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L'EMPIRE DU TEMPS Par Karine Gantin |
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| La rencontre est brutale entre les sociétés orales et le marché mondialisé. Exemple : la Côte d'Ivoire. |
| Bien sûr, le mythe du sauvage, bon ou mauvais, a vécu. Les mélanges culturels brouillent les rythmes ancestraux ou supposés tels. Ainsi, dans les campagnes ivoiriennes, les interpénétrations culturelles sont nombreuses : entre populations rurales voisines via des mouvements migratoires parfois anciens ; entre la campagne et la ville, via l'immigration citadine ou les voyages pour affaires. Cependant, le rythme sous-jacent y demeure celui de la communauté villageoise. C'est en ville (où le téléphone portable est devenu le nouvel insigne du luxe... et la panne de réseau, une habitude) que les temps se mêlent pour les plus détonantes alchimies. |
| Les citadins inventent des tours de passe-passe pour concilier leurs cultures villageoises d'origine (d'autant plus présentes que la solidarité familiale tient lieu de sécurité sociale) avec une modernité empreinte d'Occident à laquelle beaucoup souhaitent se rattacher. Les accommodements vont de la rupture brutale avec le village, assez rare, à l'entretien financier total de la parentèle éloignée ; de l'adoption de cousines lointaines comme "bonnes à tout faire" à la reproduction humoristique des liens interethniques au travers d'échanges verbaux codifiés par les origines respectives mais réduits à des traits de sociabilité urbaine. L'expression paroxystique de cette confrontation des temps se retrouve dans la magie, le plus souvent exercée par les villageois sur leur parentèle urbaine afin de s'en assurer les faveurs... Une magie à fins lucratives mais qui consiste en définitive à conjurer l'incroyable décalage des temporalités privées. |
| Ce télescopage du temps n'est pas affaire que de vie quotidienne. Il marque aussi la vie économique du pays. La Côte d'Ivoire, premier exportateur mondial de cacao, a entièrement libéralisé ce marché agricole réputé fluctuant sous la pression du FMI et de la Banque mondiale l'an dernier... Brutale rencontre entre des sociétés orales – où il est parfois même impossible d'expliquer une cote boursière dans la langue de l'ethnie faute de mots appropriés – et un marché mondialisé, où l'information devient une marchandise circulant à la vitesse des échanges satellitaires, tandis que les biens matériels sont déréalisés par la spéculation... Pour les planteurs ivoiriens, l'enjeu crucial – avant même l'organisation collective – est l'accès à l'information. |
| De nombreuses réunions d'explication ont été organisées dans les villages à la veille de la libéralisation. Les pouvoirs publics tentent par ailleurs d'informer au quotidien sur la fluctuation de la tonne de cacao au marché de Londres : par la presse écrite, la télévision, la radio... Il fut même un instant question d'avoir recours à des griots, ces gardiens et chanteurs de la mémoire villageoise, afin qu'ils récitent aux planteurs, jour après jour, les prix de vente conseillés par l'Etat. Banque mondiale et Union européenne, quant à elles, travaillent à informatiser les organisations de planteurs et à les mettre en réseau, afin qu'ils reçoivent l'information en temps réel... |
| En attendant, ce sont les enfants qui, souvent, traduisent tant bien que mal les informations économiques. Et la rumeur, habilement maniée par les grands acheteurs de cacao, domine les mouvements de vente chez les paysans. |
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