|
MOYEN-ORIENT Par Walid Charara |
|
|
| Nouvelle donne, après le retrait israélien du Sud-Liban au nom d'impératifs sécuritaires ? Nouveau tremblement géopolitique dans la région, après la mort du président syrien Hafez-El-Assad ? Difficile de donner les réponses à ces questions, dans un contexte régional extrêmement tendu et encore incertain. |
| Depuis trente-trois ans, chaque enfant en Israël a vu l'image des chaussures retournées dans le sable du désert des soldats égyptiens. C'étaient devenues le symbole de l'humiliation arabe. Aujourd'hui le Hezbollah a récupéré les ordinateurs abandonnés par les soldats israéliens à Marjayoun. À l'ère de la “high tech”, ce sont les chaussures retournées dont se souviendra chaque enfant à Beyrouth, Damas ou Ramallah..." Ces lignes écrites par Eilat Beram dans le quotidien israélien Haïr du 2 juin 2000 donnent un aperçu du ton général adopté par la presse israélienne pour commenter le retrait israélien du Sud-Liban. Le 24 mai sera qualifiée de journée de la honte, de la débâcle, de la défaite... Même le premier ministre Ehud Barak, dans une interview accordée à l'hebdomadaire Times, déclare : "il était temps d'en finir avec cette tragédie". |
| Après vingt-deux ans d'occupation militaire israélienne du Sud-Liban au nom d'impératifs sécuritaires, l'aveu d'échec fait unanimité. Ce retrait qui est principalement le résultat d'une résistance obstinée et efficace intervient cependant dans un contexte régional extrêmement tendu et incertain, marqué par la persistance de l'occupation israélienne de territoires libanais, le blocage des négociations israelo-syriennes et la disparition du président Assad, le quasi-blocage des négociations israélo-palestiniennes et la recrudescence des affrontements violents dans les territoires palestiniens avec les forces d'occupations israéliennes. |
| Un examen des implications locales et régionales de ce retrait s'impose pour pouvoir envisager les évolutions possibles du système régional. Israël a fini par ressentir le goût amer de la défaite pour la première fois dans l'histoire du conflit israelo-arabe. Comme le souligne Alain Dieckhoff, dans un article publié dans le Monde du/6/2000, "les précédents de la guerre d'usure le long du canal de Suez (1969-1970) puis de l'Intifada (1987-1993) étaient là pour prouver qu'une nation en armes comme Israël où appelés et réservistes remplissent un rôle essentiel est fragilisée par un conflit prolongé qui requiert une mobilisation permanente de ressources humaines et matérielles. En causant la mort d'une vingtaine de soldats israéliens chaque année, depuis 1993, les embuscades des miliciens chiites infligeaient à Israël un “coût” de plus en plus difficile à justifier dans une société où le rapport à la guerre a profondément changé depuis vingt ans". À ses yeux, ce retrait a été le révélateur de logiques travaillant en profondeur la société israélienne, dont une logique individualiste qui prend nettement le dessus sur celle, collective, qui prédominait au départ de l'entreprise de construction nationale au début des années 50. Un autre facteur central est à l'origine de la décision israélienne : la volonté de priver la Syrie de la carte de pression qu'est le Hezbollah. |
| Un rapport à la guerre qui a changé depuis les années 50 |
| Au Liban, ce retrait prend les dimensions d'une victoire nationale. Le Hezbollah, principal artisan de cette victoire, est passé en quelques années d'une organisations représentant un secteur de la communauté chiite, en une force incarnant la résistance nationale. Depuis la fin de la guerre civile en 1990, il opère un changement d'orientation politique, encouragé par le nouveau contexte libanais et régional (fin de la stratégie "d'exportation" de la révolution iranienne avec la conclusion de la guerre Iran-Irak, guerre du Golfe 1991, début des négociations de paix à Madrid auxquelles participent la Syrie). Elle favorisera une plus grande intégration du parti dans la vie politique et une ouverture en direction des autres forces politiques et de l'Etat, lui permettant de se consacrer exclusivement à la résistance et se traduisant par des exploits militaires et une popularité croissante. Le nombre d'operations passera de 292 par an entre 1989 et 1991 à 936 par an entre 1995 et 1997 : embuscades, bombes télécommandées, attaques de positions militaires, bombardements, actions kamikazes, tirs de katiouchas, etc. Plusieurs responsables israéliens ont été tués, comme le général Erez Gerstein en février 1999. En août 1997, un commando d'élite israélien a été durement frappé lors d'une tentative d'attaque contre le village d'Ansaryé. |
