Regards Juillet/Août 2000 - La Création

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Par Emile Breton


Le 21 août 1927, Bartolomeo Vanzetti écrivait, de la Maison de la mort de la prison d'État du Massachusetts, au jeune Dante, fils de son ami et co-inculpé Nicola Sacco : "Rappelle-toi, Dante, rappelle-toi toujours ces choses ; nous ne sommes pas des criminels, on nous a condamnés sur un tissu d'inventions, on nous a refusé un nouveau jugement, et si l'on nous exécute après sept ans, quatre mois, onze jours de souffrances inexprimables, c'est pour les raisons que je t'ai dites, parce que nous étions pour les pauvres et contre l'exploitation et l'oppression de l'homme par l'homme." Nicola Sacco, né en 1891 à Torremaggiore, dans le sud de l'Italie, avait émigré pour les Etats-Unis, terre de liberté, en 1908. Bartolomeo Vanzetti, Piémontais, né à Villafalleto, dans la région de Cuneo en 1898 avait débarqué à Ellis Island, lieu de passage obligatoire de tous les "nouveaux Américains", la même année que Sacco. C'est après la Première Guerre mondiale seulement qu'ils devaient se rencontrer. Le premier travaillait dans la manufacture de chaussures Trois K à Soughton, dans le Massachusetts, le second, après divers métiers, vendait du poisson dans les rues de Plymouth, dans le même État. Militants anarchistes, ils se connaissaient à peine lorsqu'un double meurtre commis dans la Grand-Rue de South Braintree allait lier leurs noms à jamais.

Le 15 avril 1920, le chef comptable Parmenter et le gardien Berardelli qui amenaient la paye à la manufacture de chaussures Slater & Morril étaient abattus à coups de revolver par des bandits armés qui s'emparaient des deux coffres contenant la paye. Ils parvinrent à s'enfuir, tout laissant penser qu'il s'agissait de gangsters professionnels rompus à ces attaques de fourgons. Le brigadier Stewart, de Bridgewater, ville voisine de l'attaque, avait, lui, une tout autre idée en tête : ce double crime ne pouvait être que l'oeuvre des ennemis de la société, les anarchistes. Dans le livre Lettres de Sacco et Vanzetti, traduction d'un ouvrage américain de Marion D. Frankfurter et Gardner Jackson, publiées en 1931 (éditions Bernard Grasset), il est en effet rappelé que ce policier "était, d'ordre du département de justice, engagé dans la chasse aux “rouges ”" . C'est ainsi que les deux hommes furent arrêtés, et inculpés de meurtre le 14 septembre 1920. Le procès s'ouvrit en mai 1921 à Dedham, comté de Norfolk. Ni leurs alibis, ni les contradictions des témoins, n'ébranlèrent la conviction du jury et du juge Webster Thayer : reconnus coupables de "meurtres au premier degré", ils étaient condamnés à mort.

Une longue bataille commençait, pour eux et leurs avocats, qui allait secouer le monde entier de manifestations pour leur grâce. Le repentir d'un gangster condamné dans une autre affaire qui avait avoué sa participation à l'assaut de South Braintree et disculpé entièrement les deux hommes allait donner à leurs défenseurs l'espoir de les sauver de la chaise électrique. Le 31 octobre 1926, le juge Thayer décidait qu'aucun témoignage nouveau ne valait la peine qu'on rouvre le procès et que le verdict de culpabilité était maintenu. La machine à tuer se mettait en marche : le 5 avril 1927, la Cour suprême des Etats-Unis ne trouvant pas d'erreur (au sens "strictement légal" de la formulation de la décision) dans le jugement rendu par le juge Thayer, la sentence de mort pouvait être définitivement prononcée devant Sacco et Vanzetti par ce même juge Thayer. Le gouverneur du Massachusetts Alvin Fuller ayant refusé leur grâce, ils furent exécutés le 22 août 1927, peu après minuit, Sacco d'abord, Vanzetti ensuite.

Dans une note qu'il fit passer à ses défenseurs à l'adresse du juge et de ses bourreaux, Vanzetti écrivait, après avoir entendu la sentence de mort : "Le nom de Sacco vivra dans le coeur et dans la reconnaissance des hommes quand vos os seront dispersés par le temps, quand votre nom, vos lois, vos institutions et vos faux dieux ne seront plus qu'un vague souvenir de ce passé maudit pendant lequel l'homme fut un loup pour l'homme."

