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Spécial web - La Création Stendhal par René Andrieu
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Dans le n° 35 de Regards (mai 1998), nous avons publié en page 52 le début de la conférence que René Andrieu devait présenter devant l'Association des Amis de Stendhal, le 1er avril 1998. Il mourait le 26 mars. Nous reproduisons ici l'intégralité de cette conférence. Nous remercions Jeannine Andrieu d'avoir bien voulu nous y autoriser.
Un grand écrivain appartient à tout le monde et Stendhal est de ce point de vue un écrivain singulier, pour employer un qualificatif qu'il affectionne, au point qu'on le trouve parfois à plusieurs reprises dans la même page de l'un de ses romans et des centaines de fois dans son oeuvre. Singulier d'abord parce qu'il a été peu lu de son vivant, même s'il a suscité l'admiration de Balzac et de Goethe, ce qui n'était pas rien. Lui-même pensait qu'il serait lu plus tard, en 1880, en 1930... et il avait vu clair. Il est aujourd'hui considéré dans le monde comme un des plus grands écrivains de tous les temps, si son temps l'a ignoré. Mais il n'a jamais cessé de susciter des sentiments divers et s'il éveille chez les uns une sympathie pour des raisons parfois contradictoires, d'autres au seul bruit de son nom débordent d'indignation et d'injures. Ainsi Claudel, vous le savez, qui voyait encore en lui "un pachyderme", un "épais philistin" et se conentait de le classer dans le nombre des "ratés et des refoulés de l'amour". En ce qui me concerne ce que je trouve singulier chez ce grand écrivain, ce que j'aime en lui, c'est justement qu'il est un personnage contrasté, à l'image de la vie elle-même. Certains de ses détracteurs - et amis quelquefois - ont beau jeu de dire qu'il a tenu sur tel personnage ou tel évément historique des propos contradictoires mais, j'y reviendrai, il me semble au contraire qu'au-delà de ces contradictions, qu'il se situe, lucidement, dans le sens du devenir historique et qu'il porte un jugement perspicace sur la société de son temps. S'il ne se refuse pas à voir les contradictions, y compris les siennes propres, il reste ancré sur l'essentiel. Ce qui le conduit à jeter un regard sévère sur l'époque de la Restauration et de la monarchie de Juillet, en restant fidèle à ses premières amours jacobines. Il est singulier que Stendhal passe encore aujourd'hui dans certains milieux pour l'avocat de Tartuffe à cause du Rouge et Noir. Dès son enfance au contraire, le jeune Beyle se révolte devant toutes les manifestations d'hypocrisie. Et à la fin de sa vie, il remarque dans Henri Brulard : "La société prolongée avec un hypocrite me donne un commencement de mal de mer." Toute son oeuvre sera marquée par ce sentiment. Il y a d'abord l'aspect littéraire du problème, la question du style : on sait comment l'horreur de l'emphase le conduit à prendre le Code civil pour modèle - du moins l'assure-t-il - et comment il faillit, dit-il, se battre en duel à cause de "la cime indéterminée des forêts" de Chateaubriand, qui trouvait des admirateurs dans son régiment. |
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"Le style de M. de Chateaubriand et de M. Villemain me semble dire : 1. beaucoup de petites choses agréables mais inutiles à dire... 2. beaucoup de petites faussetés agréables à entendre." On sait aussi comment, pour protester contre l'enseignement que lui dispense le jésuite Raillane, il se réfugie avec passion dans l'étude des mathématiques, où, pense-t-il, l'hypocrisie n'est pas possible. Ces chères mathématique dont, faisant beaucoup plus tard le bilan de sa vie, il pouvait dire encore dans La Vie d'Henri Brulard : "J'aimais et j'aime encore les mathématiques comme n'admettant pas l'hypocrisie et le vague, mes deux bêtes d'aversion." Paul Valéry a raison de remarquer : "Suprêmement sensible à l'hypocrisie, il flaire à cent lieues, dans l'espace social, la simulation et la dissimulation. Sa foi dans le mensonge universel était ferme et presque constitutionnelle." Mais ce n'est là encore qu'une approche de la question. Pendant longtemps, son