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Les jésuites d'Amérique latine et le néolibéralisme par Jean George |
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Les supérieurs des dix-huit provinces latino-américaines de la Compagnie de Jésus, réunis sous la présidence de leur supérieur général venu tout exprès de Rome, ont adopté, le 14 novembre 1996, une lettre à tous les jésuites, à leurs amis et collaborateurs, de cette région du monde. Cette adresse et le «document de travail» qui l'accompagne, s'intitule simplement : «Le néolibéralisme en Amérique latine» . Un vaste processus d'étude et d'analyse a été ainsi enclenché dans tous les instituts de recherches et les centres sociaux dépendant de la Compagnie en Amérique latine. Nous publions de larges extraits de ces documents qui sont appelés à avoir un profond retentissement.
Chers compagnons, Nous, supérieurs provinciaux de la Compagnie de Jésus en Amérique latine et dans les Caraïbes, conformément à l'appel de notre 34e congrégation générale nous invitant à approfondir notre mission foi - justice, nous voulons partager avec tous ceux qui participent à la mission apostolique de la Compagnie de Jésus sur le continent et avec toutes les personnes préoccupées du sort de notre peuple, spécialement des plus pauvres, et engagées en leur faveur, quelques réflexions sur ce qui, dans nos pays, est appelé néolibéralisme. Nous refusons d'accepter tranquillement que les mesures économiques appliquées ces dernières années dans tous les pays d'Amérique latine et des Caraïbes soient la seule manière possible d'orienter l'économie et que l'appauvrissement de millions de latino-américains soit le prix obligatoire d'une croissance future. [...] [...] En partageant ces réflexions, notre préoccupation principale est d'ordre moral et religieux. Les comportements économiques et politiques auxquels nous nous référons, reflètent dans la vie publique les limites et les contre-valeurs d'une culture fondée sur une conception de la personne et de la société humaines étrangère à l'idéal chrétien.
La société dont nous faisons partie. La croissance matérielle [actuellement constatée] pourrait susciter des espoirs pour tous mais elle laisse des multitudes dans la pauvreté, sans possibilité de participer à la construction d'un avenir commun ; elle menace l'identité culturelle de nos peuples et détruit les ressources naturelles. Nous estimons qu'en Amérique latine et dans les Caraïbes au moins 180 millions de personnes vivent dans la pauvreté et 80 millions survivent dans la misère. Les dynamismes économiques qui produisent ces effets pervers tendent à se convertir en idéologie et à rendre absolus certains concepts. Le marché, par exemple, d'instrument utile et même nécessaire pour élever et améliorer l'offre et réduire les prix, se transforme en moyen, en méthode et en fin qui gouverne les relations entre les êtres humains. [...] Les mesures connues comme néolibérales [...] font de la croissance économique, - et non de l'épanouissement de tous les hommes et les femmes en harmonie avec la création -, la raison d'être de l'économie. On réduit l'intervention de l'Etat [...]. On supprime les programmes généraux assurant à tous leurs chances et on les remplacent par des aides occasionnelles à des groupes déterminés. On privatise les entreprises [...] On ouvre sans restriction les frontières aux marchandises, aux capitaux et aux flux financiers [...] On ignore le problème de la dette extérieure [...] On subordonne la complexité de l'économie nationale à l'ajustement de variables macro-économiques: équilibre du budget, réduction de l'inflation et stabilisation de la balance des paiements, comme si cela engendrait le bien commun et ne créait pas de nouveaux problèmes pour la population [...] On assure que ces ajustements entraîneront une croissance qui, lorsqu'elle sera forte, élèvera les revenus et résoudra de surcroît la situation des défavorisés. Pour stimuler les investissements privés, on élimine les obstacles que pourraient représenter les lois qui protègent les travailleurs. On libère les groupes les plus puissants des charges fiscales et de leurs obligations à l'égard de l'environnement, [...] On met l'action politique au service de cette politique économique, [...] dans le but de garantir l'hégémonie du marché libre. Nous devons reconnaître que ces mesures d'ajustement [...] ont contribué à augmenter l'offre, à améliorer la qualité et les prix. L'inflation a été réduite sur tout le continent. [...] D'une façon générale, on a pris conscience que le strict contrôle des dépenses permet une meilleur utilisation des ressources publiques. Les relations commerciales entre nos nations se sont renforcées. Mais ces éléments sont loin de compenser les déséquilibres et les perturbations que cause le néolibéralisme [...].
