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Tribune du XXIIIème congrès - avril 1979
Sur la crise politique du monde socialiste

par Maurice Moissonnier


Le projet de résolution doit normalement soulever chez les communistes beaucoup d'interrogations, voire d'objections. C'est semble-t-il sa raison d'être. Dans l'espace limité d'une contribution à la tribune de discussion, il me semble impossible de traiter plusieurs questions Aussi me limiterais-je à un seul point qui me semble déterminant eu égard au moment historique que nous vivons.

Notre analyse de l'évolution du monde et du rapport des forces à l'échelle internationale me semble entachée de routine, et par cela même incomplète. Nous y retrouvons(malgré la référence à la faim, le racisme, l'écologie et l'aspiration de la jeunesse à une vie plus belle) la description fort traditionnelle de la situation mondiale développée selon les trois axes devenus classiques depuis la fin de la deuxième guerre: l'essor du socialisme dans ce qu'on appelait pendant les années 50, le "camp socialiste"; le mouvement anti-impérialiste de libération des peuples; les luttes de classe sans cesse plus aiguës dans les pays capitalistes. Le tout débouchant sur l'évolution d'un rapport des forces sans cesse plus favorable à la victoire du socialisme. A mon sens cependant, le congrès devrait éviter de se contenter d'un schéma qui, s'il reste juste dans ses grandes lignes, fait l'impasse sur des éléments nouveaux que nos textes ne peuvent ni gommer ni atténuer. Ne pas mettre en relief, faute d'une analyse rigoureuse, les traits réellement inédits d'une phase historique inédite, c'est courir le risque - comme le montre tout le passé du mouvement ouvrier international - de commettre des erreurs dans les moments cruciaux: un parti pris au dépourvu ne peut peser sur les événements.
Or, quand aborde-t-on, dans notre projet le grave problème de la crise politique qui affecte le monde socialiste et les rapports entre les Etats se réclamant du socialisme? Question incontournable qu'on ne peut traiter à l'aide d'allusions à peine perceptibles("les divisions qui existent constituent des handicaps", "l'attitude erronée de la Chine" Le phénomène ne peut être réduit à de simples et regrettables "bavures" Il doit être mis en valeur afin de susciter la réflexion des communistes de tous les communistes - et pas seulement ceux des commissions ad hoc.
On sait que la théorie marxiste distingue les contradictions principales des contradictions secondaires, mais elle reconnaît aussi l'existence de processus tels que la contradiction secondaire peut devenir dominante et par cela même modifier le caractère de la contradiction principale.

