|
VALERIE FRATELLINI Par Marina da Silva |
|
Entretien avec Valérie Fratellini Voir aussi Inoubliable Annie Fratellini |
| Valérie Fratellini, descendante d'une prestigieuse lignée de clowns, est écuyère et dresseuse de chevaux. Elle vit au Moulin de Pierre, dans l'Oise, à la sortie de Noailles, où elle a créé avec son mari l'association "O Cirque". Ces deux passionnés de chevaux poursuivent là un enseignement qui reste un des fondements du cirque. Ils ont créé un spectacle équestre et musical, Saudade, dans la plus pure tradition circassienne mais dans une coloration très personnelle et contemporaine. Valérie Fratellini enseigne également le trapèze à l'Ecole nationale du cirque, fondée par sa mère, Annie Fratellini, merveilleuse artiste disparue en juillet 1997. |
| Vous êtes la fille de Annie Fratellini, une des premières et rares femmes clowns, et êtes, vous-même, artiste, aujourd'hui dresseuse de chevaux. De quelle histoire le nom Fratellini est-il chargé ? |
| Valérie Fratellini : Mes arrière-grands-parents étaient les trois célèbres clowns Fratellini, Paul, François et Albert. A l'époque, dans les années vingt, être clown c'était comme être une vedette de la chanson ou du cinéma aujourd'hui. Les Fratellini étaient immensément connus et admirés. La Comédie-Française leur offrait sa scène. Ils ont travaillé avec l'opéra du Boeuf sur le Toit, Desanti, etc. C'était tout un état d'esprit, porté par des gens vraiment divers, hétéroclites, ouverts à plein de choses. Les Fratellini étaient célébrés par Jean Cocteau, Charles Dullin, Jacques Copeau... Ils ont inspiré Picasso, Derain... Le public les a accompagnés pendant trente ans. Les Fratellini, nom italien qui signifie "petits frères", ont eu des enfants et moi je suis de la lignée de Paul Fratellini dont Annie était la petite-fille. Annie était clown comme toute sa famille. |
| Annie Fratellini a créé la première Ecole nationale du Cirque. Vous êtes sa seule fille, c'est un héritage difficile à porter ? |
| V.F. : Non. J'ai été élevée en étant la fille de Annie Fratellini et ça continue tout simplement. Annie était avant tout artiste. Musicienne et chanteuse. Elle avait la musique et le rythme dans le sang. Elle a été amenée à créer une école de cirque parce qu'il n'y en avait pas en France. Cette école a d'ailleurs au départ été faite pour moi. A l'âge de douze ans, j'ai voulu faire du cirque mais on ne trouvait pas de trapèze, pas de lieu, pas de professeur... C'était dans les années 70. Annie a dit "Mais, mon Dieu, s'il y a cent enfants comme ma fille qui veulent faire du cirque et qui ne trouvent rien... c'est terrible !" Et elle a créé l'école. J'avais découvert le cirque lorsqu'elle avait fait une tournée avec Pinder. Je l'ai accompagnée et je suis tombée amoureuse de cette vie. |
| Dans quelles conditions et où s'est ouverte cette école ? Quelles en étaient les règles et l'état d'esprit ? |
| V.F. : Elle s'est d'abord ouverte avenue Marc-Sangnier, dans le 14e arrondissement de Paris, en 1975. Par la suite, elle a été transferée rue de la Clôture à la Porte de la Villette. Le chapiteau bleu met du rêve sur le boulevard périphérique mais ce sont des conditions de travail inadéquates et l'école doit trouver un autre lieu d'ancrage. Annie avait conçu une école destinée à tout le monde, ce qui était une démarche réellement novatrice car à cette époque c'était très difficile de mettre un pied sur la piste quand on n'était pas du cirque. Il fallait beaucoup de travail, sans compromis, pour arriver à quelque chose mais chacun pouvait aussi y prendre ce dont il avait besoin pour son épanouissement propre. Annie ne voulait pas qu'il y ait d'examens. Elle accueillait des enfants jeunes, dès l'âge de huit ans. A la base de l'enseignement, elle faisait figurer la danse et l'acrobatie puis proposait trapèze, fil, jonglage, toujours les mêmes disciplines. Elle formait aussi les gens sur le tas, en prenant des éléments de l'école pour les faire travailler tout de suite. Elle montait tout le temps des spectacles. Elle a aussi conçu ultérieurement une formation professionnelle pour les jeunes (LEP, lycée d'enseignement professionnel), dans un souci de réinsérer certains jeunes en difficulté. |
