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INTERNET Par Emmanuel Riondé |
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| Entre le refus radical d'Internet, au motif, bien réel, qu'il serait engagé sur une exclusive pente marchande et l'appropriation de ce même Internet, ne fût-ce que pour mieux en dénoncer les dérives, le mouvement social a choisi. "De toute façon, résume Olivier Blondeau (1), ne pas y être, c'est se priver d'un outil décisif". De fait, que ce soit les mouvements issus des luttes sociales ou les organisations du milieu associatif, rares sont ceux d'entre eux qui ont pris le risque de l'absence internautique. "Les premiers sites de mouvements sociaux ont été lancés lors des grandes grèves de décembre 1995, rappelle le sociologue. Depuis, la quasi-totalité se sont inscrits sur le web : les sans-papiers, le mouvement des internes, l'appel des sans, le mouvement des chômeurs, des enseignants, etc. Parfois, Internet a même permis l'existence de mouvements. Les marches européennes contre le chômage, par exemple, dont les animateurs affirment qu'elles n'auraient pas existé sans le web." |
| Particularité de ces sites qui se créent à l'occasion des mouvements sociaux : une espérance de vie dont la brièveté est compensée par une existence efficace (2). Assurant une sorte de "permanence virtuelle" de la lutte, ils recueillent tous les contacts et informations qui s'y rapportent et utilisent largement les listes de diffusions (3), augmentant ainsi leur capacité à diffuser de l'info. "Quatre ou cinq sites se montent à chaque mouvement social, souligne Olivier Blondeau. Ils sont, le plus souvent, créés par des individus très impliqués dans la lutte, plutôt que par des associations elles-mêmes." Peut-être parce que, de leur côté, les associations sont souvent occupées à créer, enrichir et entretenir leurs propres sites. D'Attac à la Confédération paysanne, de Ras L'front au Réseau Voltaire, tous affichent désormais leurs programmes, débats et manifestations sur Internet, mettant en ligne leurs périodiques, donnant les lieux de rendez-vous de manifestations... Internet serait donc devenu la nouvelle arme fatale du militantisme, faisant basculer l'engagement militant dans l'ère de "l'agitation électronique" (4). "Ce qui a fonctionné dans le web, ce qui est inédit, remarque le sociologue, c'est cette capacité à diffuser autant d'informations dans des délais très courts. De plus, Le Net donne aussi la possibilité de contourner le blocus qu'imposent parfois les grands médias à certaines informations. Enfin, comme tous ces sites proposent de nombreux liens, la cohésion entre les différents mouvements et associations s'est considérablement renforcée grâce à Internet." |
| Presque aux antipodes de cette utilisation massive du réseau, il semble que syndicats et partis politiques tardent à accomplir ce travail spécifique de l'engagement sur la Toile. "Ils ne voient pas encore Internet comme un moyen de mobilisation, et encore moins comme un espace de travail" (5). Reste une question : quel regard posent ces nouveaux militants internautiques sur la neutralité (ou non) de leur outil ? Peut-on envoyer des invitations à la prochaine manif contre la mondialisation, depuis sa boîte Hotmail de chez Microsoft ? |
| La possibilité de contourner le blocus qu'imposent les grands médias à certaines informations |
| La réflexion au sein du mouvement social sur ce que doit être Internet reste "assez peu" développée. "Il y a bien sûr, note Olivier Blondeau, des prises de position fermes pour qu'Internet devienne, ou demeure, un outil de la liberté d'expression et les campagnes pour les usages alternatifs d'Internet sont assez bien relayées. Mais je pense que le mouvement social qui mène des réflexions sur la politique et le militantisme aurait tout intérêt à faire rencontrer plus régulièrement ces débats avec celui des potentialités énormes que recèle Internet." |
| Ce constat en forme de requête, certains l'ont entendu. Créé en 1994, Internatif (6), par exemple – qui propose des hébergements de sites et la création de centres de ressources – a souhaité, selon André, l'un des salariés, "être présent sur Internet pour contrer les dérives vers un Net marchand et y développer de nouvelles formes de militantisme". Cette volonté d'avoir aussi un discours politique sur les usages d'Internet séduit de nombreux mouvements sociaux et associations qui se font héberger par ce type de sites. Au bout de cette logique, il y a l'utilisation, quasi exclusive chez Internatif, de logiciels libres, type Linux, pour organiser le travail. Des logiciels qui n'exigent qu'une chose : interdiction d'en faire une propriété privée. Une révolution en marche sur la Toile ? n E.R. |
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1. Sociologue, spécialisé dans les questions d'Internet,
Olivier Blondeau est notamment l'auteur
de Libre enfant du savoir numérique, Editions de l'Eclat. 2. A titre d'exemple, tel est certainement le destin
promis au site consacré au procès de José Bové
et de 11 autres paysans qui devait se tenir le 30 juin à Millau. 3. Les listes de diffusions fonctionnent sur un principe
d'abonnement, souvent gratuit. Celui qui s'y inscrit reçoit toutes les contributions des autres adhérents. Et réciproquement. 4. et 5. Le Monde Interactif, 15 mars 2000 6. Intern@tif est un prestataire de service sur Internet
au sein du journal Regards. |