Regards Juillet/Août 2000 - Les Idées

ISABELLE GARO/“ Marx, penseur de la représentation ”
Une féconde relance de la question Marx

Par Lucien Sève


Jeune philosophe, Isabelle Garo publie chez Seuil Marx, une critique de la philosophie (1). S'en dégage cette conviction très novatrice : au centre de l'oeuvre marxienne n'a cessé de figurer une pensée de la représentation. Voici deux critiques de l'ouvrage et un portrait de l'auteur.

Le Marx d'Isabelle Garo relève à la fois de la pédagogie et de la recherche : très suggestif exposé d'ensemble des idées marxiennes dans leur évolution, il est aussi le fruit d'une lecture personnelle sur Marx comme penseur de la représentation ; à mon sens, de singulière portée politique.

Reprenant d'abord à son compte la critique majeure de Feuerbach à Hegel – idéaliste, il met sens dessus dessous le rapport du réel à l'idéel – Marx fait bientôt grief à Feuerbach de ne pas pousser au bout son renversement matérialiste : la religion reste pour lui une aliénation de la conscience qui se dissoudra sur le terrain de la seule conscience. Il n'en reconnaît pas la base dans les aliénations du monde réel sans la subversion réelle duquel nulle désaliénation n'est possible. C'est cette analyse qui fait le fond de l'Idéologie allemande, et du concept d'idéologie qui y est développé : conscience fausse parce qu'inversée d'un monde social lui-même à l'envers, élaborée par les intellectuels et instituée par la classe dominante – vue de jeunesse à quoi se tient l'image vulgarisée de Marx, ainsi qu'à la simpliste "théorie du reflet" dont on a fait sans motif sa supposée conception de la connaissance.

Entre pédagogie et recherche

En fait, montre bien Isabelle Garo, cette conception primitive de l'idéologie, qui présente nombre de difficultés, est retravaillée en profondeur par Marx à mesure qu'il développe son intelligence critique de l'économie politique. Ainsi, lorsqu'il élucide le caractère "fétiche" de la marchandise, laquelle apparaît spontanément dans le monde marchand comme possédant sa valeur par nature et non en vertu du travail social qui s'y cristallise en s'y évanouissant. Fausse en son essence, cette apparence n'en devient pas moins vérité sonnante du marché. "S'esquisse ici, souligne l'auteur, une théorie matérialiste de la représentation sociale" (p.180), non plus simple projection illusoire dans une fantasmagorie superstructurelle mais traduction-trahison bel et bien efficace des rapports réels. Secondes par rapport à la base mais nécessaires à son existence même, formes sans sujet qui s'imposent d'autant plus à la conscience, les représentations sont véritablement centrales chez Marx.

Les riches analyses d'Isabelle Garo au long de son livre à ce propos sont trop nombreuses pour pouvoir être reprises ici. Disons seulement qu'à la lire on comprend mieux pourquoi et comment la société bourgeoise dissout de grandes formes séculaires d'idéologie – par exemple d'ordre théologico-politique – au profit d'autres, notamment économico-sociales, qui culminent avec le capital porteur d'intérêt, la finance, où l'argent passe fantastiquement pour le créateur même de la richesse sociale. On comprend bien aussi à quel point est éloigné de Marx cet économisme aveugle que lui impute une absurde tradition : la représentation étant "faune des instances actives du réel qui en assure la reproduction ou en permet la transformation" (p.188), la conscience joue d'évidence un "rôle décisif, même et surtout si se trouve maintenu son caractère expressif et donc second à l'égard des contradictions qui structurent ou défont la base sociale" (p.107).

Une bataille de la représentation ?

Et par là, ce livre si stimulant pour la relecture de Marx n'est pas moins apéritif pour l'approche des tâches politiques présentes. Car le plus décisif peut-être dans l'actuel moment historique, n'est-il pas l'écrasante importance acquise en tout domaine par les représentations mystifiées – de la politique mondiale à la "refondation sociale" ? Dans la crise encore si profonde de l'initiative anticapitaliste, qui dira la part de l'aliénation à la fois spontanée et raffinée des consciences ? Or, à lire Isabelle Garo, on entrevoit ce qui reste à faire pour aller d'une "lutte idéologique" à l'ancienne vers une "bataille de la représentation" efficacement innovante - mouvement de conscience théorique qui pourrait bien être la clé d'un rapport plus effectif entre mouvement social et mouvement politique. Un livre à méditer, vraiment. n L. S.


1. Isabelle Garo, Marx, une critique de la philosophie, Paris, Seuil, 2000, collection Points, 332 p, 55F.

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