Regards Juillet/Août 2000 - Les Idées

ISABELLE GARO/“ Marx, penseur de la représentation ”
Retour aux textes

Par Sophie Béroud


Ne pas prêter à Marx les thèses, les lacunes et les erreurs de ses commentateurs : s'il s'avère impossible de saisir la pensée marxienne hors des prolongements et des commentaires qu'elle a engendrés, seul un retour sur les textes mêmes de Marx et d'Engels permet cependant de "souligner les continuités et les ruptures, les reprises et les tensions internes d'une oeuvre foisonnante, en chantier permanent" (p. 14). De facture didactique, l'ouvrage d'Isabelle Garo propose, de prime abord, un cheminement éclairé dans le processus d'élaboration des principaux concepts marxiens (d'ailleurs clairement exposés et résumés dans un glossaire final, particulièrement utile et bien pensé). A se limiter à cette seule restitution, son étude présenterait déjà l'immense mérite de faire comprendre le travail de Marx comme le résultat d'un processus qui n'a jamais cessé d'être dynamique, de reformulation critique des principaux axes d'analyse de la réalité sociale.

Mais, et tout en s'efforçant de conserver une grande accessibilité, la lecture proposée par Isabelle Garo ne se limite pas à une simple introduction pédagogique à la pensée marxienne. En se donnant pour problématique centrale le thème multiple et complexe de la représentation, l'auteure entend mettre doublement en question le statut de l'élaboration théorique : en plus d'en faire, en effet, le fil directeur de sa compréhension de Marx, Isabelle Garo intègre son questionnement dans sa propre démarche d'exposition des concepts marxiens.

Contexte, intertexte, texture de l'oeuvre

Dès l'introduction de l'ouvrage, trois règles de lecture sont énoncées, à la fois gages d'une grande rigueur scientifique et, surtout, conditions indispensables pour comprendre la pensée marxienne à la fois comme une totalité et comme un "mouvement de recherche" (p. 287). Ces règles de lecture consistent en une contextualisation systématique des oeuvres de Marx, restituées dans le moment à la fois matériel et intellectuel de leur élaboration, en une recherche de l'intertextualité, notamment dans le dialogue avec Hegel qui se poursuit jusqu'aux écrits de maturité, enfin, en une exploration de la texture de l'oeuvre, véritable mise en exergue de ce qui demeure implicite.

Cette explicitation des tensions qui ne cessent de travailler au sein de la réflexion marxienne rétablit la place qui occupe, de façon continue, la critique de la philosophie. Si Marx ne prend jamais le temps d'exposer sa méthode, de formaliser sa théorie de la connaissance, il en livre toutefois les principales clés dans ses oeuvres dites historiques comme dans ses oeuvres plus théoriques. La problématique de la représentation - qui appliquée à la politique atteste non pas d'un traitement déterministe des "superstructures" mais bien d'une approche parfois contradictoire et évolutive des spécificités et de l'autonomie relative de ce domaine – constitue ainsi un choix de lecture des plus pertinents pour révéler, au sens photographique du terme, cette omniprésence de la réflexion, dans la pensée marxienne, sur les conditions de production de la connaissance et sur le rôle joué par celle-ci dans la totalité sociale.

Par la richesse et la finesse de l'approche qu'il propose, l'ouvrage d'Isabelle Garo prolonge à sa manière un travail de restauration et d'élucidation entamé depuis le début des années 1990, notamment par Michel Vadée dans son Marx, penseur du possible (Méridiens Klincksieck, 1992).

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