| Et vous, quel a été votre itinéraire artistique, qu'est-ce qui vous fascinait plus particulièrement dans l'univers de la piste ? |
| V.F. : A douze ans, je n'étais pas encore attirée par une discipline en particulier. Je voulais faire du cirque, voyager, vivre en caravane. Faire partie d'une troupe. Ce qui me fascinait, c'était la vie des artistes. J'ai commencé mon entrée en piste à quinze ans, par un numéro de trapèze. J'avais monté ce numéro avec ma meilleure amie, Charlotte. Un duo. On évoluait de façon identique, à deux ou trois choses près, sur deux trapèzes séparés. Je ne sais pas si j'étais réellement prête mais je crois que c'était déjà un numéro honnête. J'avais appris durement la base, avec un professeur qui était aussi une très grande artiste et n'avait pas d'états d'âme. Elle m'a appris à en vouloir et à ne pas lâcher. C'est ce que j'essaie de reproduire avec mes élèves, une base béton. Les compositions et la recherche artistique, çà vient par la suite. Après le trapèze, j'ai amorcé le cheval tout en travaillant simultanément le clown... En spectacle, je faisais déjà tout, charivari, magie, haute-école, etc. |
| Etre clown, c'est plus que faire un numéro, c'est aussi se créer et s'approprier un personnage ? |
| V.F. : Je ne me considère pas comme clown. Lorsque je travaillais avec Annie, j'étais son clown à elle. Cela fait deux ans qu'elle est partie, je n'ai pas envie de faire çà, pour l'instant. Sans elle, ce serait difficile et j'ai envie de trouver du plaisir dans ce que je fais. |
| Pourquoi avez-vous finalement choisi de dresser et faire travailler des chevaux ? Cela ajoute du merveilleux mais aussi, sans doute, des difficultés supplémentaires pour une compagnie ? |
| V.F. : J'aimais les chevaux. Dresser des chevaux est donc ce que je fais aujourd'hui. Je monte à cheval chaque jour, durant une heure, c'est un moment intime que j'aime. C'est important, et pour moi, c'est aussi un résultat qui est perceptible. Je commence par débourrer les chevaux avant d'arriver à la haute école et leur apprendre des pas de danse, qu'on peut enseigner à des chevaux de toutes races, même des chevaux de trait. Les numéros de haute école sont particulièrement difficiles à régler. L'entente entre l'écuyer et sa monture doit être parfait. Bien sûr il y a de moins en moins de compagnies à l'heure actuelle parce que c'est devenu difficile d'exister pour une compagnie. Elles ont de plus en plus de frais, et nous tout particulièrement avec les chevaux. Là, par exemple, on part jouer notre spectacle Saudade à Mulhouse avant de revenir au Blanc-Mesnil, cela représente un mois de préparation pour les camions, les contrôles techniques, les mines, les vignettes, les taxes à l'essieu... çà devient délirant. Les frais sont considérables. Mais une compagnie c'est aussi un état d'esprit et du rêve. |
| Quel rapport entretenez-vous avec le danger et le risque inhérents à la pratique des arts du cirque ? Cela continue à vous faire rêver toujours autant ? |