Derrière la rationalité économique qui se qualifie de néolibérale, il y a une conception de l'être humain qui réduit la grandeur de l'homme et de la femme à la capacité d'engendrer un revenu monétaire, exacerbe l'individualisme et la course pour gagner et posséder et conduit facilement à porter atteinte à l'intégrité de la création. [...] En général, les dirigeants de nos sociétés, associés aux mouvements de globalisation et imprégnés sans discernement de l'acceptation des règles du marché, vivent comme des étrangers dans leur propre pays. Sans dialoguer avec le peuple, ils le considèrent comme un obstacle et un danger pour leurs intérêts et non comme un frère, un compagnon ou un associé.[...]
Grâce à Dieu, des initiatives de transformation, venant de divers groupes culturels et ethniques, d'âges et de sexes différents, de multiples secteurs sociaux, annoncent l'apparition d'un monde nouveau. Inspirés par ces efforts, nous voulons aider à construire une réalité plus proche du royaume de justice, de solidarité et de fraternité de l'Evangile, où une vie digne sera possible pour tous les hommes et toutes les femmes. [...] Nous n'exigeons pas la société du bien être et des satisfactions matérielles illimitées mais une société juste dans laquelle personne n'est exclu du travail et de l'accès aux biens qui sont fondamentaux pour se réaliser, comme l'éducation, l'alimentation, la santé, le logement et la sécurité.
Nous avons devant nous une tâche immense à accomplir dans des domaines divers et à différents niveaux : - Entreprendre en collaboration avec beaucoup d'autres et à partir de nos universités, centres d'études, de recherche et de promotion, un effort intellectuel de grande envergure en sciences sociales, en théologie et en philosophie, pour connaître le néolibéralisme, expliquer sa rationalité profonde et ses effets sur l'être humain et sur la nature.[...] - Renforcer les traditions culturelles et spirituelles de nos peuples [...] - Incorporer au travail éducatif que nous accomplissons avec beaucoup d'autres l'ordre des valeurs nécessaires à la formation de personnes capables de préserver la primauté de l'être humain dans le monde que nous partageons [...] - Résister tout particulièrement à la société de consommation [...] - Communiquer par tous les moyens les résultats de l'analyse sur le néolibéralisme, les valeurs qui doivent être préservées et promues et les alternatives possibles. - Proposer des solutions viables là où se prennent les décisions globales et macro-économiques. - Travailler à renforcer la valeur de la gratuité [...] Pour rendre crédible notre engagement et pour montrer notre solidarité avec les exclus du continent et mettre en évidence notre prise de distance avec le consumérisme, nous rechercherons non seulement l'austérité personnelle mais nous nous efforcerons aussi d'adapter à notre pauvreté religieuse nos Ïuvres et nos institutions. Dans leur politique d'investissement et de consommation nos institutions ne doivent pas aider des entreprises qui violent ouvertement les droits de l'homme et portent préjudice à l'écologie [...] Mexico, 14 Novembre 1996.
Les provinciaux latino-américains de la Compagnie de Jésus: Ferdinand AZEVEDO (Brésil septentrional), Carlos CARDO (Pérou), José ADAM CUADRA (Amérique centrale), Benjamin GONZALES BUELTA (République Dominicaine), Juan DIAZ MARTINEZ (Chili), Mariano GARCIA DIAZ (Paraguay), Ignacio GARCIA-MATA (Argentine), José Adolfo GONZALES (Colombie), Mario LOPEZ BARRIO (Mexique), Jorge MACHIN (Cuba), Allan MENDOZA (Equateur), Emilio M. MOREIRA (Bahia), Fernando PICO (Porto-Rico), Armando RAFFO (Uruguay), Marcos RECOLONS (Bolivie), Joao Claudio RHODEN (Brésil méridionial), Francisco IVERN SIMO (Brésil central), Arturo SOSA A. (Venezuela). |
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Le néolibéralisme en Amérique latine. Apports à une réflexion commune. Document de travail.
