Regards Décembre 1997 - La Planète

Amérique du Sud
La leçon de géographie

Par Jean-Yves Martin *


Le Mouvement des sans-terre (MST) s'est imposé comme une force notoire. Son dynamisme et la radicalité de ses actions ont modifié le paysage politique brésilien.

La notoriété du Mouvement des sans-terre (MST) date du massacre d'Eldorado dos Carajás, le 17 avril 1996. Au cours d'une marche de 1 200 sans-terre en direction de Belém, capitale de l'Etat amazonien du Pará, la route PA150 bloquée par des manifestants fut "dégagée" par 200 policiers-militaires. L'affrontement se solda par 19 morts et 45 blessés chez les sans-terre. Selon l'un de leurs dirigeants, João Pedro Stédile, cette tuerie causa un véritable " choc national ", faisant basculer l'opinion publique en faveur du mouvement. Une enquête d'opinion réalisée par "Vox Populi" indiquait que 59% des Brésiliens (contre 24%) approuvaient le MST et son action. Une "télénovela" diffusée par Globo, intitulée le Roi du Bétail, de Benedito Ruy Barbosa, connut ensuite un très grand succès. Terra, album du célèbre Sebastião Salgado, popularisa dans le monde les images chocs des invasions de grandes propriétés par les sans-terre.

Aujourd'hui le MST est la principale forme d'organisation sociale dans la lutte pour la réforme agraire. Les syndicats paysans traditionnels, comme la CONTAG, agissant d'une manière plus corporatiste et gestionnaire, semblent bien avoir perdu cette compétition entre mouvements paysans. Comme le reconnaît la presse internationale, le MST avec ses 500 000 membres constitue la plus virulente et la mieux entraînée des organisations de déshérités d'Amérique latine.

 
Dans la tradition de radicalité paysanne brésilienne

Le Mouvement des sans-terre suscite donc un intérêt légitime. Il est devenu un sujet d'étude pour la recherche universitaire. Le géographe Bernardo Mançano Fernandes, professeur à l'Université de l'Etat de São Paulo, lui consacre un important ouvrage: " MST: formation et territorialisation ". Né dans un village du sertão de l'Etat de São Paulo, il est co-auteur d'un ouvrage, Réforme agraire, il a aussi publié de nombreux articles sur la géographie rurale, la réforme agraire et le MST. De 1986 à 1994 il a participé à la direction de la puissante Association des géographes brésiliens (AGB). Depuis 1990 il est membre du secteur éducation du MST. Son travail sur ce mouvement procède donc d'une " recherche participante ", scientifique et militante. Il est un excellent représentant de la géographie brésilienne actuelle. Au fil des pages son livre se réfère à Frei Betto, inspirateur des Communautés ecclésiales de base, aussi bien qu'à Marx, Lénine et Henri Lefebvre ou Jurgen Habermas. B. Fernandes souligne d'abord que le MST s'inscrit dans une longue tradition brésilienne de radicalité rurale. Elle a été successivement marquée par les Quilombos (1597-1695) esclaves noirs en lutte pour leur libération; la guerre de Canudos (1896-1897) dans l'Etat de Bahia; Contestado (1912-1916) dans les Etats du Paraná et de Santa Catarina; la révolte des Trombas et Formosos (1948-1964) en Goiás; et le mouvement plus connu des Ligues paysannes du Nordeste sous la coordination du Parti communiste brésilien, jusqu'au coup d'Etat militaire de 1964. Le MST s'inscrit dans cette tradition de radicalité. Sur les murs des modestes bureaux locaux du MST l'effigie du Che est plus que jamais de rigueur. Après la dictature militaire (1964-1985), les dix ans de démocratisation ont été, en matière de justice socio-spatiale aussi, une " décennie perdue ". L'inégalité foncière est toujours aussi flagrante: près de la moitié des terres cultivables demeurent entre les mains de moins de 1% des propriétaires fonciers. Selon B. Fernandes, ce problème foncier provient à la fois de "l'intensification de la concentration de la propriété de la terre et du modèle de développement agropécuariste ", c'est-à-dire qui privilégie l'agriculture et l'élevage extensif de type capitaliste et spéculatif, au détriment de l'agriculture familiale. Les promesses sans cesse renouvelées mais peu tenues de repartage des terres, ont fini par lasser les paysans, qui semblaient n'attendre que les initiatives (multiples ces dernières années dans des fazendas improductives ) du MST pour passer à des actions plus radicales.

