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L'EMPIRE DU TEMPS Par Roger Bourderon |
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| Une quête de repères temporels indiscutables dans un monde social instable. |
| Composantes ordinaires de la vie quotidienne – sans que l'on en ait forcément conscience – les commémorations scandent l'organisation du temps, même quand leur origine s'est effacée de la mémoire. |
| La commémoration se confond avec l'anniversaire, dont le rapport au temps est primordial, puisqu'il entretient le souvenir d'un événement à chaque retour annuel du jour où il s'est produit. Au niveau le plus proche des individus – l'histoire familiale – l'anniversaire des enfants, des parents, des grands-parents, contribue à la conscience du "temps qui passe" par la célébration de la naissance, événement fondateur par excellence qui représente la continuité même de la vie. On peut penser que l'ampleur souvent prise aujourd'hui par les anniversaires d'enfants, avec le rituel qui tend à les accompagner, a quelque chose à voir avec la quête de repères temporels indiscutables dans un monde social instable. |
| Les mots "anniversaire" (qualifiant la messe célébrée au jour annuel du décès) et "commémoration" (cérémonie en souvenir d'un saint ou d'un événement religieux) sont apparus aux XIIe et XIIIe siècles dans le vocabulaire de l'Eglise catholique. Aussi bien le temps annuel est-il très largement rythmé par le temps commémoratif chrétien. A commencer par notre numération du temps, de nature commémorative puisqu'elle se réfère à la date supposée de la naissance du Christ. L'an 2000 ne l'est que dans l'"ère chrétienne". Il n'est pas inutile de le rappeler, tant on lui a attribué une valeur réelle et symbolique absolue. Fériée, la Toussaint, à tort très souvent confondue avec le Jour des morts, célèbre initialement les saints martyrs de l'Eglise. Noël, Pâques, Ascension, Pentecôte, Assomption, étapes du temps annuel d'autant plus marquantes qu'elles sont fériées, commémorent les anniversaires mythiques des vies du Christ et de la Vierge, telles que l'enseigne le catholicisme romain. Dans une société très largement déchristianisée, leur sens est aujourd'hui en grande partie opaque pour un grand nombre de personnes. |
| Le temps annuel est également scandé par des commémorations civiles liées à l'histoire. Exprimant au départ des besoins collectifs de nature différente, quatre anniversaires s'inscrivent ainsi dans le déroulement officiel du temps républicain. Le 14- Juillet célèbre la prise de la Bastille comme événement fondateur symbolique d'une France vouée à la République. Hommage initial aux luttes des travailleurs américains, le 1er mai exprime la force et la solidarité ouvrières. Son officialisation en "Fête du Travail" (et non des "travailleurs") tend à l'inscrire dans un consensus social de célébration des vertus dudit travail. Les deux autres anniversaires, 11 novembre et 8 mai, célèbrent la fin des guerres mondiales, signifiant ainsi le poids considérable des deux grands événements traumatiques du XXe siècle. |
| Cependant, comme les commémorations religieuses, les civiles sont en perte de sens, pour des raisons diverses. Au fil des ans, elles se sont ritualisées, du fait des structures de tous ordres qui les organisent (le défilé du 14 juillet, le défilé du 1er mai, le dépôt de gerbe au monument aux morts). Initialement signe fort de leur fonction civique, leur inscription dans le calendrier des "fêtes légales" les a banalisées. Elles sont affectées par les pertes de repères civiques qui touchent l'ensemble du corps social. Elles subissent la redoutable épreuve du temps et ne sont plus que des traces de faits irrémédiablement passés, noyés dans cette "nuit des temps" qui rend finalement le 8 mai 1945 aussi lointain que le 11 novembre 1918, le 14 juillet 1789, la mort de Jeanne d'Arc en 1431 ou la naissance du Christ voici 2000 ans. Pour que les commémorations conservent un sens, il faut qu'elles soient étroitement associées à la construction de motivations fortes, religieuses ou civiques, faute de quoi elles ne constituent plus qu'un simple découpage du temps annuel. |
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