Spécial web - La Cité

Regards croisés sur l’université et la recherche
Danemark: l’enseignement supérieur à un carrefour

par Mogen Niss


Texte intégral du texte paru dans Regards 47 - juin 99


Mogen Niss est professeur de mathématiques et d'enseignement des mathématiques, université de Roskilde, Danemark.

Il n’y a pas si longtemps, l’enseignement supérieur (à l’université) au Danemark était un phénomène plutôt élitiste, s’adressant à une partie assez limitée de la population. Jusqu’au début des années 60, moins de 10% d’une cohorte de jeunes obtenait le baccalauréat et beaucoup moins un diplôme d’enseignement supérieur. Comme ce fut le cas dans la plupart des pays de l’Ouest, l’enseignement supérieur au Danemark a commencé à croître substantiellement dans les années 60 et 70 et a plus ou moins continué depuis. Ce passage d’une éducation d’élite à une éducation de masse a modifié d’une façon dramatique le rôle, les perspectives et les conditions de l’enseignement supérieur dans le pays. Aujourd’hui une partie non négligeable de la jeunesse obtient un diplôme d’enseignement supérieur (surtout au niveau master, 5 à 7 ans d’études) et trouve du travail dans une large étendue de professions qui pour la plupart n’employaient pas autrefois de diplômés de l’enseignement supérieur. Ces nouvelles professions sont spécialisées au point que la spécialisation a lieu dans le travail et correspond rarement aux disciplines enseignées, bien que des nouvelles disciplines aient émergé dans les deux ou trois dernières décennies. Aussi les diplômés ont tendance à entrer dans de nombreuses professions pas tellement sur la base de leur spécialisation académique, mais plutôt sur le fait d’avoir suivi un cursus supérieur.

Cela, joint aux forces socio-économiques et aux tendances politiques actuelles, a contribué à soumettre à forte pression, la classique et intime connexion entre enseignement supérieur et recherche. En fait, il est justifié de parler de forces centrifuges qui tendent à les séparer toujours plus. Une récente manifestation en est l’établissement - après les élections législatives du printemps 1999- d’un ministère de la Recherche séparé qui a mené à une division de la tutelle sur l’enseignement supérieur (l’ensemble étant assuré par l‚Etat danois). Tout ce qui concerne les études, les programmes, les étudiants est rattaché au ministère de l’Education tandis que ce qui concerne les institutions, le personnel, les bâtiments de recherche, etc., est rattaché au ministère de la Recherche. En principe, cela implique que le ministère de l’Education doit demander au ministère de la Recherche de lui fournir des services éducatifs.

Quels sont les facteurs à l’oeuvre dans ce développement ? Le plus important est financier. Avec l’expansion quantitative de l’enseignement supérieur, les politiciens et les gestionnaires ont voulu démanteler le rapport classique et automatique entre l’enseignement et la recherche parce que ce composant augmentait de façon sensible les coûts de l’enseignement supérieur en expansion. L’argument officiel était : nous avons juste besoin d’une augmentation marquée du nombre de diplômés et nous n’avons pas besoin de l’augmentation correspondante du volume de la recherche, aussi nous devons nous débarrasser de cette automaticité. L’autre facteur important est le désir politique de contrôler la recherche. La tradition politique et culturelle de base au Danemark est un populisme anti-intellectuel et la notion de recherche fondamentale libre n‚a jamais touché les coeurs de la plupart des politiciens danois. Aussi longtemps que les universités étaient petites et peu nombreuses, la recherche fut acceptée, mais quand elles devinrent plus grandes et plus nombreuses, la solution politique à l’ordre du jour fut de pousser la recherche en direction d’un usage utilitaire au profit de la société, de l’industrie et du commerce.

Ces deux facteurs ont conduit à la même solution. Une part croissante des fonds universitaires pour la recherche et l’éducation a été séparé. Cependant la séparation n’est pas (encore ?) totale. Le pourcentage de fonds publics que les institutions universitaires consacrent à la recherche diminue. Pour le moment il est d’environ un tiers. A la place, une part croissante des fonds publics pour la recherche sont placés dans ce qu’on appelle au Danemark, des " boîtes à cigares " , c’est à dire des fonds sous les auspices de différents ministères, établis pour soutenir des programmes de recherche, considérés comme pertinents au niveau national. Certains de ces programmes en fait soutiennent la recherche fondamentale, surtout si elle est susceptible de devenir technologiquement ou industriellement applicable dans un futur pas trop éloigné, comme dans les sciences de la vie, ou si elle traite des sujets qui ont une importance sociale ou culturelle évidente comme les problèmes à l’intérieur d’une société de plus en plus multiculturelle. Toutefois la tendance globale est d’accentuer la recherche dans une perspective ou un assaisonnement utilitaire. Les différents fonds et programmes sont actuellement gérés par des chercheurs désignés par le gouvernement, dans le but de fournir une légitimité académique, mais la définition des cadres et le choix des programmes sont habituellement dans les mains du système administratif et politique. Les universitaires passent une quantité non négligeable de leur temps à solliciter des subventions de ces " boîtes à cigares ". Ceux qui réussissent dans leurs applications - et les gens sont prêts à aller loin dans le but de trouver et de formaliser des projets qui s’adaptent aux boîtes - obtiennent des conditions de recherche (en termes matériels) considérablement plus intéressantes par rapport à ceux qui travaillent sur la base de fonds purement universitaires.

Une conséquence de cette séparation croissante entre éducation et recherche au Danemark est que l’éducation tend à devenir un tout dont le lien avec les traditions et les résultats de la recherche est affaibli. Les relations entre le contenu des projets de recherche spécifique faits dans le pays et le contenu de l’enseignement supérieur sont de plus en plus ténus. Les professeurs d’université qui ont une subvention de recherche l’utilisent pour " racheter leur liberté " par rapport à leur fonction d’enseignement, sous-traitée par des professeurs à temps partiel avec peu ou pas d’expérience de recherche et d’enseignement. Les chercheurs ont tendance à regarder de haut l’enseignement et à rencontrer rarement ou jamais des étudiants. En un mot, l’enseignement supérieur " se secondarise " de plus en plus.
Comme il apparaît sans doute, je ne suis pas exactement pour ce type de développement. A mon avis, il est essentiel d’entretenir une relation intime entre enseignement supérieur et recherche. Si j’avais à exprimer des souhaits au niveau européen, ce serait de voir une recommandation pour rétablir d’une façon générale ces relations et une recommandation pour que " cent fleurs fleurissent " dans l’enseignement supérieur à travers l’Europe, à l’intérieur et entre les pays, c’est à dire pour contrecarrer les essais actuels de d’harmoniser/uniformiser l’enseignement supérieur. Je dois avouer que je suis sceptique sur l’aide qu‚on peut attendre de l’Union Européenne pour cela. Sur la base de l’expérience antérieure, il semble plutôt que l’Union Européenne ne souffre pas moins que le Danemark des maladies indiquées.

(propos traduits par Jean-Claude Oliva)