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L'EMPIRE DU TEMPS Par Karine Gantin |
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| Le temps de l'individu du côté de la psychanalyse. |
| Selon un dicton de psychanalyste, aux allures de boutade, les éternels retardataires auraient une nature agressive, ceux qui arrivent toujours en avance seraient en revanche des angoissés, – quant à ceux qui arrivent à l'heure... ils seraient des obsessionnels. |
| "Chacun a son rythme de vie qu'il construit au fil du temps" s'amuse Suzanne Ginestet-Delbreil, psychanalyste. "Il n'existe aucune norme en la matière." L'appréhension du temps qui passe est d'ailleurs si personnelle que "dans certaines pathologies, la personne éprouve la nécessité qu'il y ait, en tout, une limite temporelle, au point qu'un CDI par exemple peut être générateur d'angoisse – tandis que d'autres personnes, à l'inverse, ressentent le besoin de ne se voir imposer aucune limite, CDD... ou autre. Là encore, c'est une question de rythme." Une façon inattendue d'ajouter de la subjectivité à un débat social ! La mise en abîme de l'individu par la psychanalyse amène cette dernière à avancer d'autres constats bien plus dérangeants. |
| "Le temps de l'individu se cons-truit dans l'enfance à partir d'un point d'origine que la personne pose pour elle-même et que la psychanalyse appelle scène primitive", témoigne Suzanne Ginestet-Delbreil. "Cette scène primitive est celle par laquelle l'individu se reconnaît enfant à la fois d'un homme et d'une femme. Or, ma pratique m'amène à penser qu'elle reste largement centrée, aujourd'hui encore, sur l'enjeu de la filiation paternelle. Je ne veux pas entrer dans une idéologie phallocentrique, et pourtant... Dans nos sociétés, il est souvent plus facile d'identifier sa mère avec certitude ! C'est la question du père qui est au centre." Les drames individuels des enfants en recherche du père, mais aussi les comédies de boulevard, chargées de socialiser nos problèmes en faisant rire de l'adultère, ont donc un avenir... |
| Quel avenir ? Pour la psychanalyste, le temps de l'individu demeure nécessairement subjectif et centré sur le présent, sans autre chronologie que celle de moments qui s'accumulent et se répondent entre eux par analogie – de la madeleine de Proust au mythe de l'éternel retour, en passant par la réminiscence du sevrage subi en fin d'allaitement maternel. |
| Il n'existe en définitive pas d'autre passé que celui que reconstruit la mémoire "à partir de mille moments qui se colorent les uns les autres". L'individu sur le divan déroule alors sa vie sur le mode d'une répétition dont il essaie de s'extraire quand celle-ci devient douloureuse. "La cure permet d'actualiser ce passé qui s'accroche au présent quoique sans s'y reproduire à l'identique, le but étant de dépasser ce qui demeurait bloqué" expose Suzanne Ginestet-Delbreil. Le futur, dès lors, naît du projet que l'individu construit aujourd'hui en se nourrissant du passé. Tout ce qui compte, c'est le "désenfermement du présent". |
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