journal en fait foi, Stendhal a été hanté par le Tartuffe de Molière. Dans Le Rouge et le Noir, il s'attaque lui-même au coeur du problème et nous fait comprendre admirablement qu'il ne s'agit pas en l'occurrence de psychologie individuelle, ni encore moins de métaphysique, mais en dernière analyse de politique. Car le véritable accusé dans Le Rouge et le Noir, ce n'est pas Julien, mais la société. Et non pas la société en général donnée une fois pour toutes, mais celle que connaît Stendhal et dont il démonte les rouages avec une précision d'horloger. La révolte de Stendhal est historiquement datée. Que nous montre en effet Le Rouge et le Noir ? Que, dans une société soumise à la tyrannie d'une classe dominante (et l'auteur décrit très concrètement comment s'exerce, sous la Restauration, cette domination des nobles et de la Congrégation), celui que le sort a fait naître dans une "classe dite inférieure" n'a le choix qu'entre l'hypocrisie et la révolte. Et Le Rouge et le Noir, côté Julien, est révolte et non pas hypocrisie; La morale, c'est tout ce qui est utile à la caste privilégiée. L'hypocrisie n'est pas dans ce cas le fait de l'individu. Elle est partout, elle est la condition même du bon fonctionnement du système social. C'est la société qui l'impose à l'individu, et celui-ci n'a pas le choix, il est contraint d'accepter la règle du jeu, de feindre d'être dupe s'il ne veut pas être rejeté et condamné. Car "mentir n'est-il pas la seule ressource des esclaves" ? L'"égotisme" dont Stendhal a fait sa philosophie personnelle n'est au fond que l'aspiration de l'individu à se libérer de cette gangue sociale, qui l'empêche de s'épanouir. A plusieurs reprises, dans son Journal, il feint de s'excuser d'avoir recours au mot et à la chose comme s'il était inconvenant de parler de soi. Ne soyons pas dupe de cet accès de modestie littéraire à laquelle il nous convie sans beaucoup y croire. Ce qui est vrai c'est que l'égotisme n'est ni exemplaire ni valable en tout temps et en tout lieu. Sa valeur est singulière, circonstancielle et se mesure à la qualité de celui qui le pratique. M. de Chateaubriand peut apparaître, c'est Stendhal lui-même qui le dit, comme "le roi des égotistes", il opère cependant sur un autre registre que l'auteur du Rouge et Noir, qui remarque : "Je suis comme une femme honnête qui se ferait fille : j'ai besoin de vaincre à chaque instant cette pudeur d'honnête homme qui a horreur de parler de soi." |
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L'égotisme c'est la résistance à une société injuste, avec les moyens du bord. C'est la revendication d'être soi-même face à des contraintes extérieures jugées inacceptables. D'où l'exaltation permanente du naturel qui s'oppose à la vanité, comme l'être s'oppose au paraître. Le naturel c'est la sincérité, la passion, le mépris des faux-semblants et des convenances, le refus d'accepter la règle d'un jeu social fondé sur le mensonge. Ce n'est donc pas de l'égoïsme et ce n'est pas seulement la volonté de se faire, suivant le mot de Valéry, "l'insulaire de l'Ile Moi" car Stendhal et ses héros professent une morale qui est, comme toute morale, une règle de la vie en société : celle de l'utilité. L'égotisme est une réaction d'autodéfense de l'individu à cette époque précisément - celle de la Restauration et de la monarchie de Juillet - contre les sentiments bas, les ambitions subalternes, l'amour de l'argent, l'intolérance et l'arbitraire du despotisme : "Tout ce qui était tyrannie, écrit Stendhal, me révoltait et je n'aimais pas le pouvoir." Cette aspiration à la liberté dépasse le niveau de la revendication individualiste. Elle est porteuse d'un espoir plus vaste qui réconcilierait l'homme révolté avec la société. Mais cet espoir est exclu dans un système fondé sur le mensonge et l'obscurantisme. Qu'il s'agisse de l'Italie féodale, de la France de la Restauration, ou de la monarchie de Juillet, partout c'est l'hypocrisie qui fait loi. Quel est le leitmotiv de l'enseignement dispensé par la Congrégation sous Charles X : "Ce sont les livres qui ont perdu la France." Quelle est la philosophie