 
Une politique de " juridicisation de la réforme agraire "

Le président social-démocrate Fernando Henrique Cardoso, qui a beaucoup renié ses idéaux et ses promesses après avoir accédé au pouvoir, qualifie aujourd'hui le MST de "mouvement archaïque dans un pays moderne". Après avoir envisagé une militarisation de la Réforme agraire, afin de pouvoir disperser manu militari les paysans occupants des terres, avec tous les risques de nouveaux massacres, le pouvoir fédéral brésilien s'oriente désormais vers ce que B. Fernandes appelle une "juridicisation de la Réforme agraire", c'est-à-dire le recours systématique aux tribunaux. Selon lui, "ces dernières années, le gouvernement fédéral s'est investi dans la criminalisation des occupations. Le pouvoir judiciaire a continuellement ordonné la prison pour les travailleurs engagés dans des occupations de terres, les accusant de former des bandes, des mafias. Avec ces mesures, l'Etat a créé une nouvelle forme de coercition." C'est dans ce contexte qu'il faut situer le déni de justice que constitue la condamnation récente de José Rainha, l'un des leaders du MST(voir encadré page 33).

Le MST déploie des pratiques spatiales spécifiques. Ce sont d'abord les manifestations et "actes publics" dans les villes. Dans son "Document de base" de 1991, il s'engageait alors à "conduire la lutte pour la terre et la réforme agraire dans les villes, pour qu'elle soit assumée par les travailleurs urbains en général et pour réussir à sensibiliser l'opinion publique à [sa] cause". Ce sont ensuite les marches, régionales, vers les sièges des institutions chargées de prendre des mesures de réforme agraire; ou fédérales, en direction de la capitale Brasilia, comme celle du 17 avril 1997, pour le premier anniversaire du massacre du Pará. B. Fernandes souligne que "pour la réalisation d'une marche, le mouvement a besoin de l'appui de dizaines ou de centaines de personnes. Les familles parcourent, en moyenne, de 15 à 20 kilomètres par jour. L'existence d'une grande organisation est fondamentale pour la création de l'infrastructure de la caminhada: ravitaillement, logements, sécurité, camions pour le transport de l'eau et de la nourriture, ambulance, etc".

 
Spatialisation et territorialisation du MST

La territorialisation du MST prend, quant à elle, deux formes. Les "acampamentos", ou campements précaires de sans-terre. Faisant suite aux occupations. Véritables prises de gage, ils visent surtout à faire pression sur les pouvoirs publics pour accélérer les mesures officielles d'installation de familles paysannes sur les terres des grandes fazendas expropriées pour cause d'improductivité, ou "assentamentos". De telles créations s'accélèrent là où le MST est le plus actif, comme dans l'Etat de São Paulo qu'étudie B. Fernandes. De 1978 à 1994 plus de mille "assentamentos" ont été réalisés dans tout le Brésil, où vivent près de 140 000 familles. Reste à les rendre vraiment productifs et viables.

Pour B. Fernandes "acampamentos" et "assentamentos" constituent un nouvel "espace de socialisation politique". Et pour le MST: "Spatialiser, c'est conquérir de nouveaux espaces, de nouveaux lieux, de nouvelles expériences, développer de nouvelles formes de lutte". C'est ""écrire"" dans l'espace, par l'intermédiaire d'actions concrètes comme man ifestations, marches, occupations de bâtiments publiques, négociations, (ré)occupations de terres. C'est dans la spatialisation de la lutte pour la terre que les travailleurs organisés du MST conquièrent des fractions de territoire, et de cette façon, développent le processus de territorialisation du MST".n J.-Y. M.

 
Nous publions également l'article que nous a adressé Bernando M. Fernandes sur le MST, traduit par Jean-Yves Martin, sur le Web: http://www.regards.fr

 


* Professeur agrégé d'histoire et de géographie à Savenay.

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