Spécial web - L'événement

Qui a peur de l'individu?
Les intellectuels et le libéralisme

par Jean-Claude Oliva


Texte intégral de l'article paru dans Regards - mars 1999 - texte intégral
Entretien avec Dominique Lecourt, philosophe, professeur à l'Université Paris 7. Auteur d'une vingtaine d'ouvrages, il vient de publier Les piètres penseurs (Flammarion, 216 pages, 99 francs).

Dans Les piètres penseurs, vous dressez un historique des intellectuels en France depuis les années 60. Il s'en dégage des parcours individuels - et souvent contradictoires - plutôt qu'une évolution d'ensemble, univoque. La « pensée 68 » n'est qu'une fiction ?

Dominique Lecourt: Je propose en effet dans ce livre une interprétation et une périodisation des trente ans de notre histoire intellectuelle qui se sont écoulés depuis 1968. La philosophie y joue un rôle qu'on peut juger décisif. Je constate que nous sommes parvenus au terme d'une dérive. Au début des années soixante, rompant avec le vieux spiritualisme qui régnait dans l'université, quelques philosophes - proches ou non du marxisme - avaient engagé leur pensée dans la construction de concepts destinés à comprendre le monde pour le transformer. Althusser, Foucault, Deleuze, mais aussi Bourdieu, Derrida et quelques autres. Les années 1976-1978 marquent un tournant. Les philosophes prennent la posture du spectateur des événements et du reporteur d'idées. Ils se veulent « journalistes transcendantaux ». Foucault lui-même y cède un moment. André Glucksmann pousse plus loin que les autres la logique de ce retrait : dans les Maîtres penseurs, il dénonce toute tentative de penser le monde pour le transformer comme une menace toujours renaissante de totalitarisme. Je rappelle sa formule de pure intimidation : « théoriser, c'est terroriser ». Les philosophes n'auront plus qu'à vibrer aux événements sur le mode du jugement moral prononcé dans l'urgence. D'où l'actuelle situation où ce qui s'affiche comme philosophie dans les médias relève du commentaire et de l'exhortation. Vous connaissez la musique qu'on nous diffuse à satiété. « Le monde va plutôt mal », « mais il irait peut-être plus mal encore si vous essayiez de le transformer ». Soyez sages ! (et modernes) : aménagez votre niche. Tenez-vous pour heureux qu'on vous permette de jouir de votre petit bonheur domestique. Ce discours d'exhortation se présente ainsi comme un discours de consolation. Mais il s'agit plus profondément d'une rhétorique de dissuasion. La fiction de la « pensée 68 » montée de toutes pièces par Luc Ferry et Alain Renaut en 1985 y apporte sa contribution. Ces deux jeunes universitaires sont venus à point nommé prendre le relais de Glucksmann. Il ne s'agissait plus d'enjoindre aux intellectuels de se détacher de toute pensée visant à changer l'ordre social, mais d'implanter dans notre pays une philosophie du « sujet » susceptible d'obtenir leur adhésion à l'ordre libéral. J'essaie de montrer que les parcours individuels des intellectuels français, durant ces trente ans, ne prennent sens que par rapport à cette grande dérive, à cette logique de démobilisation collective.

 

Ce faisant, plutôt qu'une filiation directe ou une alliance objective entre l'idéologie libérale et les tendances libertaires, vous semblez dénoncer une récupération - une imposture ? - d'« un mouvement d'essence antiautoritaire et libertaire » par les penseurs libéraux. Pouvez-vous définir de façon succincte cette « transmutation » libérale du libertaire français ?

DL : Le Mai des étudiants a été traversé de courants idéologiques opposés. Il y eut le Mai des « groupuscules » qui trouvèrent l'occasion de la grève ouvrière pour, chacun dans son sens, déchiffrer la situation dans les termes classiques du marxisme. Ceux-là rivalisèrent de fidélité à la tradition révolutionnaire sans, à vrai dire, avoir prise sur les événements. Mais c'est très vite un autre mouvement qui a pris le dessus. Plus ou moins directement inspiré par Guy Debord et les situationnistes, on peut le dire d'essence anti-autoritaire et libertaire. On lui doit les mots d'ordre les plus caractéristiques du Mai 68 étudiant : « Il est interdit d'interdire », « jouir sans entraves », « ne travaillez jamais ». Il tint, au grand dam des théoriciens pointilleux, un intarissable discours contre l'aliénation (« métro, boulot, dodo ») et la « société de consommation ». Ce mouvement s'inscrivait dans la perspective d'une critique radicale de la société capitaliste et des modes de vie qu'elle induisait et développait. Du moment où, dix ans plus tard, toute pensée révolutionnaire se trouva par les dits nouveaux philosophes frappée de discrédit radical, l'anti-autoritarisme qui voulait ouvrir la voie à de nouvelles formes de vie, d'amour et de travail se mua en pure défense de l'individu et de son bonheur privé face à l'État. Le magazine américain Times ne s'y trompa point en célébrant sur sa couverture du 5 septembre 1977 la mort de Marx, il encensait Glucksmann et les nouveaux philosophes : enfin les valeurs libérales, chères à l'Amérique, allaient pouvoir s'implanter en France ! L'idée de la fin de « l'exception française » commença à faire son chemin.

