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Révolution et démocratie chez Marx et Engels

par Jacques Texier


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Le travail de l'écriture

Je fais allusion dans mon avant propos au travail de l'écriture à propos de la troisième partie du livre consacrée à l'introduction qu'Engels écrit en 1895 aux Luttes de classes en France. Je voudrais préciser ce que j'entends par là

Il se pourrait que l'expression soit mal choisie et prête à confusion. Je me suis rarement soucié d'écriture à proprement parler tout au long de mon activité de chercheur. Peut-être parce que cela n'appartient pas à ma forma mentis. Ce que je veux dire a sans doute plus à voir avec ce que Claude Lefort a appelé « le travail de l'oeuvre » dans sa thèse sur Machiavel. Mais c'est une expression que je ne pouvais pas reprendre, parce que je ne veux pas assumer l'expression d'oeuvre, ni me comparer de près ou de loin avec Machiavel.

Ce que je veux dire c'est qu'on ne sait pas véritablement ce que l'on pense avant d'avoir écrit.

Prenons l'exemple de l'introduction d'Engels aux Luttes de classes en France de K. Marx. Ce texte de 1895 joue un grand rôle dans ce livre.

Par exemple pour élucider dans la première partie ce que Marx entend dans le Manifeste lorsqu'il parle de « conquête de la démocratie » dans une phrase trop sibylline, je me réfère à deux sortes de textes : ceux que Marx et Engels écrivent juste avant le Manifeste et ce que Engels écrit dans l'introduction de 1895 à ce sujet longtemps après. Il en résulte que la « conquête de la démocratie » est bien la conquête de la démocratie, c'est-à-dire le suffrage universel et les institutions qui assure ce que l'on appelle la souveraineté populaire.

Mais il y a plus, en 1895 Engels introduit l'idée que le mouvement ouvrier doit désormais passer de la tactique de la révolution permanente à celle de la guerre de position et à la conquête de l'hégémonie.

Plus encore, il affirme que leur tactique de 1848 et celle du mouvement ouvrier jusqu'à la Commune de Paris incluse, reposait sur une illusion : celle de la possibilité d'une « révolution sociale » victorieuse pendant les trois premiers quart du siècle. Les conditions de possibilité d'une telle révolution n'existaient pas. Ni les conditions objectives ni les conditions subjectives.

Reste alors à interpréter cette « oeuvre » qu'est l'introduction de 1895 car une oeuvre ne se réduit pas à un ensemble de thèses.

Une fois qu'on s'est mis d'accord sur ces thèses, on est encore en présence de plusieurs interprétations possibles. L'une d'elles consiste à dire que ce testament est le lieu de naissance du « socialisme démocratique ».

Je prend l'expression dans un sens très précis, celui qu'adopte Jacques Droz quand il écrit : « Nous entendons par là un socialisme qui s'appuie sur les institutions parlementaires et sur l'existence de partis politiques travaillant dans la légalité pour parvenir à ses fins. »

Or même en laissant de côté la question des institutions parlementaires et en s'en tenant à la légalité, il faut dire qu'Engels n'adopte pas une telle position en 1895. Sans doute les luttes électorales occupent-elles une très grande place dans sa tactique. Sans doute constate-t-il que le parti social-démocrate prospère dans la légalité. Sans doute préconise-t-il non l'attaque frontale mais la guerre de position. Sans doute considère-t-il que les nouvelles techniques militaires rendent le recours aux barricades extrêmement problématique. Mais à aucun moment il n'envisage la disparition pure et simple de la violence révolutionnaire ni ne proclame que désormais le mouvement ouvrier doit respecter la légalité, et plus encore n'importe quelle légalité.

C'est en écrivant un essai sur l'introduction de 1895 tout en étant confronté à cette thèse du « socialisme démocratique » que j'en suis venu à concevoir mon interprétation de l'introduction de 1895.