La contradiction principale entre impérialisme et socialisme s'exprime actuellement sous la forme d'une compétition économique d'un combat diplomatique et de luttes d'influence. La contradiction secondaire entre états socialistes conduit de plus en plus souvent à des heurts militaires frontaux: engagements sino-soviétiques sur l'Ossouri, intervention militaire des pays du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie, aide armée du Vietnam à la révolte contre le régime ignoble de Pol Pot, guerre sino-vietnamienne (et peut-être demain sino-laotienne?) N'assiste-t-on pas à l'apparition dans le monde socialiste d'interventions militaires oppressives ou libératrices ?
On ne peut pas ne pas s'interroger sur cette réalité et sa signification. Il est fort superficiel de se réfugier dans la constatation que le poids économique, politique et militaire de la Chine reste limité. Est-il sans influence sur le rapport des forces, le comportement de la deuxième puissance socialiste du monde avec ses 890 000.000 d'habitants, ses ressources actuelles et potentielles, son influence en Asie, son existence en tant que puissance nucléaire? Voilà que cette puissance socialiste offre publiquement, à l'occasion du voyage de Deng Xiaoping aux Etats-Unis, une alliance anti-soviétique à la première puissance impérialiste du inonde, voilà que quelques jours après elle passe à l'action et "punit" le peuple Vietnamien et ce ne serait pas de nature à modifier (sinon à inverser) le rapport des forces?
Faut-il se rassurer en disant que la Chine s'isole? Ce n'est pas si évident: diplomatiquement, à l'ONU, l'expérience n'a rien de probant et l'URSS doit recourir au droit de veto pour bloquer des propositions souhaitées par la Chine, politiquement et économiquement, la Chine a infiniment plus de relations avec le reste du monde que dans les année précédentes! C'est que la lutte à l'échelle internationale, dans le monde tel qu'il est, a sa logique: la Chine en choisissant ses alliances s'ouvre des portes, contacts et contrats ne manquent pas d'autant que les partenaires capitalistes alléchés par les formidables marchés potentiels, par les sources d'approvisionnement qu'elle offre, se bousculent à Pékin!
Peut-on dire enfin que ces difficultés relèvent seulement des séquelles héritées du passé et que la construction du socialisme en amène la disparition? L'expérience en tous cas le confirme mal. Il faut constater que faute d'avoir intégré ses différences au début de sa construction - à l'époque dite stalinienne - le monde socialiste a multiplié ses divergences. Au lieu de décroître en 30 ans(pour prend son élargissement en 1949 à l'immense Chine comme point de référence) les tensions à l'intérieur de l'espace socialiste se sont souvent aggravées: Chine /URSS bien sûr, mais regardons aussi dans les Balkans. Peut-on dire, par exemple, que l'oppression linguistique sur les minorités hongroises de Transylvanie ne s'est pas renforcée en 30 ans dans l'Etat socialiste roumain?
Il apparaît plus clairement que jamais, qu'un développement des bases économiques du socialisme (y compris le développement de la coopération) est bien loin de suffire à la résolution de ces problèmes. Plus: le développement même des infrastructures socialistes peut être compromis, bloqué si ne suit pas l'évolution des superstructures. Sur un autre plan, on constate par exemple, que les réformes nécessitées par la situation économique en URSS sont appliquées avec difficultés en raison de la résistance des superstructures. Le problème politique des relations entre les pays socialistes finit aussi par peser sur l'évolution de la base économique de ces pays.
Voilà pourquoi, je propose dans le paragraphe le rapport des forces mondiales, après la phrase "bien que leurs problèmes...... dans le monde contemporain",d'ajouter: "Il faut cependant constater que la crise politique du monde socialiste offre à l'impérialisme les possibilités de surmonter ses difficultés".

Cet amendement me semble devoir permettre le début d'une réflexion qui n'est pas encore ouvertement entreprise dans le parti.
Et qu'on ne réplique pas à cela -comme on me l'a dit dans ma fédération- que cette réflexion porte atteinte à la fameuse formule dite du "bilan globalement positif ".La question posée est autre. Je trouve qu'un jugement de valeur de cette nature, qu'une appréciation globale de ce genre n'a pas, pour faire avancer la réflexion, d'importance déterminante. Il est tout à fait normal, d'estimer que le socialisme, malgré les difficultés de son élaboration, représente une avancée vers l'avenir. La caractériser comme positive relève de l'affirmation de principe. D'ailleurs, faut-il rappeler que le capitalisme a eu, lui aussi un rôle "globalement positif"? Le plus bel hymne à l'action "éminemment révolutionnaire de la bourgeoisie" créant "des forces productives plus nombreuses et plus colossales que ne l'avaient faites toutes les générations passées prises ensemble" et dissolvant un "cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables" se trouve on le sait, au début du manifeste communiste de Marx et Engels !
Mais surtout, abuser du "bilan globalement positif" risque de faire de cette appréciation une formule - bouclier bloquant tout approfondissement.
Au point où nous en sommes, le maillon essentiel pour obtenir un autre développement du socialisme, qualitativement différent, c'est le développement de la démocratie. Non pas au nom de cette "exigence démocratique universelle" dont le Socialisme serait porteur, mais tout simplement parce que sans la démocratisation, toute progression réelle semble compromise. Cette transformation indispensable suppose en outre une autre politique, permettant la résolution des graves contradictions auxquelles sont confrontés les états socialistes. Le blocage ne trouve bien au niveau des structures politiques. Mon amendement, je le répète, a pour seul but d'inviter à une réflexion en profondeur sur ce problème. Il est urgent de le mettre à l'étude, sinon viendra le temps - vers l'an 2.000- où l'on dira, comme à propos de notre attitude en 1956 que "nous avons pris du retard".