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ESTIVALES Par Hervé Delouche |
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| Littérature de l'imaginaire, la science-fiction ne constitue pas un genre homogène et circonscrit. Elle s'éparpille en une multiplicité de courants, tendances et genres divergents. Son succès est incontestable. |
| Si l'on peut s'amuser à chercher à la science-fiction des ancêtres prestigieux, de Cyrano de Bergerac à Jonathan Swift, elle prend en réalité sens et naissance dans le sillage d'un capitalisme en pleine expansion, s'acheminant vers l'universalisation à la fin du XIXe siècle. Rien d'étonnant donc à ce que la Grande-Bretagne et la France de cette époque-là abritent les précurseurs de cette littérature moderne et occidentale, et à ce qu'à partir des années 1940, s'affirme dans ce domaine l'incontestable prééminence des Etats-Unis. Depuis les romans de Jules Verne, représentant le plus prestigieux du merveilleux scientifique, la SF a suivi les progrès de la civilisation et s'est interrogée sans discontinuité sur les avancées et les limites de nos sociétés capitalistes. Elle sut, au fil du temps, se dégager d'un positivisme grossier découlant de l'emerveillement devant de toujours plus grandes innovations technologiques. |
| L'aléatoire, l'imprévisible, l'excessif, le merveilleux |
| A partir d'une prise de conscience des enjeux de la mutation industrielle et de l'épopée du progrès matériel, abusivement assimilé au progrès moral donc humain (Baudelaire, par ailleurs traducteur des Histoires extraordinaires d'Edgar Poe, dénonçait déjà cette confusion largement répandue dans son importante monographie sur Théophile Gautier), les récits de SF ont souvent poussé plus loin le bouchon en accentuant dans une simulation du futur tel ou tel aspect du progrès pouvant conduire au bonheur sur terre... tout autant que précipiter l'humanité vers une catastrophe de grande envergure ! |
| En opposition aux aventures spatiales inaugurées par Edgar Rice Burroughs et poursuivies par un Paul Anderson, qui chantaient la gloire des arsenaux scientifiques des temps futurs et, dans le rôle du méchant, remplaçaient l'Indien par l'Extra-terrestre et les plaines du Far West par les lunes jumelles d'Alpha 7 du Centaure, un courant critique, anti-utopique, s'est simultanément développé ; l'évocation du monde futur lui a servi de prétexte pour dénoncer certaines tares du monde contemporain. Foin de l'admiration béate et de l'aveugle naïveté ! Des auteurs comme Zamiatine (Nous autres 1912), Huxley (le Meilleur des mondes, 1932), Georges Orwell (1984, 1949) mirent en accusation, sur le mode pessimiste, des moyens de contrôle et de normalisation utilisés par les sociétés modernes. Sans oublier le grand Jack London qui, dès 1905, dans le Talon de fer (réédité par Le Temps des CeRises), imaginait qu'une révolution collectiviste se produisait aux Etats-Unis, qu'elle avortait et qu'au terme d'une impitoyable répression, l'oligarchie capitaliste imposait au monde, pour trois cents ans, le règne d'une terrible dictature... |
| Plus près de nous, Norman Spinrad a perpétué cette tradition. Ainsi, les années fléaux (1988, traduit en présence du futur), nous mettent face à une Amérique de cauchemar : les ravages du sida ont transformé les villes entières en Zones de quarantaine où on laisse mijoter le virus parce que les instances politiques et économiques y trouvent leur compte... |
| Cette dimension critique d'une littérature qui, tel le roman noir et plus que d'autres, pense son époque, on la retrouvera chez les meilleurs auteurs de SF. Mais une originalité majeure de l'immense mosaïque qu'est la SF sera de s'émanciper d'un cadre a priori infrangible (la vision matérialiste du monde), en un bouleversement qui modifie notre propre rapport au réel, explorant encore et encore les richesses de l'imaginaire. Qui mieux qu'un Philip K. Dick a dit dans les années soixante les vertiges des mondes virtuels ? Ce ne sont plus les gadgets (soucoupes volantes, etc.) ou une couleur locale futuriste qui créent la différence, ce sont l'espace et le temps qui sont mis en mouvement, laissant libre cours à l'aléatoire, à l'imprévisible, à l'excessif, au merveilleux. Littérature critique, mais aussi littérature poétique : voilà déjà un beau palmarès, en cet an 2000, pour un genre que d'aucuns auraient voulu cantonner à prédire l'avenir ! On ne fera pas ici l'historique de la SF, pas plus qu'on ne pourra se livrer à une énumération des auteurs essentiels (une somme sur ce sujet est parue l'an dernier chez Larousse). Mais il faut dire encore quelques petites choses de cette littérature tellement ignorée et méprisée (comme hier le polar!) par la classe intellectuelle supposée faire l'opinion. |