| V.F. : Je n'ai jamais pensé au risque et au danger. Même au trapèze, et pourtant je suis déjà tombée. Je crois que c'est parce que j'ai commencé très jeune. A ce moment là, on n'y pense pas. Ce que j'ai aimé, c'est travailler. Répéter les choses. Et les répéter encore. Ca, ça me plaisait. Et bien sûr, cela continue à me faire rêver, sinon, je ne monterai pas de spectacle, je ne serai pas professeur de trapèze à l'école nationale du cirque. On ne peut pas apprendre à rêver si l'on ne rêve plus soi même. J'aime cette vie. Mon regret, c'est de ne plus autant partir, de ne plus autant voyager, depuis six ou sept ans, c'est devenu difficile. La mort d'Annie a changé beaucoup de choses car nous travaillions avec elle sur tous ses spectacles et toutes ses tournées. Je suis partie pendant vingt ans avec Annie. Il faut essayer de vivre avec sa disparition, c'est un travail quotidien de remise en question. Et puis, ne plus avoir sa maman, ce n'est pas évident. |
| Cela touche aussi le fonctionnement de l'école ? |
| V.F. : Evidemment. Je pense qu'avec le temps, et même avec Annie, l'école aurait changé et je crois qu'elle n'aurait pas supporté, mais c'est une évolution inéluctable par rapport à un certain type de travail. L'école a changé mais tant qu'elle garde le nom de Fratellini, dont je suis garante, elle reste dépositaire de la pensée d'Annie et de sa volonté, et jusqu'à présent je crois que c'est le cas malgré les difficultés. Annie était porteuse d'une éthique, d'un style, elle avait une façon singulière de monter et signer ses spectacles, avec de l'amour et de la poésie, elle ne faisait pas de concessions sur le plan artistique. |
| On a le sentiment qu'il y a une demande de plus en plus importante de la part du public, non seulement pour voir des spectacles mais pour pratiquer les disciplines du cirque, avec des écoles plus ou moins formelles qui se montent un peu partout. Est-ce que cela vous réjouit ? Que pensez vous de la profusion de spectacles de cirque ou dits de "cirque" ? |
| V.F. : Cela a toujours été comme cela. Pour l'école, par exemple, il y a le même engouement, la même demande et le même nombre de gens. Le cirque a toujours fait rêver. Ce qui est nouveau, en revanche, c'est que comme il y a de plus en plus d'écoles de cirque, il y a aussi de plus en plus de gens qui en sortent et ont besoin de travailler, et comme le cirque des grandes familles ne leur convient pas, ils veulent fonder leur troupe d'où la multiplication des troupes. Quant aux spectacles de cirque, plus nombreux, je ne considère pas toujours qu'il s'agisse de cirque dans ce qui est proposé. Ce sont d'autres formes, des spectacles sous chapiteau mais qui pourraient souvent être faits en d'autres lieux. Moi, je travaille avec un cheval, j'ai besoin d'une piste, j'ai besoin de la sciure, je ne peux pas faire cela sur une scène. Cela dit, je n'aime pas le "racisme" et les catégorisations que font certains, "ça, c'est du cirque, ça, ce n'en est pas", c'est stupide. Ce qui compte, c'est le spectacle. C'est cela qui nous rend semblables. On fait venir des gens, on les fait rêver. C'est important. |
| Quel souvenir gardez-vous de votre apprentissage depuis l'enfance ? Aujourd'hui, en enseignant le trapèze, avez-vous le sentiment de donner quelque chose de précieux ? |
| V.F. : Je garde le souvenir de quelque chose de douloureux. Je n'étais pas très douée et je me souviens de ma professeur de trapèze qui me disait "tu n'y arriveras jamais". Eh bien, j'y suis arrivée ! Cela donne de la force intérieure. Une force qu'Annie m'avait également donnée. C'est la chose réellement importante qu'elle m'a apprise, la force intérieure. Aujourd'hui, je ne me sens pas particulièrement pédagogue mais j'essaie de transmettre quelque chose. Pour moi, ce qui est important, c'est l'âme, pas les mouvements. Même pour des gens qui ne veulent pas en faire un métier (ce qui aujourd'hui est un peu surréaliste !), surtout pour eux. Je suis un regard. J'essaie d'enseigner l'humanité et de transmettre la force intérieure. Je dis que c'est dur mais aussi que si on veut y arriver, cela ne dépend que de soi. Moi, je suis là seulement pour tracer un peu le chemin. La route, c'est la personne qui la construit, pas moi. J'essaie simplement que le chemin soit droit et honnête vis à vis de soi-même, que l'on sache ce que l'on peut faire. |