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Ce document qui accompagne la lettre sur le néolibéralisme est une aide pour l'étude, l'analyse et la recherche communautaire des axes d'action. Ce n'est pas une analyse scientifique d'un problème très complexe. Il doit se lire comme la présentation d'éléments pour le dialogue sur un sujet étudié, sous des angles divers, par beaucoup d'autres [...]
[...] Devant par vocation percevoir les signes qui parlent de Dieu quand l'être humain se réalise dans sa plénitude ou ceux qui le taisent quand la personne humaine est exclue par d'autres, nous avons appris à discerner que lorsque les personnes permettent à Dieu de se manifester en elles, l'amour miséricordieux, la solidarité, le pardon, la justice et la liberté apparaissent dans les communautés. [...] Nous constatons que durant la décennie 1980, le processus d'ajustement mis en route pour réorganiser les économies, [...] a terriblement frappé la majorité des populations de nos pays. Ensuite, dans les années 1990, l'ajustement et l'ouverture s'étant imposés, on espérait que les temps difficiles seraient passés. Mais nous constatons qu'il n'en a pas été ainsi, [...] [...] Ces dernières années, nous voyons que cette situation tient à une façon de conduire l'économie appelée néolibéralisme qui, de plus en plus, pénètre la politique et toute la vie sociale.
Le néolibéralisme, tel qu'on l'entend en Amérique latine, est une conception radicale du capitalisme qui tend à présenter le marché comme un absolu jusqu'à en faire le moyen, la méthode et la fin de tout comportement humain intelligent et rationnel. Selon cette conception, la vie des personnes, le comportement des sociétés et la politique des gouvernements sont subordonnés au marché. Ce marché absolu n'accepte de réglementation en aucun domaine. Il est libre, sans restrictions financières, syndicales, technologiques ou administratives. Cette manière de penser et d'agir tend à faire une totalité idéologique de la théorie émise par quelques-uns des plus brillants économistes du capitalisme moderne qui ont créé la pensée néoclassique. Ces penseurs n'ont pas prétendu réduire le comportement de l'Homme et des sociétés aux éléments qu'ils avaient mis en valeur pour expliquer une partie des relations et de la vie complexe des personnes et des communautés. Par conséquent, le néolibéralisme, n'équivaut pas à l'économie qui reconnaît, l'importance du marché de tous les biens et services sans en faire un absolu. Il n'équivaut pas à la démocratie libérale. S'opposer au néolibéralisme ne signifie pas être contre l'utilisation efficace des ressources dont dispose la société ni limiter la liberté individuelle ni être partisan du socialisme d'Etat. S'opposer au néolibéralisme signifie plutôt affirmer qu'il n'y a pas d'institutions absolues pour expliquer ou pour conduire l'histoire humaine. Cela signifie que l'homme et la femme ne sont pas réductibles au marché, à l'Etat ou à quelque autre pouvoir ou institution qui prétend s'imposer comme totalisante. Cela signifie protéger la liberté humaine en affirmant que seul Dieu est absolu et que son commandement est l'amour qui s'exprime socialement par la justice et la solidarité. Et cela signifie dénoncer les idéologies totalitaires car lorsqu'elles se sont imposées, le résultat a été l'injustice, l'exclusion et la violence.
La 34e congrégation générale nous invite à agir, compte tenu du fait que «l'injustice structurelle du monde plonge ses racines dans le système de valeurs d'une culture moderne qui a un impact mondial» (CG 34, 4,24) .[...]. Cet impact culturel qui s'est radicalisé en néolibéralisme, tend à valoriser l'être humain uniquement par sa capacité de générer des revenus et de réussir sur les marchés. Cette conception réductionniste pénètre les mentalités des dirigeants de nos pays, passe par le comportement de la classe moyenne et atteint les derniers refuges des communautés populaires, indigènes et paysannes, détruisant la solidarité et déchaînant la violence. [...] La transformation du marché en valeur absolue se pare même de connotations religieuses. En disant que le marché est «correct et juste», on le convertit moralement en facteur de légitimation d'activités sur lesquelles il faut se poser des questions. [...] Ce système de valeurs se présente sous des symboles ambigus ayant une grande capacité de séduction. [...] Nous ne laissons pas de côté les éléments positifs de la mobilisation internationale suscitée par les transformations technologiques [...] Mais nous voyons aussi que ces processus diminuent l'homme et la femme, particulièrement dans le contexte de la radicalisation néolibérale, parce que, qu'on le veuille ou non, ils provoquent la course à la possession et à la consommation, exacerbent l'individualisme et la compétition, conduisent à l'oubli de la communauté et portent atteinte à l'intégrité de la création.