| Cette situation incitera le quotidien israélien Maariv du 16 juillet1996 à titrer : "Depuis longtemps, la bande de sécurité est devenue la bande de l'insécurité" (le journaliste israélien Yossi Melman rappelle dans un article publié dans le quotidien Haaretz du 25/5/2000 l'origine de la notion de zone tampon ou de sécurité. L'armée israélienne se serait inspirée de l'exemple de l'armée sud-africaine du temps de l'Apartheid qui, dans sa guerre contre les forces de l'ANC basées en Angola et au Mozambique, n'hésitera pas à créer sur les territoires de ses deux Etats des zones tampons avec des milices supplétives). |
| Vivre dans une sorte d'équilibre de la terreur |
| Malgré la supériorité militaire et technologique israélienne, la résistance réussira à créer une sorte d'équilibre de la terreur empêchant, pendant ces dix dernières années, l'armée d'occupation d'effectuer une quelconque incursion terrestre en dehors de l'ex-zone occupée. L'armée israélienne se livrera, en riposte, à des bombardements intensifs, aériens et terrestres, des zones contrôlées par la résistance. Appliquant à une échelle plus réduite le modèle de la guerre du Golfe ou de celle du Kosovo, elle prendra pour cible les infrastructures économiques, urbaines et routières, avec l'usage fréquent d'armes intelligentes. Les agressions particulièrement meurtrières de juillet 1993 et d'avril 1996 ont provoqué chaque fois l'exode d'environ 400000 habitants. L'objectif recherché était de retourner les populations civiles et l'Etat libanais contre la résistance, mais cette stratégie s'est révélée vaine. Faisant l'objet d'un consensus dans la société libanaise, la résistance, par sa victoire consacre la fin de la guerre civile en neutralisant le facteur israélien qui fut central dans son exacerbation. Aujourd'hui, en continuant à occuper 13 petites et moyennes zones frontalières libanaises, l'armée israélienne s'expose à une reprise des opérations de résistances. Cependant, la vie politique du pays va très certainement se recentrer autour de priorités politiques, économiques et sociales internes. |
| La Syrie : le caractère existentiel du conflit avec Israël |
| Comme le notait son porte-parole, M. Naîm Kassem, la résistance du Hezbollah représentait "une carte gagnante aux mains du Liban, de l'Iran et de la Syrie" (1). Pour cette dernière en tout cas, c'était le principal atout dont elle disposait dans ses négociations avec Israël. Privée d'allié international depuis la chute de l'URSS, elle misait essentiellement sur son alliance politique, économique et militaire avec l'Iran, et sa coordination politique avec l'Egypte et l'Arabie saoudite pour tenter, autant que possible, de rééquilibrer un rapport de force largement favorable à Israël. Mais le soutien à la résistance s'inscrivait aussi dans une représentation du conflit israélo-arabe particulière à la Syrie. Si ce conflit concernait en principe l'ensemble des pays arabes pour des considerations stratégiques, idéologico-politiques et morales, les degrés d'implications dépendaient des facteurs géographiques et historiques en première instance. "L'usurpation de la Palestine", le sud du pays de Cham (Damas en arabe), aura l'effet d'un tremblement de terre en Syrie, donnant au conflit avec Israël un caractère existentiel qu'il n'avait pas nécessairement dans les autres pays arabes. |
| Hafez-El Assad et l'option de la "paix froide" |
| Cette représentation du conflit fera l'unanimité dans les élites politiques syriennes au-delà des clivages idéologiques et politiques. Héritier de celle-ci, le président défunt Hafez-El-Assad fera de "l'endiguement" d'Israël l'un de ses objectifs majeurs malgré les bouleversements régionaux et internationaux qui interviendront durant ses années de pouvoir. Patrick Seale, journaliste spécialiste de la Syrie et ami du défunt, signale dans un article publié dans le quotidien Al-Hayat du 12 juin 2000 que de sa participation à la guerre d'octobre 1973 aux côtés de l'Egypte contre Israël, en passant par sa tentative de construction d'un équilibre stratégique via l'alliance avec l'ex-URSS, jusqu'à son option de la paix "froide", convaincu qu'il etait de l'impossibilité d'une solution militaire au conflit dans le contexte actuel, Hafez-El-Assad a adapté sa stratégie aux changements de conjonctures régionales et internationales sans perdre de vue le dessein d'empêcher l'hégémonie israélienne, qu'il voyait surtout dans les domaines militaire et économique. |