| Vous avez ouvert, avec votre compagnon, Gilles Audejean, un lieu de vie, de formation et de création, à Noailles. Qu'y faites-vous ? |
| V.F. : C'est ma maison. J'y vis avec mes filles. C'est le lieu où l'on gare le camion, où les chevaux sont dans les boxes, où l'on a installé un chapiteau. On est venu vivre là d'abord et c'est devenu par la suite un lieu où l'on fait des stages, principalement des stages de voltige tout au long de l'année et des stages toutes disciplines pendant les vacances scolaires. Nous avons fondé la compagnie "O cirque" pour perpétuer un savoir-faire et un art transmis de génération en génération. C'est aussi là que nous avons créé notre spectacle Saudade, conçu par Gilles Audejean et Christophe Sigognault, et dont je fais partie intégrante. Auparavant, avec Gilles et des amis, nous avions monté une première association, le Charivari équestre, et nous avions un beau spectacle mais l'association n'a pas tenu. C'était important pour Gilles de remonter un autre spectacle. |
| Saudade – un nom qui évoque déjà tout un univers – est un spectacle de cirque équestre et musical. Comment a-t-il été créé ? |
| V.F. : Saudade est le projet de l'homme que j'aime, qui lui a donné sa couleur et il s'est aussi construit collectivement, avec tous les artistes et les musiciens. Nous connaissons et aimons le Brésil où nous avons travaillé. Nous y avions fait un premier voyage avec Annie, il y a longtemps. Gilles a par la suite créé, aidé par le Secours Catholique, l'Affa et d'autres, un cirque dans le Nord-Est du Brésil. Et d'ailleurs en ce moment des artistes brésiliens sont venus chez nous pour se former et vont intégrer le spectacle. "Saudade" est un clin d'oeil à cette histoire, une référence, une ambiance qui parcourt le spectacle. Il y a eu aussi une rencontre avec des musiciens et avec une chanteuse, Carmen. Eux font du rock, du blues, du flamenco... et nous, ce qu'on a appris depuis des années, acrobatie, voltige, trapèze, fil... Nous avons une dizaine de chevaux en piste. Le spectacle est construit sur des images. On montre, en parallèle, un équilibriste sur un fil et un cavalier sur son cheval... Une trapéziste évolue portée par la voix de Carmen... Il y a de la danse au sol... Je crois que nous sommes arrivés à une véritable osmose entre les artistes et avec les chevaux. n |
|
|
|
Inoubliable Annie Fratellini Par M.D.S.
|
|
Née en 1932 à Alger, au cours d'une tournée, Annie Fratellini fait sa première apparition en piste à douze ans, au cirque Medrano. Parce que née "dans la sciure", elle apprendra les claquettes, l'acrobatie, la danse classique, le piano, le solfège, le violon, le concertina, l'accordéon, le saxophone et le vibraphone... Elle quitte le cirque en 1956 pour le jazz et la chanson où elle se fait aussi remarquer et tourne pour le cinéma. Elle revient au cirque avec Pierre Etaix, en 1971, avec qui elle fonde l'Ecole nationale du cirque et à laquelle elle donne un nom et une histoire. Les femmes clowns sont très rares et là encore Annie Fratellini a frayé un chemin, en formant avec sa fille le premier duo féminin de l'histoire des clowns (Annie en Auguste et Valérie en clown blanc). "On est clown ou on ne l'est pas, et on naît clown. Le maquillage, ce n'est pas un déguisement, on devient soi-même", disait-elle. Elle a fait vivre ce personnage mythique qui fait rêver les enfants en lui apportant une tendresse toute particulière et une sensibilité rare. |