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Révolution et démocratie chez Marx et Engels

par Jacques Texier


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Quelle sorte d'interrogation est à l'origine de ce livre ?

J'ai entendu dire un jour, au début des années 90, par un chercheur qui fréquentait parfois mon laboratoire du CNRS que Marx avait sous-estimé l'importance de la démocratie. Vrai ou pas ? J'ai décidé d'aller vérifier. Il faut beaucoup de travail pour vérifier. En particulier, il faut étudier tous les articles écrits par Marx et Engels et ne pas se contenter comme on le fait le plus souvent, de l'étude des grands textes. Donc la question qui est à l'origine de mon investigation est celle-ci : Quelle est la place du principe démocratique dans l'oeuvre de Marx et d'Engels ? Selon moi cette place est considérable et donc je récuse l'idée que Marx et Engels ont sous-estimé l'importance de la démocratie.


La place du principe démocratique dans l'oeuvre de Marx et d'Engels

La réflexion marx-engelsienne sur la démocratie a trois dimensions.

Tout d'abord il s'agit de leur attitude à l'égard du suffrage universel et des institutions de la souveraineté populaire. Sur ce point ils appartiennent, avant et durant la révolution de 1848 à ce qu'on appelle « le parti démocratique » au sens large du terme. Ils sont l'aile prolétarienne du « parti démocratique ». Par la suite, ils soutiennent constamment l'inscription de la république démocratique dans les programmes des partis ouvriers.

Ensuite, ils réfléchissent à la forme politique dans laquelle peut s'effectuer la transformation socialiste de la société. Et leur réponse est nette à différentes reprises. En 1847 dans Les Principes du communisme d'Engels ; en 1871 dans La Guerre civile en France et en 1891 dans la Critique du projet de programme d'Erfurt. Dans les deux derniers cas ils soutiennent l'idée que la forme politique nécessaire à la transformation socialiste est une démocratie participative.

La troisième dimension c'est la thèse constamment présente dans leur oeuvre de la possibilité d'un passage pacifique au socialisme dans un certain nombre de pays à commencer par l'Angleterre. Cette thèse a à l'évidence une signification démocratique profonde. Raison pour laquelle on trouvera dans l'annexe I de mon livre une liste des textes dans lesquels Marx et Engels soutiennent cette thèse.

Je récuse donc également -cela va de soi- la thèse plus radicale (Férenc Féher) selon laquelle il n'y a pas d'espace pour le principe démocratique dans la pensée politique de Marx et d'Engels.


Révolution et démocratie : un rapport problématique

Mais je ne suivrais pas non plus pour autant un théoricien comme Shlomo Avineri pour qui Marx est tout simplement un penseur démocratique.

Marx et Engels sont avant tout des penseurs de la « révolution sociale » et c'est en fonction des tâches de cette révolution qu'ils abordent les questions de la démocratie. Or rien n'est plus complexe que le rapport de la révolution et de la démocratie. La révolution est fondatrice de la démocratie, mais leurs rapports sont aussi problématiques.

Le concept de révolution permanente qui vient du jacobinisme mais dont Marx et Engels font un usage spécial en 1848 dans le Manifeste et en 1850 dans une circulaire de la Ligue de mars 1850 peut revêtir une forme qui menace l'effectivité du principe démocratique. Cette possibilité de dérapage despotique est liée à une question capitale à mes yeux, celle de l'importance qu'on attache aux formes politiques.

Or on peut dire que l'intérêt que nos auteurs portent à la question des formes politiques n'est pas constant. Il leur arrive d'avoir des moments de distraction à cet égard. Il est probable que leur silence intermittent dans ce domaine, découle du fait qu'ils récusent souvent les anticipations doctrinales qui sont pour eux le symptôme d'une immaturité de la classe ouvrière. Ce n'est pas et de loin une distraction permanente et si une tendance se manifeste à cet égard au long du siècle, elle consiste pour eux à être toujours plus attentif à la question des formes dans tous les domaines, y compris dans celui de la politique.

Cette question de l'importance de la forme est thématisée avec force dans un certain nombre de lettres du dernier Engels qu'on a appelé ensuite "lettres philosophiques".


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