| Dans le domaine militaire, les conditions formulées par la délégation israélienne – à laquelle avait participé le général Barak en tant que chef d'état-major durant les négociations israélo-syriennes de 1995-1996 – avaient valeur d'exemple. Elles comprenaient ni plus ni moins que : la restriction des effectifs de l'armée syrienne ; la limitation, sinon la destruction, des missiles balistiques et des armes de destructions massives en possession de la Syrie ; l'installation de postes de préalerte sur le territoire syrien ; le refus du retrait jusqu'aux frontièrex du 4 juin 1967. |
| Dans le domaine économique, le projet de "marché économique moyen-oriental" proposé par Shimon Peres a fait craindre une satellisation des pays arabes par un pôle techno-économique israélien. La disparition subite du président syrien signifiera-t-elle la fin de la stabilité qui a caracterisé ses années de pouvoir et lui a permis de mener une politique etrangère ambitieuse ? La nouvelle équipe sera-t-elle en mesure de mettre en oeuvre les réformes politiques, administratives et économiques urgentes à l'intérieur tout en continuant une politique de la fermeté à l'égard d'Israël ? Ces questions importantes sont aujourd'hui sans réponses. |
| Les symptômes d'une possible "contagion" libanaise ? |
| Aujourd'hui le Liban, demain la Palestine." Ce mot d'ordre n'est pas seulement mis en avant par les partisans des organisations d'oppositions islamistes ou laïques mais aussi par les membres et responsables du Fatah de Yasser Arafat. Au même moment où Israël évacuait le Sud-Liban, les affrontements entre Palestiniens et forces d'occupations israéliennes ont fait 6 morts et plusieurs centaines de blessés. |
| Ces affrontements sont peut-être les symptômes d'une possible "contagion" libanaise, explique Michel Warchawski dans un article de Rouge le 25 mai 2000. "Les dernières confrontations sont le résultat de trois facteurs : tout d'abord une colère accumulée face au refus des divers gouvernements israéliens de mettre oeuvre les accords signés et ainsi de mettre fin à l'occupation. Ce n'est pas un hasard si la question des prisonniers politiques – encore détenus, six ans après la signature des accords d'Oslo – était au centre des premières manifestations. Ensuite, la volonté de l'autorité palestinienne de montrer à ses interlocuteurs israéliens qu'elle aussi doit prendre en considération une opinion publique sur le point de perdre patience. Enfin, le choix de la direction du Fatah de montrer à l'autorité qu'elle a conservé ses capacités mobilisatrices et son influence populaire et, ce faisant, de faire entendre sa voix dans les tractations israelo-palestiniennes." |
| Dans cette phase "finale" des négociations, Ehud Barak voudrait arriver à un accord cadre ex-cluant : le droit au retour des réfugiés, le démantèlement des colonies, la souveraineté palestinienne sur Jerusalem-Est. La direction palestinienne ne peut accepter un tel accord au risque de perdre toute légitimité aux yeux du peuple à l'intérieur et dans les pays d'exil. Quelle serait l'alternative ? "La jeunesse palestinienne ne cache pas son admiration pour la résistance libanaise... Les dernières confrontations et l'usage, même limité, des armes à feu laissent entendre qu'Israël pourrait dans un avenir pas trop éloigné se voir confrontée, si ce n'est à une seconde Intifada, du moins au début d'une nouvelle guérilla" (2). |
| Loin d'être un geste de bonne volonté, le retrait israélien (incomplet) du Sud-Liban sans accord préalable avec la Syrie s'est effectué par la contrainte et comme une manoeuvre visant à embarrasser cette dernière. Mais les implications de ce retrait dépassent de loin les calculs israéliens, notamment sur le plan palestinien. L'embrasement de la situation dans les territoires palestiniens bloquerait le processus de normalisation politique, économique et culturelle avec les pays arabes, tant désiré par Israël. |
|
|