| L'archéologie des actes et des choix humains |
| Citons d'abord ce bel état des lieux énoncé par Michel Le Bris: "En bousculant de plus en plus les limites de genre , la SF s'est révélée inventive, audacieuse, portant le réel à l'incandescence, osant faire le pari de l'imaginaire, de la fiction, au sens de raconter des histoires" (in Le futur a déjà commencé, indispensable petite anthologie à 10 F publiée par Librio). Notons aussi que, contrairement aux prévisions de Baudrillard qui signait il y a quelques années l'acte de décès du genre, celui-ci se porte à merveille, avec, en France comme aux Etats-Unis, une nouvelle génération très inventive, certains (Serge Lehman, Laurent Genefort avec les Opéras de l'espace au Fleuve Noir) s'attachant même à construire une histoire du futur comme on trace une archéologie de ce que les actes et les choix humains portent en eux. Et que, n'en déplaise aux élites sentencieuses, les jeunes (qui continuent de lire !) mettent en tête de leurs goûts... la science-fiction, selon une enquête de Phosphore ! Permettons-nous enfin, contre ceux qui ne cessent d'annoncer la "fin du roman", de voir en la science-fiction une de ses formes de son bel avenir, un lieu de métissage, de fusion (déjà un Maurice Dantec, qui a publié en mai le Théâtre des opérations chez Gallimard, abolit les frontières entre roman noir, métaphysique, anticipation...). |
| Plus loin que l'homme n'ira jamais dans les astres |
| Et laissons le mot de la fin à Aragon, dans un texte de la fin des années 60 sur le réalisme en littérature : "Le temps est peut-être venu où le roman pour être celui des hommes d'un monde hier inimaginable ne pourra plus avoir un caractère réaliste qu'autant qu'il osera employer ses nombres imaginaires à lui, concevoir ses carrés négatifs, contrevenir aux règles combinatoires qui lui sont propres, peut être sommes nous arrivés à l'heure où le roman doit sauter le fleuve infernal et pénétrer dans le domaine de l'inimaginable, se faire conjecture afin de contribuer au progrès de l'esprit humain, hâter la transformation de l'homme et de la nature. Peut-être sommes-nous à l'heure d'un grand défi, où le roman osera ce que ne peut encore percevoir la science la plus évoluée, la plus avancée. Peut-être que c'est lui qui va sonner devant l'avenir des trompettes qui font s'écrouler les murs, les limites, et que, par lui, nous allons pénétrer dans l'homme, cet imprenable Jéricho, plus loin que l'homme n'ira jamais dans les astres." (cité par Marion Mazauric, directrice littéraire de J'ai Lu, dans Le futur a déjà commencé ). |
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En savoir plus... Par X.D.
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Il y a une dizaine d'années, les collections de polars avaient fleuri, à la suite de l'excellente Souris noire, en direction des gamins et des ados. La SF de qualité ne sera pas en reste, puisque vient de se créer chez Bayard Jeunesse la collection des imaginaires.. Elle propose aux 11-12 ans des trilogies qui explorent les divers styles du genre, de l'anticipation à l'heroic fantasy. Premiers titres parus : le Maître des nuages de Serge Brussolo, maître de la SF et du thriller hexagonaux (256 p, 80 F), et le Souffle du dragon de Jean-Luc Bizien, auteur d'une série à succès d'albums-jeux de rôles (288p, 80 F).
L'amateur de SF dispose de nombreuses revues qui rassemblent critiques littéraires - parfois très poussées – dossiers sur un auteur ou un courant, débats sur les problèmes du genre, et bien sûr nouvelles et interviews. Parmi les meilleures, citons Galaxies (BP 3687 - 54097 Nancy Cedex), Bifrost (Ed.du Belial, 57, rue Grande, à Moret-sur-Loing),
SF Magazine (33, avenue du Maine, Bp 38, 75755 Paris cedex 15), Phenix (Ed. Naturellement, 6, rue Auffret, 93500 Pantin)... Une littérature tournée vers le futur ne pouvait pas ignorer Internet. Il existe donc plusieurs sites consacrés à la SF francophone, parmi lesquels les incontournables:
Quarante-deux : www.integra.fr/XLII/SF42.html
Science-Fiction : http://sf.emse.fr/
Présence d'esprit : www.pelnet.com/pde/ |