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L'EMPIRE DU TEMPS Par Catherine Tricot |
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| Les transformations en cours dans la sphère économique ont des effets repérables sur le temps de toutes les grandes métropoles. |
| C'était il y a très longtemps, c'était dans les années 70, et Guido, alors jeune homme de Turin, se souvient : " De la cité on voyait Mirafiore, le plus grand des bâtiments Fiat avec sa chaîne de montage de plus d'un kilomètre de long... Le matin, vers six heures, les appartements s'allumaient. Tout le monde travaillait pour les Agnelli." Jours ordinaires comme jours d'exception, le coeur de la ville battait au rythme de Fiat. "Turin était souvent surnommée “la ville-usine ”", rappelle Guido, devenu sociologue. Turin était bien sûr un cas extrême, un peu comme Détroit aux Etats-Unis avec le poids de General Motors. Jusqu'à 100 000 ouvriers ont été employés au même moment à la Fiat. Ils étaient souvent d'anciens paysans venus du sud de l'Italie qui découvraient le travail industriel et la socialisation ouvrière. Les copains, les camarades et la famille, tout était lié à l'Usine. La Fiat, mais aussi ses luttes sociales et politiques imprimaient leur rythme sur la ville et sur chacun de nous". |
| Aujourd'hui il ne reste qu'un quart d'ouvriers. Turin a bien changé. Fiat continue de peser de tout son poids sur les décisions de la municipalité : tramway ou voiture ? Fiat préfère la voiture. Mais le tempo général n'est plus celui de la production industrielle. Le Lingoto, bâtiment emblématique de la saga Fiat, a été transformé en centre de conférences et de commerce. Rien n'importe plus à la municipalité que de se débarrasser de son image de "ville-usine" et d'arrimer la cité dans le temps nouveaux des réseaux, de l'immatériel, de la flexibilité. Capitale historique du Piémont, Turin veut mettre en valeur ses splendeurs pour attirer une vie culturelle et intellectuelle. Turin ne respire plus au seul rythme des horaires de l'usine. Longtemps éteinte au coucher du jour, elle est aujourd'hui tardivement animée. Les étudiants flânent le soir tandis que les anciens bars ouvriers du centre ville ont cédé la place à d'élégantes brasseries. Les transformations en cours dans la sphère économique ont des effets repérables sur le temps de toutes les grandes métropoles. A Paris, la RATP enregistre un lissage dans l'utilisation des transports en commun. Les heures de pointe s'étendent sur de plus longues plages. |
| Partout, les municipalités sont conduites à réexaminer les temps d'ouverture des services publics. Nocturnes, services non stop le midi, ouverture le samedi : toutes les solutions sont testées pour prendre en compte les nouveaux temps de travail et de vie. Amplifiant les attentes, les jeunes des quartiers éloignés des centres villes demandent souvent le maintien de bus en soirée. En Allemagne, le débat sur l'ouverture des commerces vient de se conclure par une brutale extension des horaires. Le modèle new-yorkais, ville toujours ouverte, au métro non stop, fonctionne avec une attractivité renforcée. |
| En avons-nous donc fini avec les rythmes collectifs autrefois scandés par les productions des champs puis par celles de l'usine ? N' y a-t-il plus que l'addition des temps individuels, du consommateur privé, du travailleur flexible et du nomade sur internet ? Rien n'est moins sûr. Les rendez-vous ponctuels que la ville donne à ses habitants deviennent essentiels : on s'y rend d'ailleurs par centaines de milliers. Du concert de Johnny au match de foot, des grandes expositions aux piques-niques géants, de défilés en carnavalcades, sur les grandes places publiques et dans les stades se rejoue le théâtre d'une société qui a désormais besoin de se mettre en scène et de vérifier sa matérialité les yeux dans les yeux. |
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