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Bernardo Mançano
Fernandes par Bernardo Mançano Fernandes |
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"Des champs, des cités, des façades des palais, les Sans-Terre, ce peuple de presque nulle part, tirent des leçons de semence et d'histoire. Ainsi, coincés dans cette espèce de géographie perdue entre les routes, qui sont pour ceux qui passent et qui ont où aller et les clôtures pour ceux qui sont où ils ont à être, les Sans-Terre savent quoi faire : ils plantent. Et ils plantent parce qu'ils savent qu'ils auront uniquement le repas qu'ils pourront récolter, tout comme ils savent qu'ils n'auront que le pays qu'ils sauront construire". Le Chant de la terre
Notre objectif, avec cet article, est de promouvoir la réflexion et le débat au sujet du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans-Terre (MST) dans la lutte pour la réforme agraire comme question fondamentale pour la construction de la démocratie au Brésil. Pour développer ce thème, nous discuterons du processus historique de formation du MST à l'intérieur des transformations récentes de l'agriculture et dans le contexte des différents paradigmes qui analysent le modèle de développement agropécuariste depuis la décennie des années 70. Le MST et l'historique de la question agraire La génèse du MST est étroitement liée à la question agraire. Par question agraire nous entendons le problème foncier, c'est-à-dire l'intensification de la concentration de la propriété de la terre et le modèle de développement agropécuariste. Le Brésil possède une structure foncière dans laquelle 86 % des propriétés de moins de 100 ha rassemblent 17,9 % de la surface occupée, alors que 1,4 % des propriétés de plus de 1.000 ha contiennent 50,4 % de la surface occupée ( Incra, 1996) . Cette concentration foncière est l'un des grands problèmes qui fait obstacle à la construction de la démocratie brésilienne. Un autre grand problème est celui de l'existence d'une politique de privilèges accordés à l'agriculture capitaliste avec , comme conséquence, la destruction de l'agriculture paysanne. Sur ce point, il est important de faire remarquer que le MST est une forme d'organisation sociale qui réunit des familles dans la lutte pour la terre et dans la lutte pour la réforme agraire . Il existe d'autres mouvements sociaux qui participent de ces luttent historiques. Le MST s'est fait connaître par la forme d'organisation sociospatiale et par sa territorialisation, c'est-à-dire que la forme d'organisation du MST se constitue de la construction d'un espace de socialisation politique, qui rend possible la formation de groupes de familles et la prise de conscience de la lutte. Ce processus a permis au MST de continuer la lutte pour la terre après la conquête de celle-ci. La conquête d'un assentamento , qui est une fraction du territoire, génère les conditions socio-politiques qui rendent possible la formation d'un nouveau groupe de familles qui continueront la lutte pour la terre et pour la réforme agraire et ainsi de suite. Ce processus de conquêtes produit la territorialisation du MST, qui signifie une succession de conquêtes de fractions du territoire. C'est à cause de ce processus que nous distinguons le MST, comme mouvement sociospatial, des autres mouvements sociaux que nous qualifierons de localisés . Les mouvements sociaux localisés s'achèvent dans la conquête de la terre. Le processus de territorialisation transforme le MST en un mouvement national. Dans l'histoire de la question agraire ont existé d'autres mouvements sociaux en différentes périodes et dans des lieux distincts du territoire national, comme par exemple: Canudos, dans l'Etat de Bahia, Contestado dans celui de Santa Catarina, Trombas et Formoso dans le Goiás, Porecatu dans le Paraná et les Ligues Paysannes dans le Nordeste etc. Il faut se rappeler, également, des Quilombos, qui furent de véritables territoires de lutte et de résistance . Le MST est un mouvement de la longue lutte historique contre le latifúndio et la faim. Et au moment actuel de la lutte pour un projet qui vise à la construction d'une agriculture paysanne. En ce sens, le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans-Terre, par sa propre histoire et par l'histoire qu'il représente, est un sujet collectif fondamental dans le débat et dans la réalisation de la réforme agraire pour la construction de la démocratrie au Brésil. |