 

Contre la restauration du « sujet transcendantal et psychologique », centré sur lui-même, vous appelez à réouvrir le chantier de l'analyse du devenir-sujet ouvert sur le monde. Comment faire ? Par quel bout s'y prendre ?

DL : Je suggère par exemple qu'on s'intéresse un peu plus qu'on ne le fait aujourd'hui aux phénomènes de « désubjectivation » qui frappent les jeunes générations, avec les bouffées de violences et la terrible détresse individuelle qui accompagne ce gâchis humain. Pour le comprendre, n'hésitons pas à remettre en question nos certitudes psychologiques ainsi que les dogmes acceptés par les doctrines de l'adaptation sociale qui nous tiennent lieu de science en ces matières. Le discours moral des « piètres penseurs », qu'il se présente comme rigoriste ou hédoniste, n'a pas prise sur une situation qu'ils se contentent de déplorer ou de condamner. Je trouve en revanche des éléments de réflexion très précieux de dans l'Ïuvre admirable et trop méconnue de Pierre Legendre.

 

Vous n'avez pas renoncé à l'analyse des déterminations, des conditions d'existence des idées. Votre livre entier en constitue la preuve. Et justifie votre intérêt pour penser les sciences, l'histoire, l'avenir. Justement sur quelles déterminations, sur quelles possibilités actuelles peut s'appuyer ce retravail, peut se fonder une telle remise en mouvement aujourd'hui ?

DL : Pour dégager quelques éléments d'analyse de cette histoire intellectuelle, je n'ai pu m'en tenir à une logique interne des pensées des uns et des autres. J'ai dû faire intervenir plusieurs plans d'analyse : des filiations conceptuelles, des affinités intellectuelles, des solidarités politiques, mais aussi quelques-uns des bouleversements sociaux, techniques et politiques majeurs qui ont affecté la société française depuis trente ans. Dès qu'on veut mener une véritable analyse, je ne vois pas comment faire autrement que de reconnaître l'existence matérielle des idées. Si l'on veut que la pensée reprenne son élan, il faut partir de cette thèse qui équivaut à réaffirmer ce que Gaston Bachelard appelait le « primat de la raison polémique » sur la raison architectonique. Analysons les mécanismes de la soumission de la pensée à l'ordre qui tend toujours à se propager et à se fixer. Démontons méthodiquement les notions et les mots d'ordre qui contribuent à cette propagation. L'éloge du pragmatisme et du réalisme, le culte du fait, le fétichisme des statistiques, la manie des sondages... Libérons-nous de l'image positiviste de la science et du fatalisme technologiste qui soutient ce conformisme mondialisé. Montrons, dans la tradition des Lumières françaises, que la science pense, d'une pensée inventive qui, pour peu que nous en dégagions le ressort philosophique, nous permettra de reconquérir sur le monde quelque maîtrise et sur nous-mêmes quelque liberté.

 

Le libre et plein développement de l'individu n'est pas réductible à l'individualisme égoïste et possessif. Pouvez-vous nous en dire plus sur cet autre possible pour l'individu ?

DL : L'individualisme représente une prise de parti. Pour l'individu ? Plus exactement pour la conception de l'individu qui s'accorde avec des formes sociales qui font de la propriété une valeur sacrée et de la concurrence une loi universelle. Cette conception de l'individu, atome social fermé sur lui-même n'entrant en relation de confiance avec les autres que dans les formes juridiques du contrat, toutes les institutions dans nos sociétés visent à l'imposer comme norme du processus de l'individualisation humaine. Nombreuses sont les potentialités qui se trouvent ainsi perdues pour les uns et les autres. L'individualisme possessif est ressenti par beaucoup comme tyrannique. Dégageons donc la notion d'individu de sa caricature individualiste. Ne considérons pas le processus d'individualisation comme dirigé vers une fin préalablement donnée. Nous verrons que ce processus, toujours inachevé, n'est jamais fermé sur lui-même, qu'il met en jeu les autres par rapport auxquels il se détermine et s'oriente toujours, pour le meilleur et pour le pire. Le reconnaître, c'est faire le premier pas vers la pensée de ce qui peut se dégager de commun entre tous. Ne serait-ce pas une voie pour repenser et redéfinir ce qu'il y avait de plus précieux dans le vieil idéal du communisme ? Non pas le « collectivisme » tant décrié et rapidement identifié à la « propriété collective des moyens de production » accompagnée, en guise de morale, d'un conformisme anti-individualiste. Le libre développement en commun des capacités individuelles d'agir et de penser.