Quand je parle du travail de l'écriture, j'entends marquer la différence de niveau qui existe entre la pensée orale et la pensée écrite. La pensée écrite est constamment auto-contrôlée et donc elle est véritablement pensée.

Ce n'est pas que je croie aux vertus de la pensée pure. La pensée la plus rigoureuse est impure : elle doit être grosse de l'empirie et de l'histoire. Pour écrire sérieusement sur l'introduction de 1895, il faut connaître tous les textes qu'Engels a écrit dans les cinq dernières années de sa vie et en particulier étudier toute sa correspondance des années 1888-1895. On sait alors de façon certaine qu'Engels attend une crise révolutionnaire en Europe pour la fin du siècle ou pour le début du siècle suivant. Si les partis ouvriers doivent s'y préparer par une lutte pour l'hégémonie et en considérant que la lutte de classe doit revêtir avant tout la forme de la guerre de position, cette crise européenne n'exclut évidemment pas des épisodes violents. Le principe démocratique joue un rôle important dans le raisonnement engelsien et dans ce que l'on appelle parfois « une révolution de la majorité », mais il ne s'agit pourtant pas de "socialisme démocratique" au sens précis que j'ai dit.


La philologie, la politique et la pensée de la politique

Il est question dans mon avant-propos « d'insistance philologique », c'est à dire d'un travail sur les textes. Je voudrais préciser ce point. Je dis également que je considère Marx et Engels comme des penseurs avant tout politiques et enfin j'affirme aussi qu'il y a une pensée politique de Marx et d'Engels. Ce sont des points sur lesquels j'aimerai aussi m'expliquer.


Le travail sur les textes

Tout d'abord le travail sur les textes. Je parle de philologie au sens où l'on en parle dans la tradition italienne qui remonte à Gianbattista Vico pour qui la Scienza Nuova qu'il propose à la fin du XVIIIe siècle résulte du mariage de la philosophie qui s'occupe des concepts et de la philologie qui s'occupe de l'établissement des textes et plus largement de l'établissement des faits.

Je dirai volontiers, en faisant un libre usage de ces concepts, que j'aime l'exégèse et l'herméneutique. Si l'on voulait m'insulter en me traitant d'auteur talmudique, on me ferait tout au plus un grand honneur. Pour avoir des écoles talmudiques encore faut-il avoir de grands textes et appartenir à une tradition. A l'intérieur d'une tradition, il faut que la transmission s'effectue, y compris avec des relectures qui font que le patrimoine est toujours vivant.

Or "nous" appartenons à une grande tradition, celle du marxisme ou des marxismes, et plus généralement à la tradition démocratique et socialiste.

La question philologique est pour moi une question politique et éthique. Je donne quelques exemples.

Pourquoi les nombreux textes de Marx et d'Engels sur la possibilité d'un passage pacifique en Angleterre, dans les pays anglo-saxons et dans quelques pays du « continent » (dont la France) ne sont-ils pas connus en France ? Pourquoi n'en existait-il pas de traduction française jusqu'à une date toute récente ?

Pourquoi la lutte de la majorité du parti bolchevik contre Trotski dans les années 20 a-t-elle comme conséquence la disparition du concept de « révolution permanente » de l'horizon exégétique des communistes français ?

Pourquoi lorsqu'Engels écrit en 1891 que « la république démocratique est la forme spécifique de la dictature du prolétariat » faut-il qu'on nous renvoie immédiatement à la lecture que fait Lénine de ce texte qui est tout simplement un escamotage ?

Pourquoi a-t-il fallu attendre 1997 et le colloque sur Octobre 1917 pour que les communistes puissent prendre connaissance du texte de Rosa Luxemburg datant de 1818 sur La révolution russe dans lequel elle critique sévèrement les méthodes des bolcheviks du point de vue démocratique ?

La question philologique est bien éthique et politique et il faut rappeler ici que la Réforme est un moment essentiel de la naissance de la modernité culturelle qui instaure le droit à l'accès direct des croyants aux textes sacrés.


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