en honneur dans les classes dirigeantes à Parme ? "Le marquis del Dongo professait une haine vigoureuse pour les Lumières : ce sont les idées, disait-il, qui ont perdu l'Italie." Quel est le conseil donné à Fabrice par le bon abbé Blanès (détesté par le marquis "parce qu'il raisonne trop pour un homme de si bas étage") : "Si tu ne deviens pas hypocrite, lui disait-il, peut-être tu seras un homme." Quelle est la règle de conduite impérative dans le noble salon de l'hôtel de La Mole où Julien, qui fait ses premiers pas d'homme introduit dans le monde, s'aperçoit que "la moindre idée vive semblait une grossiéreté" ? Stendhal nous résume cette règle non écrite en paraphrasant Beaumarchais : "Pourvu qu'on ne plaisantât ni de Dieu, ni des prêtres, ni du roi, ni des gens en place, ni des artistes protégés par la cour, ni de tout ce qui est établi, pourvu qu'on ne dît de bien ni de Béranger, ni des journaux de l'opposition, ni de Voltaire, ni de Rousseau, ni de tout ce qui se permet un peu de franc-parler, pourvu surtout qu'on ne parlât jamais de politique, on pouvait librement raisonner de tout." Pour Stendhal, le pouvoir engendre inévitablement la courtisanerie et il écrit joliment : "Le chevalier bégayait un peu parce qu'il avait l'honneur de voir souvent un chevalier qui avait ce défaut." Mais c'est peut-être le personnage de Lamiel - sorte de double féminin de Julien Sorel - qui manifeste avec le plus d'éclat son dégoût de l'imposture et son refus d'être dupe des fausses apparences : "Le premier sentiment de Lamiel à la vue d'une vertu était de croire à une hypocrisie." Elle pousse même jusqu'à l'absurde cette volonté d'être sincère pour sa part, quoi qu'il en coûte, et d'être aimée en retour pour elle-même et non seulement pour sa beauté. C'est le singulier épisode du "vert de houx" lorsqu'elle frotte une de ses joues avec ce produit pharmaceutique qui a la propriété d'enlaidir momentanément les plus charmants visages. Elle veut vérifier si le jeune duc qui est amoureux d'elle résistera à cette épreuve. Estimant que l'amour véritable ne peut se contenter de l'apparence, elle entreprend ce jeu singulier, un peu comme cette héroïne de l'Astrée qui se déchire le visage avec son diamant pour s'assurer qu'elle est réellement aimée. Telle est l'exigence absolue de la passion selon Stendhal. Telle aussi la méfiance profonde de ses héros à l'égard de ce qui leur paraît mensonge, truquage, hypocrisie dans "cet ignoble bal masqué qu'on appelle le monde" (Lucien Leuwen, cap. 17). Après avoir découvert que "le monde" - la société de la Restauration et de la monarchie de Juillet - est un ignoble bal masqué, après avoir mis à nu le fonctionnement d'un système fondé sur l'hypocrisie et la tyrannie de l'argent, quelle attitude va adopter le héros stendhalien à la recherche du bonheur ? La réponse à cette question est liée à l'appartenance sociale des héros : constatation qui pourrait apparaître comme un truisme si la littérature jusqu'à lui n'avait pas - pour des raisons historiquement compréhensibles - à peu près totalement masqué cet aspect des choses. C'est même là un des traits qui font de Stendhal un romancier délibérément moderne : Le Rouge et le Noir par exemple est sans doute dans notre histoire le premier roman où le problème de classe soit posé avec une telle netteté, où il constitue la trame même de l'action. Il existe un dénominateur commun à la plupart des personnages de Stendhal, même les plus différents au premier abord, sans doute parce que l'auteur a mis dans chacun d'eux beaucoup de ses rêves et de sa propre expérience. Cependant leur comportement est fonction du milieu dont ils sont issus et pour tout dire de leur classe. Toute sa vie, Henri Beyle a été un touriste passionné du monde sous tous ses aspects. Mais il n'a pas seulemnt parcouru les routes d'Europe. Dans son oeuvre, il nous invite à une véritable exploration des classes sociales. |