[Ce paragraphe du document de travail reprend, presque à l'identique, un passage de celui qui, dans la Lettre des supérieurs provinciaux, est intitulé «La société dont nous faisons partie.»]
Le néolibéralisme apparaît à l'intérieur de la culture moderne et, sans nécessairement le prétendre, il produit des effets structurels aggravant la pauvreté qui existait déjà, longtemps avant l'apogée du néolibéralisme durant la décennie 1980. [...]
[...] Le néolibéralisme introduit le critère selon lequel seul le marché possède la vertu de distribuer efficacement les ressources et de fixer le niveau des revenus des différents acteurs sociaux. On abandonne ainsi les efforts pour atteindre la justice sociale au moyen d'une fiscalité progressive et d'une gestion des dépenses publiques qui privilégie les plus défavorisés. On laisse de côté les tentatives de démocratisation de l'actionnariat et la réforme agraire intégrale.
On entend par capital social l'accumulation de la richesse humaine, naturelle, de l'infrastructure et des institutions dont dispose une société. Entrent par conséquent dans le capital social la culture, la connaissance, l'éducation, les ressources naturelles, les voies de communications qu'une nation offre à ses habitants. Ce capital se constitue peu à peu grâce aux investissements privés et publics [...] . On peut dire que depuis toujours les pauvres en Amérique latine ont vécu un manque de capital social mais cela s'est aggravé avec les politiques néolibérales, [...].
Comme expression historique de la nécessité où se trouvent les êtres humains de se soutenir les uns les autres pour pouvoir réaliser les possibilités présentes et d'avenir, le marché n'est ni bon ni mauvais, ni capitaliste ni socialiste. [...] Comme tout type de relation, le marché peut être utilisé de façon perverse pour détruire les personnes et les peuples. [...] Le défi n'est pas de détruire la relation d'échange, mais de la mettre au service de la réalisation de l'être humain en harmonie avec la création, de la placer dans un cadre de conditions d'égalité des chances fondamentales pour toutes les personnes et de lui donner une dignité en la délivrant des forces de domination et d'exploitation qui ont réussi à la dénaturer dans le mode de production qui se généralise en Occident. (SRS 28). [...]. Les processus qui sont à l'Ïuvre dans les zones franches ou dans l'économie informelle ne permettent pas au peuple de participer à la richesse qu'il crée. De fait, pour surmonter la pauvreté, ne s'est pas développée une incorporation des pauvres, des secteurs populaires et des classes moyennes dans les relations économiques, grâce à l'utilisation de la valeur qu'ils ajoutent. [...] Dans le cadre de la concurrence néolibérale actuelle, les investisseurs cherchent de la main d'oeuvre bon marché pour s'internationaliser. Ainsi baissent les coûts de production, ce qui porte préjudice aux travailleurs latino-américains, mal payés, et aux travailleurs du Nord qui perdent leurs emplois puisque les usines se déplacent vers le sud. En outre, on empêche systématiquement l'accès des pays plus riches aux travailleurs originaires des pays pauvres. Les capitaux appelés «hirondelles» [i.e. flottants], dans un marché financier sans restriction, n'ont d'autre but que d'exploiter les avantages des systèmes bancaires et monétaires, et peuvent déstabiliser complètement un pays [...]. Les effets du marché sans contrôle social ont été particulièrement graves pour les populations rurales [...]. Par conséquent, lorsqu'on examine la région dans son ensemble, on constate que les politiques néolibérales aggravent les problèmes structuraux qui étaient à la base de la pauvreté : la distribution de la richesse, le capital social et les inégalités sociales que le marché engendre quand il agit sans contrôle social.