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Le MST entre le moderne et l'archaïque. Ces dernières années, avec la crise du socialisme et de la gauche, avec le reflux des mouvements sociaux etc., et avec l'avancée du néolibéralisme, a eu lieu un repli des intellectuels, d'une position critique en relation avec le processus historique de développement du capitalisme, à une position conservatrice qui nie leur propre passé. Un exemple est celui de la posture du sociologue et président du Brésil: Fernando Henrique Cardoso. Cependant, ces dernières années, le MST est devenu une importante force politique d'opposition au gouvernement fédéral . Cette opposition a eu lieu au moyen des occupations de terres non-productives, où les familles en campement précaire exigent , de fait, la réalisation d'un projet de réforme agraire. Le président de la République a affirmé dans la presse que le MST était un mouvement archaïque dans un Brésil moderne. Dans divers éditoriaux des médias ecrits et télévisuels , nous avons vu le déploiement de cette affirmation. Tous ces faits nous conduisent à une réflexion sur l'essence des luttes pour la terre et pour la réforme agraire. La réforme agraire serait-elle aujourd'hui une politique obsolète? La lutte pour la terre serait-elle une lutte sans gloire? La réforme agraire présente-t-elle des perspectives aux travailleurs ? Ce sont des questions fondamentales pour comprendre la lutte du MST. Pour comprendre, y compris, le MST, de l'intérieur. Il y a une manière de se faire cette réflexion au moyen des paradigmes qui cherchent à expliquer le développement de l'agriculture dans le capitalisme. Certains chercheurs affirment que, aujourd'hui, la réforme agraire ne peut plus se comprendre que comme une politique compensatoire, c'est-à-dire qu'un projet de réforme agraire doit être utilisé pour résoudre les conflits fonciers et non pas pour penser un modèle de développement de l'agriculture. Dans cette vision du monde, la modernisation de la campagne est seulement possible au moyen de l'agriculture capitaliste, considérée comme moderne au détriment de l'agriculture paysanne considérée comme archaïque. De ce point de vue, le MST et la réforme agraire n'ont pas d'avenir, seulement un passé. De cette façon, le MST est vu comme archaïque, un mouvement qui lutte encore pour un modèle de développement dépassé. Un autre groupe d'observateurs soutient que la lutte du MST et la réforme agraire font partie d'un processus de construction d'un autre modèle de modernisation de l'agro-élevage. De ce point de vue, l'agriculture paysanne est une partie fondamentale pour le développement de l'agriculture et de l'élevage, ayant comme références la propre logique du mode de production capitaliste de production et l'histoire de l'agriculture dans différents pays du monde. Ainsi, les luttes pour la terre et pour la réforme agraire développées par le MST présentent, de fait, non seulement une perspective socioéconomique pour les familles en lutte, mais aussi la possibilité de transformation de la société. En ce sens, les luttes du MST sont contemporaines dans un pays de structure foncière et de modèle de développement agro-éleveur archaïque. Ce qui est de fait en question c'est la lutte pour le contrôle de l'espace et du temps de travail. C'est le principal sens de la modernité: une lutte pour la liberté que la conception capitaliste veut faire disparaître en créant une insertion perverse, de dépendence, au moyen du contrôle politique et économique. C'est par l'intermédaire de ces questions et contradictions qu'a lieu le débat entre l'archaïque et le moderne dans les visions du monde de ces deux paradigmes. Toutefois, dans des faits récents, peuvent être visibles quelques références qui nous rendent possible un constant approfondissement au sujet des contenus de ces paradigmes. Avec la modernisation de la société, dans les cinq dernières années, l'agriculture est devenue le principal responsable de la création d'emplois, en compagnie du secteur informel. D'un autre côté, la modernisation de l'agriculture capitaliste, dans quelques secteurs, comme celui de la canne-à-sucre, par exemple, produit une légion de sans-emploi, qui augmente la population en lutte pour la terre. Cette réalité intensifie la demande de la construction d'une agriculture paysanne comme condition historique de survie et de développement. C'est le propre caractère inégal et contradictoire de la société capitaliste qui crée la perspective de l'existence de l'agriculture paysanne. |