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Tout se passe comme s'il s'était dit : "Qu'aurais-je pu être si j'étais né paysan et pauvre sous la Restauration ?" Et il a créé Julien Sorel. Fils de banquier sous Louis-Philippe, il aurait pu être Lucien Leuwen. Et Fabrice del Dongo, s'il était né noble dans une petite principauté d'Italie au début du XIXe siècle. Il a même poussé la curiosité jusqu'à se dire : "Et si j'avais été une femme." Il a alors écrit Lamiel, roman très en avance sur son époque et qui pose avec une audace à faire grincer les dents de beaucoup le problème de l'émancipation de la femme. Tous ses héros, chacun à sa manière, se sentent étrangers dans la société où ils vivent. Pour la même raison fondamentale. Mais ils réagissent différemment compte tenu de leur origine sociale. A vingt ans, dans son Journal, Stendhal s'adressait à lui-même cette mise en garde : "Ne pas prêter à des gens d'une classe des idées que l'on n'a que dans une autre classe. Les gens du peuple parlent-ils souvent du bonheur comme nous l'entendons ?" Julien Sorel est en butte à l'humiliation et à la pauvreté, mais non pas Fabrice ou Lucien Leuwen que le sort a comblés. Ceux-là s'ennuient, l'autre non. C'est en liaison avec la société de son temps que Stendhal pose le problème de l'"Ennui", ou si l'on veut du "Mal du Siècle". Là encore sa position est résolument antimétaphysique parce qu'il flaire la mystification derrière la grandiloquence des attitudes. Tout d'abord il n'a pas assez de sarcasmes à l'égard de ceux qui se sont conquis une célébrité en se faisant les spécialistes du désespoir. "Ce qui fait marquer ma différence avec les niais importants ... qui portent leur tête comme un saint sacrement, c'est que je n'ai jamais cru que la société me dût la moindre chose. Helvétius me sauva de cette énorme sottise. La société paie les services qu'elle voit." Après avoir ramené le problème du ciel sur la terre, il diagnostiqua le "Mal du Siècle" en ces termes : "Les sentiments vagues et mélancoqliques, partagés par beaucoup de jeunes gens riches à l'époque actuelle, sont tout simplement l'effet de l'oisivieté." Julien ne connaît pas l'ennui parce qu'il a, comme dira plus tard Rimbaud, "la réalité rugueuse à étreindre". Lucien ou Fabrice, au contraire, doivent lutter contre le monstre et ne peuvent y échapper que par l'amour. Le héros de Stendhal ne se croit pas l'objet d'une malédiction divine. Il ne s'estime même pas personnellement victime de l'incompréhension ou de la méchanceté des autres : "Je n'ai jamais eu l'idée que les hommes fussent injustes pour moi." Non, sa critique est plus fondamentale. Il rejette la règle du jeu de la société dans laquelle il vit. Julien, le plébéien, parce que cette société l'opprime, Fabrice ou Lucien - les privilégiés - parce qu'elle opprime les autres et qu'elle ne leur offre pas une raison de vivre. L'un est en lutte contre la société, les autres sont en marge de leur classe. Les uns et les autres, au fond, pour la même raison d'ordre moral : même ceux qui en tirent profit ne se satisfont pas de l'injustice. En peignant la réalité telle qu'elle est, Balzac nous donne, dans La Comédie humaine, une critique féroce de la société bourgeoise que la dédicace de La Rabouilleuse dit "basée uniquement sur le pouvoir de l'argent". Cependant, jamais Balzac ne met en cause la légitimité de l'ordre social, au plus haut degré duquel il veut parvenir. Stendhal, quelles que soient les tentations, répugne à entrer dans le jeu : il reste un opposant politique. Mais le monde écrit par les deux romanciers est le même. La Comédie humaine est bien l'ignoble bal masqué qu'évoque Stendhal. C'est l'époque de l'ambition effrénée, fille de la révolution industrielle. L'objectif c'est d'arriver, sans être délicat sur le choix des moyens. Le premier commandement c'est d'accepter, les yeux fermés, la règle du jeu, et il est caractéristique que Stendhal et Balzac utilisent exactement la même image pour en montrer la nécessité. |
