Regards Juillet/Août 2000 - Les Idées

RENCONTRES PHILO 2
Bernard Mabille, Hegel, contre le dogmatisme

Par Jean-Paul Jouary


Devant un public fourni, attentif et actif, le philosophe Bernard Mabille, auteur de Hegel, l'Epreuve de la contingence (Ed.Aubier), était l'invité de la Rencontre philosophique du 18 mai dernier. Pour qui voulait vraiment comprendre ce qu'est le dogmatisme pour s'en extraire, c'était la soirée à ne pas rater.

Bernard Mabille avait choisi de se demander ce qu'est, sur le fond, être dogmatique en philosophie. Et dans le paysage philosophique français, il n'est pas habituel d'appeler Hegel pour répondre à une telle question. C'est qu'on a coutume d'en faire le repoussoir idéal, un faiseur de système, penseur de l'identité, théoricien d'une société fermée, loin de la mode communicationnelle, bref, une pensée en régression sur la pensée critique de Kant.

Pour Kant, le dogmatisme consiste à prétendre aller aux choses en soi, les connaître par raison pure, en dépassant l'expérience des phénomènes. Mais pour lui, le dogmatisme est moins un contenu qu'une certaine manière de philosopher. En ce sens, l'empirisme de Locke, qui fait dériver la connaissance de la seule expérience, relève aussi du dogmatisme. Bernard Mabille décrit comment Hegel à la fois enregistre cette critique kantienne, y décèle une certaine impuissance et s'efforce de la dépasser. Pour Hegel, la philosophie critique kantienne demeure instable : elle peut à tout moment retomber dans le dogmatisme ou le scepticisme. De fait, si Kant dépasse la métaphysique dogmatique par rapport à l'objet, il n'y parvient qu'en plaçant le sujet au centre au risque d'en faire un principe. On passe alors d'un dogmatisme de l'objet à un dogmatisme du sujet. Et si l'on ne fait pas du sujet un principe, si l'on s'en tient aux phénomènes, alors on en revient à David Hume. C'est ainsi que, pour Hegel, le criticisme peut verser aussi bien dans le dogmatisme que dans le scepticisme.

C'est ainsi que Hegel en vient, pour Bernard Mabille,à élaborer une conception plus exigeante du dogmatisme : être dogmatique, c'est à présent poser quelque chose comme absolu, et non soumisà la contradiction. Dès lors, loin de prétendre construire une philosophie authentique à son tour, Hegel en vient à reconnaître la nécessité, pour tout discours philosophique véritable, d'articuler trois dimensions inséparables : 1. un côté d'entendement, qui exige que je pose ; sans position, aucune pensée philosophique n'est possible ; mais poser comporte le risque d'imposer, et de verser ainsi dans le dogmatisme. C'est pourquoi, 2. un côté négativement rationnel doit conduire à attaquer et dissoudre la position, le principe ; ce côté est une phase sceptique, une négation libératrice, mais si j'en reste prisonnier, elle ouvre sur un dogmatisme du non. Prise entre ces deux côtés, la philosophie est alors bloquée. C'est pourquoi, 3. je dois penser leur contradiction, leur relation, les articuler, ce en quoi pour Hegel ce côté positivement rationnel est constitutif de la philosophie elle-même et représente une profonde fidélité au socratisme.

Alors, Hegel, un faiseur de système ? Oui, répond Bernard Mabille, conscient que ce mot à lui seul suffit à effrayer. Mais pour Hegel, poursuit-il, un système n'est rien d'autre que ce travail de mise en relation des contraires, c'est-à-dire la meilleure façon d'échapper au dogmatisme. Comment ne pas percevoir l'importance philosophique et politique de cette démarche, qui conduit à réaliser que le dogmatisme consiste aussi bien à imposer une thèse qu'à refuser toute thèse ? Belle actualité de cette découverte hégelienne, qui fait découvrir qu'on ne sort finalement du dogmatisme qu'en cessant de choisir une thèse ou une autre (aucune ne peut contenir sa preuve, toute est contingente, unilatérale), pour enfin les accueillir toutes, en les articulant. C'est ce qui fait système, et c'est pourquoi chez Hegel une pensée totale n'est en rien une pensée totalitaire. Troquer une pensée contre aucune pensée n'émancipe nullement du dogmatisme. Cette conception du système, concluait Bernard Mabille, permet seule de respecter la contingence, c'est-à-dire aussi la liberté.

Philosophe de l'accueil travaillé – un effort pour penser le contingent avec la raison et la logique

Il est impossible, dans la place ici accordée, de rendre compte de la richesse de la discussion qui suivit grâce au feu des interventions : sur le rapport à l'expérience, la physique contemporaine, l'idée de mise en relation, l'idée de système, les lectures de Hegel par ceux qui, comme Popper, ne l'ont pas vraiment lu, l'idée de liberté chez Hegel, l'activité philosophique, le rapport entre accueil et dépassement, le problème de la fin de l'histoire, la question de l'opinion publique, celle de ce qui produit la nouveauté, l'irréductibilité de l'individu, l'idée de progrès philosophique, l'idée de probabilité, etc.

Au cours de cette discussion, qu'animait le philosophe Arnaud Spire, Bernard Mabille devait évoquer la modestie de Hegel, faite d'ouverture à l'inattendu, à l'immédiateté, à la contingence, son travail sans cesse recommencé sur la Logique pendant plus de vingt ans. Hegel, un philosophe de l'accueil, donc, mais d'un accueil travaillé, un accueil philosophique, un effort pour penser le surplus du contingent, avec la raison et la logique. Le philosophe avec lui devient non pas celui qui connaît tout, mais celui qui tente de tout articuler, puisque si ne rien poser, c'est ne pas penser, ne pas accueillir, c'est se condamner à penser de façon dogmatique. Et sans cet accueil et cette articulation, aucun dépassement n'est possible. Bernard Mabille était venu en philosophe, le public aussi. Et une fois de plus à la fin de cette rencontre, chacun pouvait vérifier qu'on ne s'abreuve jamais aussi bien qu'à ce niveau de réflexion, lorsqu'on a l'ambition de s'émanciper des formes politiques qui ressemblent si fort à ces chemins qui ne mènent nulle part.

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