[...] A côté de la pauvreté persistante et de l'inégalité croissante, de vieux problèmes de nos sociétés qui ont des racines pré-modernes et modernes, prennent une acuité nouvelle. [...] Dans tout le continent on perçoit une rupture générale des sociétés [...]. Le néolibéralisme exacerbe cette crise en conduisant à la disparition du bien commun comme objectif central de la politique et de l'économie. Le bien commun est remplacé par la recherche de l'équilibre des forces du marché. Contrairement à la doctrine sociale de l'Eglise qui considère que l'Etat doit intervenir lorsque le bien commun l'exige, le néolibéralisme affirme ouvertement qu'il vaut mieux avoir moins d'Etat, juste ce qu'il faut pour le bon fonctionnement macro-économique et le développement des affaires privées. Dans ce contexte, l'horizon n'est plus la préoccupation pour la qualité de vie générale de la population d'aujourd'hui et de demain qui auparavant s'exprimait grâce aux Etats dits providence. Quand disparaît l'objectif du bien de tous, disparaît le sens du foyer commun ou public. [...] Dans cette perspective où la notion de public tend à disparaître, les partis politiques perdent leur raison d'être en tant que forces de proposition pour la construction de la société et de la nation. La compétence politique et administrative se borne à démontrer que le candidat ou le président est le plus capable de créer les conditions exigées par le jeu ouvert et libre des marchés. [...]
Face à cette réalité contraire à l'oeuvre du Créateur, une exigence de la foi, afin que Dieu puisse être Dieu entre nous, nous appelle à résister aux dynamiques qui détruisent nos frères et nos soeurs et à travailler avec beaucoup d'autres à un changement pour contribuer à construire une société plus proche du royaume de solidarité et de fraternité de l'Evangile. Qu'importe le prix que nous aurons à payer pour notre détermination. Nous n'avons pas le choix. C'est notre fidélité au Seigneur Jésus, c'est la base des conditions rendant possible une vie commune fraternelle, pour laquelle des martyrs jésuites ont donné leur vie en divers lieux d'Amérique latine, qui sont en jeu. [...] L'étude du néolibéralisme. La première de nos tâches est de comprendre à fond le néolibéralisme et les dynamiques sociales concomitantes et de parvenir à découvrir sa rationalité et ses présupposés éthiques. [...] [...] Quelles sont ses racines anthropologiques, philosophiques, économiques, historiques? Quelle [en] est l'éthique implicite? [...] Comment discerner ses effets sur les personnes, les institutions, les communautés? [...]Comment dialoguer avec ceux qui prennent les décisions techniques et politiques qui produisent des effets dévastateurs sur les pauvres? [...] Nous devons accomplir cette tâche de recherche interdisciplinaire avec les laïcs et d'autres chrétiens et non chrétiens, [...]. La connaissance des dimensions anthropologiques qui sont sous-jacentes au courant néolibéral et de ses conséquences doit faire partie de la culture de tout jésuite. [...] Surmonter l'exclusion (CGR 34, d 3, 15). Nous avons une tâche pédagogique immense : en un contexte où disparaît l'horizon du bien commun et où chacun recherche son propre profit dans le marché, l'exclusion sociale s'approfondit. Il nous faut entreprendre un effort éducatif formel et informel pour transformer les institutions, entreprises et projets qui provoquent l'exclusion, les politiques de l'exclusion, les hommes et les femmes qui sont les acteurs de l'exclusion, souvent sans en avoir la conscience. Nous devons commencer par nous examiner nous-mêmes, [...]. [...] Proposer pour tous la plus inclusive ou incluante des sociétés possibles et viables. [...] exige une transformation structurelle de nos sociétés allant au delà de la résistance aux éléments perturbateurs du néolibéralisme. [...] Il s'agit d'un travail lent et patient pour créer la société solidaire qui n'existe pas encore. Dépasser la culture de la pauvreté. Cette expression ne fait pas allusion à la culture des pauvres avec ses valeurs et ses ambiguïtés. Elle se réfère à un comportement global de la société, au plan national et continental; une société qui, au niveau de ses cadres dirigeants, de ses institutions sociales, politiques, éducatives, religieuses et dans ses milieux populaires,, s'est habituée à vivre avec la pauvreté, comme avec quelque chose de normal [...]