Regards Juillet/Août 2000 - La Création

ESTIVALES
Théâtre/Avignon en scènes

Par Sylviane Bernard Gresh


Entretien avec Jérôme Kircher
Voir aussi Quelques visions du monde , Une comédie musicale contemporaine

Incontournables, la Cité des papes et son Festival. Des années fastes, d'autres qui l'ont moins été, n'empêche. Cette année, au premier regard, semble appartenir aux premières. Revue d'ensemble. Entretien.

Trois spectacles-phares se partagent cette année la Cour d'Honneur du Palais des papes : en ouverture et pour la troisième fois, Pina Bausch y est invitée avec un très beau spectacle le Laveur de vitres. Lui succédera Médée d'Euripide que met en scène Jacques Lassalle et qu'incarne Isabelle Huppert, en qui les démons se mêlent aux dieux, en une pâte qui nous est commune et interroge notre condition. Cette dualité de l'ange et du démon, c'est aussi la thématique de Lorenzaccio, la pièce de Musset que met en scène Jean-Pierre Vincent avec Jérôme Kircher dans le rôle titre (voir entretien ci-contre). Pour cette programmation de l'an 2000, il semble que les artistes reviennent aux sources et aux profondeurs des forces qui nous gouvernent, le bien et le mal, le diable et le bon dieu : on ne s'étonnera pas des références au sacré de certains spectacles comme Triptik que met en scène et chorégraphie Bartabas avec sept bais espagnols, sept crèmes lusitaniens et d'autres poulains, un spectacle construit sur trois oeuvres musicales : le Sacre du printemps et La symphonie des Psaumes d'Igor Stravinski, et le Dialogue de l'Ombre, double de Pierre Boulez.

Interrogation du Verbeet de la parole poétique

Ou encore cette Apocalypse joyeuse qu'écrit et met en scène Olivier Py (voir article p. 41), et Genesi, de Romeo Castellucci, inspirée du premier livre du Pentateuque, genèse vue par les yeux de Caïn, pleins de l'expérience de la mort et du vide, pour une réflexion sur l'énigme de la création artistique. A sa manière, c'est aussi à la genèse et à la Parole que revient Valère Novarina avec sa nouvelle pièce l'Origine rouge, qui creuse le langage pour se départir de la tyrannie de la communication et réapprendre l'énergie des mots dans la pensée. Cette interrogation du Verbe et de la parole poétique s'affirme d'emblée dans le spectacle que propose Jacques Nichet, La prochaine fois que je viendrai au monde qui, avec soixante poèmes français et étrangers et trois acteurs, tisse pour nous "une rhapsodie qui laisse entendre le bruit du temps et le battement des coeurs". Certains spectacles, au contraire, prennent à bras le corps notre époque pour tenter de la théâtraliser.

Théâtres de l'Est et de l'Ouest

On retiendra sur ce registre, la comédie musicale que proposent Laurent Pelly et Agathe Mélinand avec le désir de renouveler un genre (voir encadré p. 41), et ce très beau spectacle d'Alain Platel et Arne Sierens, des venus de la danse qui passent aujourd'hui au théâtre, avec Tous des Indiens, qui livre à vif une tranche de quotidien dans la vie de deux pavillons de banlieue pour un spectacle poignant, drôle et poétique à la fois. Enfin, l'Europe, et notamment l'Europe de l'Est constitue le centre de la programmation du Festival d'Avignon avec le questionnement sous-jacent : qu'en est-il de cette vingtaine de pays d'Europe centrale et orientale dont les systèmes politiques et sociaux ont été bouleversés il y a maintenant dix ans ? Le projet baptisé THEOREM – théâtres de l'Est et de l'Ouest – Rencontres européennes du millénaire, propose 8 spectacles de metteurs en scène et chorégraphes encore inconnus en France, une jeune génération d'artistes venus de Pologne, de Hongrie, de Lithuanie, de Tchékie, de Russie, de la minorité juive de Roumanie. Hôtel-Europa, dont le texte a été écrit par le macédonien Goran Stefanovski est comme la représentation en miniature du projet : huit salles d'une usine d'Avignon deviennent le cadre des travaux de huit metteurs en scène de la Baltique aux Balkans, comme autant de chambres d'un hôtel de transit à la frontière entre l'Est et l'Ouest. Une oeuvre polémique, critique contre l'inégalité entre les deux parties de l'Europe, avec en filigrane l'interrogation sur une "colonisation par l'Ouest avec risque de perte des identités culturelles".

