Regards Mars 1999 - L'Evénement

Qui a peur de l'individu?
Les intellectuels et le libéralisme

Par Jean-Claude Oliva


Entretien avec Dominique Lecourt*

Face à l'impasse du libéralisme, le philosophe appelle à réouvrir le chantier de l'analyse du devenir-sujet ouvert sur le monde.

 

Dans votre dernier ouvrage, les Piètres penseurs, plutôt qu'établir une filiation directe ou une alliance objective entre l'idéologie libérale et les tendances libertaires, vous semblez dénoncer une récupération – une imposture ? – d'"un mouvement d'essence anti-autoritaire et libertaire" par les penseurs libéraux. Pouvez-vous définir de façon succincte cette "transmutation" libérale du libertaire français ?

Dominique Lecourt : Le Mai des étudiants a été traversé de courants idéologiques opposés. Il y eut le Mai des "groupuscules" qui trouvèrent l'occasion de la grève ouvrière pour, chacun dans son sens, déchiffrer la situation dans les termes classiques du marxisme. Ceux-là rivalisèrent de fidélité à la tradition révolutionnaire sans, à vrai dire, avoir prise sur les événements. Mais c'est très vite un autre mouvement qui a pris le dessus. Plus ou moins directement inspiré par Guy Debord et les situationnistes, on peut le dire d'essence anti-autoritaire et libertaire. On lui doit les mots d'ordre les plus caractéristiques du Mai-68 étudiant : "Il est interdit d'interdire", "jouir sans entraves", "ne travaillez jamais". Il tint, au grand dam des théoriciens pointilleux, un intarissable discours contre l'aliénation ("métro, boulot, dodo") et la "société de consommation".

Ce mouvement s'inscrivait dans la perspective d'une critique radicale de la société capitaliste et des modes de vie qu'elle induisait et développait. Du moment où, dix ans plus tard, toute pensée révolutionnaire se trouva par lesdits nouveaux philosophes frappée de discrédit radical, l'anti-autoritarisme qui voulait ouvrir la voie à de nouvelles formes de vie, d'amour et de travail se mua en pure défense de l'individu et de son bonheur privé face à l'État. Le magazine américain Times ne s'y trompa point en célébrant sur sa couverture du 5 septembre 1977 la mort de Marx, il encensait Glucksmann et les nouveaux philosophes : enfin les valeurs libérales, chères à l'Amérique, allaient pouvoir s'implanter en France ! L'idée de la fin de "l'exception française" commença à faire son chemin.

 

Contre la restauration du "sujet transcendantal et psychologique", centré sur lui-même, vous appelez à réouvrir le chantier de l'analyse du devenir-sujet ouvert sur le monde. Comment s'y prendre ?

D.L. : Je suggère par exemple qu'on s'intéresse un peu plus qu'on ne le fait aujourd'hui aux phénomènes de "désubjectivation" qui frappent les jeunes générations, avec les bouffées de violences et la terrible détresse individuelle qui accompagne ce gâchis humain. Pour le comprendre, n'hésitons pas à remettre en question nos certitudes psychologiques ainsi que les dogmes acceptés par les doctrines de l'adaptation sociale qui nous tiennent lieu de science en ces matières. Le discours moral des "piètres penseurs", qu'il se présente comme rigoriste ou hédoniste, n'a pas prise sur une situation qu'ils se contentent de déplorer ou de condamner. Je trouve en revanche des éléments de réflexion très précieux de dans l'oeuvre admirable et trop méconnue de Pierre Legendre.

 

Le libre et plein développement de l'individu n'est pas réductible à l'individualisme égoïste et possessif. Pouvez-vous nous en dire plus sur cet autre possible pour l'individu ?

D.L. : L'individualisme représente une prise de parti. Pour l'individu ? Plus exactement pour la conception de l'individu qui s'accorde avec des formes sociales qui font de la propriété une valeur sacrée et de la concurrence une loi universelle.

Cette conception de l'individu, atome social fermé sur lui-même n'entrant en relation de confiance avec les autres que dans les formes juridiques du contrat, toutes les institutions dans nos sociétés visent à l'imposer comme norme du processus de l'individualisation humaine.

Nombreuses sont les potentialités qui se trouvent ainsi perdues pour les uns et les autres. L'individualisme possessif est ressenti par beaucoup comme tyrannique. Dégageons donc la notion d'individu de sa caricature individualiste.

Ne considérons pas le processus d'individualisation comme dirigé vers une fin préalablement donnée. Nous verrons que ce processus, toujours inachevé, n'est jamais fermé sur lui-même, qu'il met en jeu les autres par rapport auxquels il se détermine et s'oriente toujours, pour le meilleur et pour le pire. Le reconnaître, c'est faire le premier pas vers la pensée de ce qui peut se dégager de commun entre tous. Ne serait-ce pas une voie pour repenser et redéfinir ce qu'il y avait de plus précieux dans le vieil idéal du communisme ? Non pas le "collectivisme" tant décrié et rapidement identifié à la "propriété collective des moyens de production" accompagnée, en guise de morale, d'un conformisme anti-individualiste. Mais le libre développement en commun des capacités individuelles d'agir et de penser.


* Philosophe, professeur à l'université Paris VII Jussieu. Auteur d'une vingtaine d'ouvrages, il vient de publier les Piètres penseurs, Flammarion, 216 pages, 99 F.

La version intégrale de cet entretien est disponible sur notre site WEB http://www.regards.fr

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