Regards Juillet/Août 2000 - Vie des réseaux

COLLIMATEUR
Images cultes...

Par Philippe Breton


Il faut être totalement indifférent au monde qui nous entoure pour ne pas avoir remarqué la présence obsédante du sexe sur les murs de la ville, qu'ils soient réels ou "virtuels". Le sexe est de retour à l'affiche. Tout le monde s'y est mis, publicitaires, réalisateurs d'affiches pour le cinéma, rédacteurs en chef de magazines, Internautes ou concepteurs de sites. Difficile aujourd'hui lorsque l'on porte le regard dans l'espace public de ne pas apercevoir au moins un corps nu ou presque, photographié dans une position suggestive. Idem sur Internet ou 25 % des consultations de sites sont liées au sexe. L'explosion de l'érotisme a pendant longtemps été un phénomène saisonnier. Tous les printemps et débuts d'été voient le grand retour des décolletés et autres formes galbées, de moins en moins uniquement féminines. Mais on constate, d'années en années, que le phénomène s'amplifie et va même en s'accélérant. Il est aujourd'hui accentué par ce que l'on appelle le “retour du sexe au cinéma”.

De jeunes et moins jeunes réalisateurs de talents n'hésitent plus à réaliser des films que les critiques qualifient de quasiment ou totalement pornographiques. Le titulaire de la palme d'or de Cannes, Lars von Triers, annonce lui aussi qu'il va s'y mettre et réaliser pour bientôt, un film "pornographique". Jusque là, le phénomène n'avait guère concerné que les publicitaires, mi-anges, mi-démons, toujours soupçonnables de vouloir instrumentaliser l'érotisme à des fins marchandes, les chaînes câblées ou celles qui se sont spécialisées dans la pornographie comme XXL. Mais si les vrais artistes s'y mettent, surtout ceux qui n'ont guère besoin de notoriété, c'est peut-être que nous avons affaire à un véritable phénomène de société. Ne nous voilons pas la face, il y a une demande de masse pour tout ce qui concerne ces questions, sans laquelle l'érotisme n'aurait aucun succès public. Les publicitaires nous avaient habitués pendant longtemps à utiliser tous les moyens possible pour capter notre attention. L'érotisme est venu ainsi compléter la panoplie des images-chocs qui attirent le regard et le dirige ensuite vers le produit concerné, sur le modèle du marchand de pièces détachées pour automobiles qui distribue à tous les garagistes de sa clientèle un calendrier où sont reproduites les photos dénudées de starlettes en herbe.

On est rapidement passé à un usage plus pavlovien, tentant d'associer un stimulus érotique à un produit donné, sur le modèle impérissable des cachous Lajaunie, qui avaient choisi l'intrusion d'une brève scène, très osée pour l'époque, dans le contexte d'une émission politique qui concentrait toute des téléspectateurs, pour vanter hors propos les mérites du produit. François Mitterrand avait été à l'époque piègé par l'émission. Il y a en effet un pas franchi dans la manipulation, entre la “présentation esthétique”, sur le modèle des "leçons d'Aubade" et la dureté mécaniste de l'amalgame érotique comme dans l'exemple de l'actuelle publicité pour Célio.

Dans ce débat la question n'est pas la présence de l'érotisme, fut-elle esthétisée, dans l'espace public que son instrumentalisation cynique dans le but unique de faire vendre. L'actuelle tendance aux films ou aux scènes de plus en plus explicites sur le plan sexuel pose un autre problème. Leur caractère extrêmement cru et proche de la réalité, comme seuls les artistes peuvent la rendre à la différence des films X, qui restent le plus souvent irréels, ou des sites pornographiques, très virtuels n'est sans doute pas une mauvaise chose dans un univers où la représentation publique de la sexualité, même provocante, restait malgré tout à l'intérieur de certains codes convenus, ignorant souvent la dimension mystérieuse, vivante et dérangeante de la sexualité humaine. Mais, dans un autre sens, pourquoi faudrait-il sacrifier au culte illusoire de la transparence et vouloir à tout prix essayer de tout montrer ? Cette démarche renvoie peut-être à notre désir d'en savoir plus sur un domaine où nous en savons paradoxalement guère plus qu'avant. Après tout, dans un monde où nous voulons tout contrôler, s'il y a un domaine qu'on ne maîtrise pas, c'est bien celui-là, et toutes les images n'y changeront sans doute rien.

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