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Libéralisme
Par Jean George |
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Dans une lettre rédigée depuis un an et pas encore publiée, les jésuites d'Amérique latine critiquent le déchaînement du libéralisme aux " conséquences désastreuses " pour les pays les plus pauvres.
Les supérieurs des dix-huit provinces latino-américaines de la Compagnie de Jésus, réunis sous la présidence de leur supérieur général venu tout exprès de Rome, ont adopté, le 14 novembre 1996, une lettre à tous les jésuites, à leurs amis et collaborateurs, de la région du monde la plus catholique. Cette adresse et le " document de travail " qui l'accompagne de façon inséparable, s'intitule simplement: " Le néo-libéralisme en Amérique latine ". Les auteurs condamnent des " comportements économiques et politiques " qui traduisent " une conception de la personne et de la société humaine étrangère à l'idéal chrétien ". Cette réflexion a commencé à donner lieu, sous l'égide de l'Initiative de l'apostolat social de la Compagnie, à un vaste processus d'étude et d'analyse menée dans toute l'Amérique latine. Chacune des provinces jésuites présentera " les résultats de cet effort spirituel, intellectuel et pratique ". Le mouvement ainsi enclenché devrait avoir de très vastes répercussions. Le général des jésuites lui apporte la caution de son autorité. Le Vatican, où son ordre n'est plus en odeur de sainteté, n'a pu réagir qu'à la marge, en interdisant aux prêtres, religieux et religieuses non jésuites d'Amérique latine, de poursuivre leur formation dans les instituts de la Compagnie. Tout en ayant conscience que les problèmes ne se posent pas de la même façon de part et d'autre du Rio Grande, les jésuites d'Amérique latine entendent mener des recherches communes avec ceux d'Amérique du Nord. Dans ces conditions, le silence massif et quasi général des médias mondiaux sur cette Lettre, depuis sa publication en février 1997, montre qu'il vaut la peine d'y être attentif. D'ordre essentiellement éthique, la démarche de ces religieux élargit la perspective, pour tout être humain, incroyant comme croyant, qui a du mal à vivre dans cette société-ci quand il ne la juge pas invivable. Ils passent au crible " les mesures connues comme néo-libérales " dont les conséquences positives, sous l'angle du réalisme économique, " sont loin de compenser les immenses déséquilibres et perturbations " qu'elles entraînent. En ce domaine, les signataires ne cherchent pas l'originalité à tout prix et on les sent nourris de la pensée critique contemporaine, venue ou non de Marx. Ils tiennent aussi, en conclusion, à souligner leur volonté de " conserver le meilleur de l'héritage de deux décennies durant lesquelles [ils] ont lié [leur] destin au destin du pauvre." C'est leur seule allusion, fort discrète, à la théologie de la libération dont toute leur pensée est nourrie.
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" L'homme et la femme ne sont pas réductibles au marché "
Ce n'est pas simple habileté tactique, compte tenu de la véritable chasse menée contre la théologie de la libération par certains milieux du Vatican relevant de l'Opus Dei pour qui le capitalisme est conforme à la morale naturelle. Constatant que la pauvreté s'étend, les jésuites latino-américains n'entendent pas, bien au contraire, mettre une sourdine aux luttes menées en faveur des pauvres et avec eux. Ils en élargissent l'objet et la portée que le néo-libéralisme conduit " à la disparition du bien commun comme objectif central de la politique et de l'économie ". Le mérite essentiel de leur document est de proposer une " approche conceptuelle du néo-libéralisme ". C'est, lit-on, " une conception radicale du capitalisme qui tend à présenter le marché comme un absolu jusqu'à en faire le moyen, la méthode et la fin de tout comportement humain, intelligent et rationnel. Selon cette conception, sont subordonnés au marché la vie des personnes, le comportement des sociétés et la politique des gouvernements. Ce marché absolu n'accepte de régulation en aucun domaine.[...] S'opposer au néo-libéralisme ne signifie pas être contre l'utilisation efficace des ressources dont dispose la société, limiter la liberté individuelle, appuyer le socialisme d'Etat. S'opposer au néo-libéralisme c'est plutôt affirmer qu'il n'y a pas d'institutions absolues pour expliquer ou pour conduire l'histoire humaine, que l'homme et la femme ne sont pas réductibles au marché, à l'Etat ou à quelque autre pouvoir ou institution qui prétend s'imposer comme totalisante. Cela signifie protéger la liberté humaine ". Une analyse détaillée de ce texte peut être consultée sur Ie Web: http ://www.regards.fr |
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* Chercheurs au Laboratoire redéploiement industriel et innovation de l'Université du Littoral - Dunkerque. 1. Third world network Geneva Office,Room 504.Palais des nations 1211 Genève.10 Suisse (Ce groupe comprend la Mauritanie, la Tanzanie, la Malaisie, la Corée du Sud, le président du réseau tiers monde d'Afrique et un représentant du réseau latino-américain).
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