|
Spécial web - La Cité Il est temps, il est grand temps... par Maurice Moissonnier |
|
Le doute, stimulant de la réflexion créatrice, doit être banni. Les « responsables » ne sont pas là pour se poser des questions dérangeantes, mais pour exécuter (dans tous les sens du terme !). Et pourtant, dans le bon sens populaire, dire de quelqu'un « qu'il ne doute de rien » n'est pas flatteur et, pauvre Marx, qui, en famille, au jeu des maximes, déclarait que la sienne était doute de tout ! J'ai eu la cruauté de répondre par cette réflexion, à tort, car ce n'était pas la meilleure façon de me faire comprendre... Mes relations avec le parti ont persisté en se relâchant. Ma dernière assemblée de militants se situe à la veille de l'effondrement du mur de Berlin dans une salle où s'exprimait la tragique inquiétude de militants qui cherchaient réponse auprès d'un bureau assailli de questions auxquelles il ne répondait que par des faux-fuyants. Dans ce climat de consternation douloureuse, que dire ? La pudeur conseillait de se taire... Je suis convaincu que mon seul apport un peu efficace réside dans une réflexion théorique en rapport avec mes recherches historiques - fournir des matériaux à la réflexion est essentiel pour résister au torrent idéologique d'un conservatisme économique et politique qui se pare des attributs de la « modernité ». Je ne brûle pas ce dont mon passé s'est nourri. J'ai avancé grâce à mon activité au sein de l'Institut Maurice Thorez devenu IRM, puis avec l'apport des rencontres du cent cinquantenaire du Manifeste. Pour m'en tenir à ceux qui, disparus, m'ont beaucoup donné, je tiens à nommer Jean Maîtron, qui fut militant du PCF et à l'origine de ce grand instrument de connaissance qu'est le Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier, Jean Dautry, Jean Bruhat, Georges Cogniot (en dépit de son philo-soviétisme sentimental), Jean Bouvier et tant d'autres qui ont laissé leur trace à la suite de Marx et Engels ! Sans oublier d'autres, étrangers, comme le fascinant Walter Markov, esprit prodigieusement pénétrant et lucide, fidèle au combat de la science et de l'humanisme malgré les coups bas des suppôts du stalinisme pendant une saison de sa vie qui vit son exclusion du parti en RDA... Ce que je pense, maintenant, des décisions prises par le PC ? Evidemment, je suis d'accord avec les mesures prises pour liquider les défauts que j'ai combattus depuis 20 ans. J'en pense ce que Jean Bruhat écrivait en 1981-82 en conclusion de ses souvenirs : « Je ne sais quel optimisme me pousse cependant à toujours repartir à l'assaut. Pas de conclusion, non, pas de conclusion, sinon le faible espoir d'être un peu entendu lorsque, m'adressant fraternellement mais très modestement aux dirigeants de mon vieux Parti, je leur dis encore une fois : il est temps, il est grand temps de rénover, de transformer, de libérer nos pratiques et nos méthodes (...). Il est temps, il est grand temps de devenir le Parti accueillant, ouvert à toutes les idées, joyeux de lutter, de partir vers un avenir qui ne peut jamais être qu'une aventure inédite, sans peur, et en osant nous arracher définitivement à l'insupportable gangue qui nous enserre toujours. Mais est-ce possible ? Peut-être convient-il d'aller plus loin encore. On peut en effet se demander si le concept de " parti " (si vieux), n'apparaît pas aujourd'hui en quelque sorte périmé. L'heure est proche où il faudra, peut-être, lui substituer celui plus large et plus souple de " mouvement ". L'avenir nous le dira ». Le titre des mémoires de Bruhat, c'est : Il n'est jamais trop tard. Je souhaite que le parti puisse réussir cette mutation, réellement entreprise. Avec un souci : celui de garder son identité qui fait son originalité en conservant ainsi ce qui a fondé son rôle historique et son efficacité : ses bases théoriques d'analyse, correctement utilisées et développées. Au soir de sa vie, la correspondance d'Engels est pleine de ce souci : « l'héritage » des inspirateurs de la conception fondamentale qui nous anime est « avant tout une directive pour l'étude, et non un levier servant à des constructions à la manière des hégéliens (...), il faut soumettre à une investigation détaillée les conditions d'existence des diverses formations sociales (et éviter) une construction systématique artificielle et (éviter de se croire) ensuite des esprits tout à fait puissants » (Engels à K. Schmidt, 5 août 1890)... |