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La spatialisation du MST. Le MST est une forme d'organisation remarquable. Elle a surgi de différentes expériences construites dans les Communautés Ecclésiales de Base, depuis la fin de la décennie des années 70. La Commission Pastorale de la Terre (CPT) a promu la réunion de ces expériences rendant ainsi possible la formation du plus ample mouvement social de l'Amérique Latine. Le surgissement du MST est le résultat d'un processus d'affrontement et de résistance contre la politique de développement " agro-pécuariste " implantée durant le régime militaire . Cette politique fut conçue à partir de l'importation du modèle de la " révolution verte ", de l'idée prétentieuse du " Grand Brésil ", et de la conception de l'agriculture paysanne comme attardée. La toile de fond de cette politique a été la défense des intérêts des groupes d'entreprises et fonciers qui s'approprièrent les terres et finirent par contrôler l'économie agro-pécuariste. Avec l'implantation de ce modèle on prétendait aboutir à la modernisation de la campagne brésilienne. Actuellement, la campagne est l'espace des conflits et des contradictions, après être passée par une rapide et violente transformation qui a intensifié la concentration foncière, et expulsé des millions de familles, qui ont migré vers les villes et pour différentes régions brésiliennes. En face de cette réalité, les travailleurs ont initié un processus de lutte, résistance et affrontement qui a généré, à la fin de ce XXème siècle, une forme d'organisation sociale appropriée pour faire avancer une lutte historique et reposer, une fois encore, dans le champ politique, la question de la réforme agraire. Le Brésil ne sera jamais un pays démocratique sans la réalisation de la réforme agraire. Or, c'est une question qui ne trouvera seulement sa solution que dans la réalisation d'un projet qui ouvrant la voie à la construction d'une agriculture paysanne. La forme d'organisation sociale qui (re)politise la réforme agraire a été construite dans un lieu social: la communauté. Ce lieu social est compris comme espace de socialisation politique. Cet espace a été dimensionné en espace communicationnel, où les personnes peuvent se connaître et réfléchir à propos de leurs trajectoires communes. Trajectoires de migrants, d'expropriés, d'expulsés, d'exploitation, du travail esclave, de faim, de lutte et de résistance etc. Cette connaissance conduit à l'identification de ces sujets avec leurs volontés et leurs intérêts. Dans cette situation, l'espace de socialisation politique est de plus dimensionné en espace interactif. Dans cet espace, les sujets conçoivent les raisons de leurs destins et les associant à leurs intérêts, vont à la consolidation de décisions qui les conduiront à l'affrontement aux classes qui les excluent. Ceci est un procédé pédagogique et d'échange d'expériences, dans lesquels les travailleurs relatent leurs histoires et construisent leurs résistances. De cette manière, la lutte est rendue publique, dans un processus de spatialisation prolongé dans la réalisation d'une autre dimension de l'espace de socialisation politique: l'espace de lutte et de résistance. Cet espace est l'acampamento . C'est l'occupation de la terre non productive. Cet acte politique fait que les travailleurs dévoilent la réalité, montrant à la société que même en des lieux où l'on présume que la question foncière est déjà résolue, il existe des terres spéculatives, offrant des privilèges à une classe en recourant à la faim et à la misère de millions de familles. Un exemple est la région du Pontal do Paranapanema, dans l'Etat de São Paulo. Dans cette région il y a plus d'un million d'hectares de terres dévolues et " grillagées " . L'occupation est une façon de faire pression sur l'Etat qui a été assez efficace. Dans l'Etat de São Paulo 90% des assentamentos conquis sont le résultat d'occupations (Fernandes, 1996). Le restant est le résultat des projets de réforme agraire. Cependant, c'est par l'intermédiaire du processus de spatialisation que le MST exécute son projet politique et l'occupation des terres non productives est la plus grande action de ce projet. Cette action est répercutée dans la société sous une forme criminalisée de la part des pouvoirs politiques institutionnels et de la part des organisations qui sont contre la réforme agraire. D'un autre côté, elle a été reconnue par d'autres institutions favorables à la réforme agraire, et par les organisations non gouvernementales. L'occupation de la terre non-productive produit des résultats positifs immédiats. Le premier est la possibilité que donne la constitution, qui détermine l'utilisation des terres qui ne sont pas consacrées à leur fonction sociale dans la réalisation de projets de réforme agraire . Le second est la dénonciation qui se fait par la présentation à la société de l'injustice et la violence du latifúndio, très souvent occulté sous le voile d'entreprise rurale. Ces dernières années, le gouvernement fédéral s'est investi dans la criminalisation des occupations. Le pouvoir judiciaire a continuellement décrêté la prison pour les travailleurs