. [...] Avec la propagation du néolibéralisme dans tous nos pays, cette manière de voir et de sentir les choses trouve une justification perverse. En effet, pour le néolibéralisme, l'existence de millions de pauvres et de misérables en Amérique latine ne provoque aucun scandale. Ces personnes n'ont rien à réclamer parce qu'elles ne valent rien sur le marché! Et l'économie n'a pas à les sortir de la pauvreté mais à produire plus, à vendre plus, à gagner plus. La recherche d'alternatives économiques viables. Une de nos responsabilités les plus urgentes est de passer de l'analyse critique aux propositions. Pour cela, nous devons proposer des alternatives viables en vue d'un développement humain et supportable, orienté vers le bien commun et qui garantisse la réalisation de tous nos frères et soeurs, présents et futurs, en harmonie avec la nature. Voici en termes généraux quelques-uns des thèmes qui pourraient être étudiés. Les biens que tous méritent [...] en tant que personnes, fils et filles de Dieu, biens qui doivent leur être garantis en tant que droits citoyens, indépendamment du fait que les familles sont ou non capables d'acheter ces éléments indispensables sur les marchés. Ces droits sont : la santé, l'éducation, la sécurité, la vie familliale, l'habitation. [...] Les ressources naturelles. [...] Nous avons la responsabilité de trouver de nouvelles voies assurant la qualité de la vie à tous à travers des modèles de consommation et d'extraction différents de la part des pays du Nord et des élites riches de nos sociétés qui détruisent l'environnement et s'approprient les biens de la terre, à tel point que représentant 20 % de la population de la planète, ils consomment 80 % des ressources de la terre. L'égalité des sexes. Durant ces dernières années [...] les familles ont été souvent obligées de participer, avec plusieurs de leurs membres, à l'économie informelle. Dans les conditions du marché du travail informel, la femme de la classe moyenne et des couches populaires se voit contrainte d'accomplir trois journées de travail en une: elle travaille pour contribuer au revenu familial, porte le poids du travail domestique et élève les enfants. En outre, la femme est utilisée comme objet de publicité et comme article commercial. [...] «Il y a une féminisation de la pauvreté» et un «visage féminin de l'oppression» (CG34, 14). Il est indispensable d'écouter l'appel nous demandant d'être solidaires des femmes, [...]. La politique agraire. L'ouverture néolibérale a causé des ravages chez les paysans de tout le continent. Les petits et moyens agriculteurs représentent la majorité des producteurs agricoles de presque tous nos pays. [Parmi les mesures qui s'imposent pour changer leur situation figure:] la participation des paysans à tous les processus de modernisation des structures productives, [...]. La politique industrielle. Dans le cadre économique néolibéral le développement a pour moteur l'industrie d'exportation. Cependant, bien que celle-ci ait crû, elle n'est pas le moteur du reste de l'économie parce qu'elle n'est pas suffisamment liée aux autres secteurs et qu'elle dépend pour une large part des importations. Il faut trouver les voies d'une production manufacturière et agro-industrielle diversifiée qui soutienne la moyenne et la petite entreprise et pas seulement la grande, qui satisfasse les besoins fondamentaux de la population, qui renforce l'accumulation technologique de la société, promeuve l'équité et une croissance supportable. La politique du travail. [...] Il est nécessaire d'impulser des stratégies justes menant à une insertion compétitive dans les marchés, basée sur la qualification des personnes, l'élargissement de leur créativité et le changement de la conception de l'entreprise en une véritable communauté de travail (CA, 32). Cette insertion doit se situer dans une perspective de suppression du chômage et du sous-emploi (SRS, 18). La dette extérieure. Le Souverain pontife nous invite, dans l'esprit du Lévitique, à faire du Jubilé de l'an 2000 un moment opportun pour réfléchir à «une réduction consistante, sinon à la remise totale de la dette internationale.» (TMA, 51). Il ne faut pas perdre de vue que la dette extérieure constitue une sérieuse limitation des possibilités d'un développement équitable et supportable, du Mexique au Chili. [...] De là découle la nécessité de contribuer à présenter des propositions bien fondées, pour que la société et les gouvernements d'Amérique latine et des Caraïbes puissent s'impliquer dans une négociation aboutissant à la remise d'une partie importante de la dette, en particulier celle qui a pour origine la brutale augmentation des taux d'intérêt [...]. Avec la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. [...] Face à l'économie nord-américaine, nous devrions contribuer à fournir des éléments pour un dialogue à propos des décisions qui affectent le plus l'Amérique latine: système financier, institutions et entreprises multinationales. Le secteur financier privé doit être étudié avec une attention particulière dans nos universités et nos centres sociaux; ce secteur mobilise des milliards de dollars qui concentrent les crédits dans les pays riches et produisent des effets déstabilisateurs sur les principales économies latino-américaines.