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Quand la duchesse Sanseverina veut expliquer à son neveu Fabrice l'attitude qu'il doit observer pour gravir les échelons dans "le parti de l'Eglise", elle a ces mots : "Crois ou ne crois pas à ce qu'on t'enseignera, mais ne fais jamais aucune objection. Figure-toi qu'on t'enseigne les jeux du whist. Est-ce que tu ferais des objections aux règles du whist ?" Exactement de la même manière chez Balzac, Vautrin incite son protégé Rastignac, s'il veut faire fortune, à respecter scrupuleusement les lois mises en place par le pouvoir établi. "Quand vous vous asseyez à une table de bouillotte, en discutez-vous les conditions ? Les règles sont là, vous les acceptez..." Cet "ennemi de la société" n'est pas insensible aux vertus du conformisme. Aussi finira-t-il chef de la Sûreté. Comme le personnage réel dont s'est inspiré Balzac, c'est-à-dire François Eugène Vidocq, ancien bagnard, qui devint le chef de la police parisienne. Comme le dit Vautrin, ce moraliste lucide qui sait de quoi il parle : "l'honnêteté ne sert à rien." C'est ici que le héros de Stendhal se sépare du héros de Balzac. Dans ce siècle d'ambitieux forcenés - presque tous les personnages de premier plan de La Comédie humaine le sont - il occupe une place singulière. Ni Fabrice, ni Lucien Leuwen ne sont des ambitieux. Et si Julien Sorel l'est un moment, il ne s'agit pas en ce qui le concerne d'une ambition ordinaire. C'est "une jeune pauvre et qui n'est ambitieux que parce que la délicatesse de son coeur lui fait un besoin de quelques-unes des jouissances que donne l'argent". Il s'agit davantage chez lui d'une révolte de l'orgueil, d'un réflexe d'autodéfense pour échapper à l'humiliation puis d'une règle de conduite que faisant violence à ses sentiments profonds il s'est fixée pour se prouver à lui-même ses mérites malgré le handicap de classe. Mais il n'arrive jamais à faire taire en lui la voix du coeur, et son cynisme n'est que de surface. A chaque instant sa sensibilité risque de mettre en péril le fragile échafaudage de ses intrigues. Et c'est quand il a atteint le comble de la réussite qu'il se perd par une comportement suicidaire qu'aucun ambitieux véritable n'aurait adopté. Comme les héros du Rouge et de la Chartreuse, les Rastignac et les Rubempré jugent sans illusion cette jungle sociale où, selon Balzac, règne "la toute-puissante pièce de cent sous", et où selon Stendhal "la condamnation à mort est la seule chose qui ne s'achète pas". Mais après avoir versé quelques larmes, Rastignac choisit à sa manière de se diriger vers les hauteurs. Il se jure de "parvenir, parvenir à tout prix!", car il ne veut pas finir dans les rangs des vaincus. Voilà pourquoi au contact de la vie parisienne il enterre avec Le Père Goriot les enthousiasmes généreux et les derniers scrupules de sa jeunesse. Le défi fameux qu'il lance alors à Paris marque le terme de la révolte morale et en un sens le commencement de la résignation. L'honnêteté ne paie pas en effet. Désormais la règle du jeu est acceptée, et avec elle la légitimité de l'ordre bourgeois. Il s'agit de pénétrer dans le monde des privilèges et de se tailler un fief à sa mesure. Peu importent les moyens, que l'on doive son succès, comme Rastignac, aux faveurs de la femme d'un banquier ou, comme Rubempré, à l'amitié équivoque d'une canaille évadée du bagne. L'essentiel est de participer au "mouvement ascensionnel de l'argent" et d'arriver, même si on doit pour cela écraser les plus faibles et flatter les puissants, trahir les amitiés, laisser condamner les innocents, étouffer en soi tout sentiment humain. C'est le prix de la réussite. Tout autre est l'attitude de Julien Sorel. Si Julien décide de se vouer au machiavélisme politique pour conquérir les conditions matérielles nécessaires selon lui au développement de "l'homme libre", il refuse en fait de jouer le jeu, et sa sensibilité l'emporte à tout moment sur sa volonté d'hypocrisie. Au demeurant Stendhal ne veut pas qu'on s'y trompe. Au dénouement du Rouge, l'auteur, comme le choeur dans les tragédies antiques, intervient pour tirer la morale de l'histoire et prendre la défense de son héros : "Il était encore bien jeune, mais, suivant moi, ce fut une belle plante. Au lieu de marcher du tendre au rusé comme la plupart des hommes, l'âge leur eût donné la bonté facile à s'attendrir, il se fût guéri d'une méfiance folle ... Mais à quoi bon ces vaines prédictions." |
