudrais donc établir contre un préjugé solidement enraciné qu'il y a aussi une pensée politique chez Marx et Engels et faire l'inventaire des concepts politiques dont ils se servent. J'en ai dressé une première liste sur la quatrième de couverture. Je vous la lis. Elle est évidemment très incomplète. Il faudrait y rajouter d'autres concepts comme celui d'État représentatif moderne qui est très vite présent dans l'oeuvre de Marx. Il faudrait aussi montrer que malgré la négligence pour la forme dont ils font preuve quelquefois, ils pensent aussi les institutions politiques avec une très grande précision. Il faudrait mentionner le concept de bureaucratie qui est au centre de leur pensée politique depuis le début et aussi cette célèbre théorie du dépérissement de l'État qui elle aussi apparaît très tôt dans l'oeuvre de Marx et qui suscite les prises de position les plus contrastées. Si on me demande mon avis sur ce dernier point, j'en ferai part dans la discussion.


Une pensée bien connue et donc méconnue

Je rappelle sur la quatrième de couverture une phrase célèbre de Hegel disant que ce qui est bien connu n'est pas connu et je l'applique à la pensée politique de Marx et d'Engels. Après quoi je précise que l'enquête minutieuse qui m'a paru nécessaire a été menée selon la méthode du parcours.


Une pensée mal connue

Que la pensée politique de Marx et d'Engels ne soit pas connue et fait plus grave qu'elle soit "bien connue", on en rencontre tous les jours des exemples. Je lisais encore récemment dans Le Monde un grand article sur toute une page, écrite par un homme de gauche, où il était question de la conquête du pouvoir par la voie électorale. Il s'agissait du coup d'État de Pinochet contre le gouvernement légal de Salvador Allende. L'auteur écrivait sans malice que Marx aurait été bien étonné de ce recours aux élections pour conquérir le pouvoir !


Un exemple d'une autre nature.

Dans le Manifeste et dans des textes antérieurs il est question de la constitution de la classe en classe et c'est par la politique qu'une classe devient véritablement une classe. C'est ce que signifie l'appel final : « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! » C'est déjà une idée qu'il n'est pas si facile de saisir.

Mais il y a encore plus difficile. Lorsque Marx et Engels écrivent L'Idéologie Allemande en 1845-1846 leur ambition profonde est de penser le communisme comme émancipation. Il montre alors comment les classes se constituent et comment les individus sont dominés par leur classe et par les représentations de leur classe. La classe s'autonomise par rapport aux individus et les domine. Le communisme doit mettre fin à cette aliénation. Le communisme c'est la fin de la domination des classes sur les individus. Il en reste quelque chose dans le Manifeste lorsque Marx définit la société nouvelle comme « une association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. »

C'est une idée que le parti communiste français vient de découvrir dans le mouvement de sa propre mutation. Croyez-vous que ces idées de Marx et d'Engels soient connues ? Ce qui est « bien connu », c'est que Marx et Engels sont des "collectivistes" et que par conséquent l'individu doit se soumettre au parti, à l'État, à sa classe, et à je ne sais encore quels dogmes intangibles !

Ceci dit, il faut réfléchir : si le communisme est bien la libération de l'individu, il faut parvenir au communisme et pour cela il faut passer par l'unification politique de la classe qui la constitue comme classe. En 1847-1848, Marx et Engels pensent « l'association » des ouvriers contre la concurrence entre eux sans cesse renaissante. C'est un objectif qui est toujours à atteindre, au plan des nations et au plan international. Donc le communisme de 1845-1846 n'efface pas celui de 1848. Simplement, il est souhaitable qu'il y ait dès à présent quelque chose de la société de l'avenir dans les associations politiques que nous constituons. La forme parti dont nous avons besoin ne peut pas être le parti que Lénine concevait en 1902.

Puisque nous en sommes à la forme parti, savez-vous qu'à différentes reprises, après la dissolution de la Ligue des communistes en 1852 et beaucoup plus tard au moment de la dissolution de la première internationale, Marx et Engels sont allés jusqu'à tenir des propos carrément "anarchistes" sur la question du parti et sur celle de l'internationale. La nécessité de l'unification politique de la classe au niveau international était maintenue, mais on pouvait se passer selon Engels de toute organisation pour y parvenir !

Chacun est libre d'en penser ce qu'il veut, y compris de ne pas prendre tout ce qu'ont dit Marx Engels et quelques autres pour parole d'évangile.


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