Ces temps pour lesquels Vanzetti et Sacco ont donné leur vie ne sont pas venus. Wesley Cook, dit Mumia Abu Jamal, condamné à mort le 5 juillet 1982 pour le meurtre de l'agent de police Daniel Faulkner est dans le couloir de la mort de la prison de Green, en Pennsylvanie, depuis dix-huit ans. Dix-huit ans de solitude vingt-deux heures sur vingt-quatre. Dix-huit ans de lutte pour la révision de son procès. Deux sursis accordés in extremis, alors que la date de l'exécution était déjà fixée. Et une bataille qui continue. Ŕ reprendre aujourd'hui quelques-uns des éléments de cette affaire Mumia Abu Jamal, on a l'impression de suivre un mauvais remake d'un film des années vingt. Sauf que ce n'est pas du cinéma. Le brigadier Stewart, de Bridgewater, devait, au temps de l'affaire Sacco et Vanzetti, faire, auprès du département de la justice, la preuve de son efficacité en "cassant du rouge". En 1982, au lendemain des émeutes de ghetto, en pleine période de montée du Black Panther Party, Edgar G. Hoover, chef du FBI, "réactive, comme le rappelle Laurent Joffrin dans le Nouvel Observateur du 8 juin, le plan Cointelpro, le "Counter Intelligence Program", pour lutter contre la subversion communiste pendant la guerre froide. Les militants du Black Panther sont écoutés, surveillés, fichés. Dans une citation célèbre, Hoover indique à ses hommes qu'il faut faire reculer le BPP “ par tous les moyens ”. Parmi ces moyens, il est aujourd'hui démontré que la machination policière et judiciaire qui permet d'accuser à tort tel ou tel militant pour le mettre hors d'état de nuire a bien été employée." Mumia Abu Jamal, journaliste connu pour ses idées proches de celles des Black Panthers, arrêté sur les lieux où un policier, qui venait de contrôler la voiture de son frère William Cook, a été abattu, ne pouvait être que le coupable. Procès hâtif, témoins manipulés, témoignages à décharge récusés, tout y est. Comme dans le premier quart de ce siècle. Le juge Thayer, dans les années vingt, clamait à tous sa haine des anarchistes et qu'il saurait les mater. Le juge Albert Sabo, qui obtint la première condamnation à mort de Mumia et, depuis, ne veut plus le lâcher, se pare d'un sinistre record. C'est lui qui a fait envoyer le plus grand nombre de condamnés vers le couloir de la mort. Et fier de lui, avec ça : "Eh oui, a-t-il confié à un journaliste, comme le rapporte toujours Laurent Joffrin, un vieux juge inconnu, dans un tribunal provincial a refusé de céder à toutes les pressions, nationales ou internationales."

On peut arrêter là le parallèle, mais on ne peut s'empêcher de se souvenir de ces lignes qu'écrivait, en 1931, Jeanne Guéhenno, dans la préface aux Lettres de Sacco et Vanzetti, déjà citées, et qu'elle avait traduites : "Quant à ces juges qui jugeaient sous le signe du Christ, pour comprendre qu'ils aient pu prononcer la sentence qui condamnait à mort ces deux innocents, il faut additionner l'orgueil puritain, l'orgueil yankee, l'orgueil de l'homme de métier qui ne veut pas avoir erré, toute la haine que le juge peut avoir pour le condamné qui, même écrasé, proteste. Tout cela nous donnera le juge Thayer. Tout cela plus la conscience d'accomplir un devoir d'épuration sociale nous donnera le gouverneur Fuller." Près de trois quarts de siècle se sont écoulés depuis que furent écrites ces lignes. Nous entrons dans une autre ère, on le sait, celle de la communication instantanée. Avec la foi en l'avenir de Nicola Sacco qui, après sa condamnation, ne songeait, devant ses juges, qu'à remercier tous ceux qui avaient pris leur défense dans le monde ses "camarades de la classe ouvrière et la grande légion des intellectuels qui avaient donné toute leur sympathie, leur énergie et leur bonté", on voudrait croire que la mobilisation internationale qui, au temps du télégraphe, n'avait pu arracher à la mort les deux anarchistes italiens, pourra, Internet aidant, sauver Mumia Abu Jamal. La mondialisation passe aussi par cette adresse sur la "toile" : www. mumia. org

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