[...] La crise dans nos sociétés, même si historiquement elle a d'autres causes, découle essentiellement du néolibéralisme. Pour cette raison nous ne pouvons pas ne pas aborder les aspects fondamentaux du bien commun lorsqu'il s'agit de présenter des alternatives à l'économie politique néolibérale. La construction de la société civile. [...] Nos communautés de solidarité doivent se mettre au service de la collectivité citoyenne dans la construction d'un espace public.(CG34, d4, 23).[...] Redonner vigueur à la vocation politique. Pour surmonter la crise de gouvernabilité, rendre sa dignité au service public, soumettre la politique économique et les marchés au contrôle social qui protège le bien commun, nous devons contribuer à la formation d'hommes et de femmes à vocation politique, pour que ceux-ci et celles-ci se consacrent à la construction d'Etats garants de la dignité de tous les citoyens et citoyennes, soucieux du sort des pauvres. Transformer l'Etat. Nous devons contribuer à une étude interdisciplinaire qui fasse la clarté sur l'Etat comme agent important d'un modèle alternatif de développement supportable, équitable et dont l'être humain soit le centre [...]. Les exemples de développement réussis de nos jours démontrent une action effective et efficace de l'Etat [...]. Elaborer une morale publique. [...] C'est une tâche pour laquelle, simples citoyens, avec les autres, croyants et non-croyants, nous nous sentons responsables de l'établissement de valeurs morales en rapport avec une réalité en profonde transformation, valeurs sans lesquelles nos sociétés ne peuvent survivre ni permettre à tous de se réaliser. [...] Il est indispensable que [...] nous atteignions la conscience des dirigeants qui prennent les décisions économiques et financières afin que leurs déterminations techniques aient des effets positifs sur la transformation de la culture de la pauvreté et de la mort en une culture de vie partagée.
[...] Il est important de prendre en compte la totalité de l'Amérique latine et des Caraïbes. [...] Pareille vision nous conduit à une solidarité continentale, une solidarité lucide [...]. Les problèmes ont des connotations différentes et relèvent d'intérêts différents dans une partie et l'autre du continent. Le moment est venu pour nous, jésuites latino-américains unis, d'un partage avec nos frères jésuites du Nord afin de mener ensemble, dans toute leur complexité, des recherches communes, pour le bien de la communauté humaine du continent au service de laquelle nous sommes dans l'Eglise.
Nous voulons assumer sérieusement la promotion de la justice qui naît de notre foi [...] (CG34,d3, 5). Les hommes et les femmes seront toujours menacés par la convoitise de la richesse, par l'ambition du pouvoir et la recherche insatiable des satisfactions matérielles. Aujourd'hui, cette menace se concrétise dans le néolibéralisme, demain elle trouvera d'autres expressions idéologiques et d'autres idoles apparaîtront. [...] Nous voulons conserver le meilleur de l'héritage de deux décennies durant lesquelles «nous avons lié notre sort à celui du pauvre»(SCJ). Pour cela, nous souhaitons multiplier «les communautés de solidarité aussi bien au niveau populaire et non gouvernemental qu'au niveau politique» (CG34,d3, 10). [...]. Au terme d'un délai raisonnable, chacune de nos provinces présentera les résultats de cet effort spirituel, intellectuel et pratique. Ces résultats seront étudiés par les supérieurs provinciaux avec l'aide des coordinateurs sociaux, de façon à rassembler nos efforts dans une perspective continentale. Toute cette entreprise sera conduite en coordination avec l'Initiative de l'apostolat social de toute la Compagnie. (Extraits et traduction: Jean George) |