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"Au lieu de marcher du tendre au rusé", comme Rastignac, comme tous les ambitieux forcenés de ce temps... Mais Julien Sorel n'est pas de cette lignée. Ce dont il a besoin avant tout c'est de sa propre considération, fidèle en cela à une devise chère à Stendhal : "Se f... complètement de tout, excepté de sa propre estime." L'homme qu'il admire le plus, c'est Altamira, le conspirateur épris de justice sociale et pour lequel il n'est qu'une morale, celle de l'utilité. Telle est également dans les conditions particulières de leur classe, alors que toutes les fées se sont penchées sur leur berceau, l'attitude de Lucien et de Fabrice, comblés par le sort, mais qui se révèlent des "inadaptés" en ce sens qu'ils refusent d'entrer dans le jeu, de jouir sans remords de leurs privilèges et qu'ils jugent l'ordre social avec le même mépris lucide que le héros du Rouge et Noir. Au dénouement, devant les jurés qui vont le condamner à mort, il se présente une fois de plus comme le "plébéien révolté" et prononce contre cette justice de classe, dont la fonction est moins de frapper le crime que la révolte devant l'ordre bourgeois, un réquisitoire passionné : "Messieurs, je n'ai point l'honneur d'appartenir à votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s'est révolté contre la bassesse de sa fortune. "Je ne vous demande aucune grâce ... Je ne me fais aucune illusion, la mort m'attend : elle sera juste. J'ai pu attenter aux jours de la femme la plus digne de tous les respects, de tous les hommages. "Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec d'autant plus de sévérité que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne vois point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi mais uniquement des bourgeois indignés..." Le Rouge et le Noir est le drame de la révolte solitaire, et vouée à l'échec parce que solitaire. Si Julien, par dégoût de la bassesse de sa fortune, tente le transfert de classe, la qualité de son ambition (avant tout rester digne de sa propre estime) est telle, qu'aurait-elle été comblée - et il s'en fallut de peu - il n'aurait pu se satisfaire d'une réussite individuelle qui n'aurait rien changé à l'inhumaine comédie : Lucien Leuwen en témoigne. Mais il ne peut encore que perdre : en cela il représente bien sa classe, dont, face à ses juges, il est le porte-parole. Il porte en lui, bien que confusément, l'immense exigence d'une société nouvelle. Si sa révolte est solitaire, c'est :moins le fait d'une fatalité métaphysique que la marque des conditions historiques de son époque. Et Stendhal lui-même. Est-il politiquement parlant un ambitieux déçu, qui n'aurait été sensible ni à l'injustice de la société, ni à la légitimité des revendications populaires ? C'est le jugement que porte Léon Blum dans une étude par ailleurs pénétrante qu'il a consacrée à l'écrivain. Sans doute Stendhal a-t-il pu être à un moment touché par l'ambition ou par le plaisir que lui donnait l'ambition. S'il avait vraiment mis dans la balance tout son talent, qui était peu ordinaire, pour réussir dans la course aux honneurs, il aurait pu atteindre les premières places et non finir consul à Civitavecchia. Il pouvait bien par aventure solliciter une fonction et même parfois l'obtenir - c'est ce qu'il appelait des hasards fortunés - mais pour réussir vraiment sur cette voie il lui manquait une qualité élémentaire : il n'était pas doué pour la reptation. A plusieurs reprises dans ses écrits, il expose avec franchise ces deux faces de sa personnalité. Par exemple, dans Henri Brulard quand il évoque sa jeunesse à Grenoble : "Il faut l'avouer, malgré mes opinions alors parfaitement et foncièrement républicaines, mes parents m'avaient parfaitement communiqué leurs goûts aristocratiques et réservés ... J'abhorre la canaille (pour avoir des communications avec) en même temps que sous le nom de peuple je désire passionnément son bonheur et que je crois qu'on ne peut le procurer qu'en lui faisant des questions sur un objet importan. C'est-à-dire en l'appelant à se nommer des députés." |