Regards Juillet/Août 2000 - Les Idées

ISABELLE GARO/“ Marx, penseur de la représentation ”
Portrait pudique

Par Catherine Tricot


Ce serait intéressant que la théorie s'empare de questions politiques comme le passage à un nouveau mode de production, l'écologie, le féminisme. Avec Marx, sans lui, avec beaucoup d'autres. Au fond, c'est peut-être ce qui manque à la philosophie." Isabelle n'a peur de rien, elle dit naïvement des choses toutes simples, porteuses de sacrées charges critiques : ce n'est pas affaire de courage, juste de l'inconscience. "Il faut un rapport encore plus détendu, critique, avec l'oeuvre de Marx. Bien sûr, depuis longtemps ont cessé les parutions doctrinaires qui révèleraient la pensée de Marx tel qu'en lui-même. Il faut continuer la recherche.

Par exemple, la notion de classe est toujours pertinente, même s'il faut continuer sans cesse à la redéfinir. Mais elle n'est pas une base dont le reste se déduirait. D'une façon générale, l'idée d'outils à propos du marxisme me paraît trop mécanique." Isabelle ne porte pas de ruban dans les cheveux, et toujours des pantalons. Blanche Neige sifflait, Isabelle écrit de la poésie. Et rêve. Dans les réunions, elle masque sa distance en dessinant des portraits précis, au stylo. Isabelle aimerait bien être une militante. Elle l'a été d'ailleurs. Etudiante en 1989, elle fut candidate communiste aux élections municipales dans le 5e arrondisement. Depuis, son engagement ne peut plus être si simple. D'ailleurs, elle a quitté ce parti. "J'aimerais vraiment que nous nous interrogions sur la façon dont Marx a pu devenir un penseur sclérosé. Du travail politique et théorique reste à faire."

Sa thèse soutenue en 1996 était centrée sur la représentation chez Marx : pas vraiment le coeur des études sur Marx. Une façon pour elle d'écrire dans les marges... Pourquoi diable a-t-elle eu le "privilège" de publier cette introduction à l'oeuvre de Marx dans une collection grand public, chez Points Seuil ? "Un hasard total.

En faisant des colles, j'ai rencontré la directrice de la nouvelle collection de philo au Seuil. Constatant l'absence de livre de poche sur Marx, elle m'a passé cette commande, sans autres contraintes qu'un nombre de signes." Comme dans un conte...

De l'appartement qu'elle occupe dans l'hôtel pour visiteurs de l'ancienne sinistre prison de la Roquette, Isabelle dit qu'il est trop petit, pas assez lumineux, trop cher. Mais cela fait des années qu'elle le dit et ne déménage pas. Projet toujours remis : Isabelle n'est pas volontariste. Elle essaye juste de perturber. En particulier, cette année, ses classes préparatoires commerciales. Un jour un élève lui a retourné la question : "Mais qu'est-ce que vous voulez ? Qu'on soit tous profs de philo comme vous ?" Isabelle en rit encore. "Je suis restée scotchée." Elle l'avait bien cherché. n

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