engagés dans des occupations de terres, les accusant de formation de bandes et de mafias. Avec ces mesures l'Etat a créé une nouvelle forme de coercition: la juridicisation de la réforme agraire. Si jusqu'au milieu des années 80, la militarisation de la réforme agraire fut la manière de réprimer les occupations, aujourd'hui la juridicisation apparait comme une nouvelle façon de réfrêner l'avancée de la lutte historique pour la terre. La forme d'organisation du MST a présenté des avancées avec la création de différentes expériences. D'un autre côté elle a également reproduit des pratiques dépassées de mobilisation politique. C'est le cas de la massification des luttes. Ce processus est arrivé, d'un côté, à cause de l'augmentation de la demande de la population dans la lutte. D'un autre côté, à cause du reflux de l'Eglise et des partis politiques dans la construction et dans l'organisation de l'espace de socialisation politique. La massification quantitative accompagnée de la massification qualitative de la lutte pose une série de problèmes au MST. Entre autres, la propre fragmentation de la lutte, avec la fragilité dans la formation de groupes qui s'écartent du Mouvement et de la lutte, dès qu'ils ont conquis la terre. La massification qualitative achève le processus de spatialisation, qui est en vérité la vie et la raison d'être du MST. |
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Le MST: limites et possibilités. Les limites et les possibilitésdu MST sont, dans leur amplitude, les limites et les possibilités de la construction d'une société démocratique, qui a en vue l'existence des travailleurs paysans. En ce sens, le Mouvement a construit un espace politique, où il contrôle son autonomie dans le domaine de l'hétéronomie. C'est cet espace que traverse les différentes matrices politiques et où se font les convergences pour l'avancée de la lutte politique. Au sein de l'immanence des inégalités et des contradictions de la société actuelles, le MST se présente comme une légitime organisation sociale de liberté. Car, en luttant pour le droit à bénéficier du droit, elle légitime et concrétise de nouvelles expériences et de nouvelles formes d'organisation, en relation à la politique et à l'économie. La construction de ces expériences dépasse les problèmes et se créent de nouvelles questions en relation à l'organisation de l'espace de l'assentamento, en référence au mode de production etc. Ces questions appartiennent au grand problème de l'éducation de cette population illettrée qui écrit l'histoire de la lutte avec ses propres vies. Approximativement la moitié de la population adulte des acampamentos et des assentamentos est analphabète. Comment penser le développement social et économique de ce mouvement organisé en face de cette réalité? Ceci est l'une des limites du MST dans la société brésilienne d'aujourd'hui. Mais, de la même manière qu'ils se sont levés de la terre pour la conquérir, ils sont en train de créer les conditions d'appropriation de la connnaissance et de la technologie nécessaires à la construction d'une réalité moins inégale. Ceci est l'une des causes qui a fait du MST un mouvement extraordinaire. Toutefois, ses limites sont nombreuses. Sa lutte, c'est certain, ne restera pas dans le champ économique, s'il elle veut ne pas être une stratégie de survie, et d'arrière-garde de la lutte politique. Les possibilités du MST, ou de la lutte pour la terre et de la lutte pour la réforme agraire sont également nombreuses. C'est une histoire qui continuera en se prolongeant pendant encore beaucoup d'années. Par conséquent, les possibilités vont se déployer avec les transformations politiques et économiques qui vont avoir lieu. La concrétisation de la réforme agraire est loin d'arriver. Les raisons sont évidentes, considérant la corrélation de forces présentes sur la scène politique. D'un autre côté, comme nous l'avons déjà affirmé, sans réforme agraire il n'y a pas de démocratie. En ce sens, le rôle du MST dans la construction de la démocratie a commencé à être écrit. |
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Bibliographie. FERNANDES, B. M. - MST: formação e territorialização. São Paulo: Hucitec, 1996. INCRA - Atlas Fundiário Brasileiro. Brasília: Incra, 1996. MARTIN, Jean-Yves. - A geograficidade dos movimentos socioespaciais. Caderno Prudentino de Geografia nº 19. Presidente Prudente: AGB, 1997 (sous presse). MARTINS, J. S. - O poder do atraso. São Paulo: Hucitec, 1994. OLIVEIRA, A. U. - A agricultura camponesa no Brasil. São Paulo: Contexto, 1991. STÉDILE, J. P. - A questão agrária hoje. Porto Alegre: UFRGS/ANCA, 1994. VEIGA, J. E. - O desenvolvimento agrícola. São Paulo: Hucitec/USP, 1991. |