DIEUX ET DEMONS

Sur le plateau de la Cour d'Honneur du Palais des papes, deux personnages monstrueux, mythiques, que deux metteurs en scène se plaisent à réinterroger : Médée, le fameux personnage d'Euripide, la "métèque" d'Asie mineure, l'amoureuse de Jason que Jason a trahie, meurtrière de ses enfants, pour les protéger ? pour punir Jason ? pour se punir elle-même ? C'est Isabelle Huppert qui incarnera ce personnage dont Jacques Lassalle, le metteur en scène, écrit alors qu'il est encore en pleines répétitions : "Déesse, sorcière, mère de Circé, six fois meurtrière et deux fois infanticide : le fait divers, la figure opaque ne me retient pas moins que la flamboyance du mythe." Médée interroge la présence de cette dualité, cet "adversaire" en nous. Comment percer ou aggraver le secret de Médée ? Jean Pierre Vincent met en scène le second monstre, Lorenzaccio, l'ange épris de pureté qu'incarna Gérard Philipe, le malfrat dépravé et corrompu, homme des basses oeuvres du Duc de Florence qu'il assassine avant de se faire assassiner. Même dualité, même humanité complexe, comme une virtualité secrète de notre condition. Après Sarah Bernhardt, Gérard Philipe, Redjep Mitrovitsa, Jérôme Kircher a le bonheur d'assumer ce rôle mythique. Entretien.

Le poids du rôle, mais au delà le mythe qu'il incarne dans l'histoire du théâtre, avec Sarah Bernhardt et Gérard Philipe sont ils pesants ?

Jérôme Kircher : D'abord, c'est une immense joie pour moi de jouer ce rôle en Avignon sur la grande scène. Ce n'est pas un rôle aussi écrasant qu'Hamlet ou l'Aiglon qui sont continuellement en scène. Lorenzo entre timidement dans la pièce avec seulement deux scènes à l'acte I et dans le dernier, après une longue scène, il disparaît puisqu'il est assassiné. Sans doute au départ avais-je quelque inquiétude puisque bien en amont des répétitions, j'ai voulu tout entendre, tout lire de ce qui a pu être dit sur le personnage. J'ai bien sûr écouté Gérard Philipe, vu des vidéos du spectacle de Lavaudant avec Redjep Mitrovitsa, essayé de rencontrer tous les acteurs qui l'avaient joué. Je me suis rendu compte que chacun avait "son" Lorenzaccio. A partir de là, j'ai plutôt souhaité me débarrasser de tous les a priori. Une phrase de Robert Hirsch m'a beaucoup frappé et aidé. Il m'a dit : "J'ai été très gâté à la Comédie-Française, j'ai pu tout jouer, sauf, hélas ce rôle. Je le regrette beaucoup, et je continue à le lire et relire, et plus je le lis plus je constate que dans la tradition, on le joue comme un homme épris de pureté, alors que moi, je le vois terriblement noir ; que tout le monde le déteste et qu'il déteste tout le monde". Je crois aussi que, dès le début de la pièce, pour lui, c'est trop tard. Il est passé dans la dépravation et la corruption au delà de la limite où un retour serait possible. Il n'a plus de choix. C'est une pièce qui nie complètement le politique. Il n'y a aucun espoir. Personne n'ose rien faire : les républicains ne savent que parler et faire de grands dîners, les gens pauvres vendent leur fille. Seuls trois personnages se démènent : la marquise, un des frères Strozzi, et Lorenzo, mais tous pour des raisons plus personnelles que collectives. C'est la pièce de l'immobilisme politique total. A la fin, quand Côme va succéder au Duc comme une reproduction du même et qu'il est couronné, on tire sur les étudiants qui seuls se révoltent.

Mais Lorenzo a quand même cette nostalgie de la pureté ?

Jérôme Kircher : C'est très étrange et mystérieux. En fait on ne comprend pas. Il aurait pu être un prince sans problèmes. Et d'un seul coup, il le raconte, il a basculé. A ce propos Jean Pierre Vincent a glissé quelques courts extraits de la pièce que Georges Sand a écrite, Une conspiration en 1537, très court drame dont Musset s'est inspiré. On voit bien qu'à aucun moment, il ne croit être un nouveau Brutus.

Musset appelle ce théâtre à la dramaturgie injouable à l'époque "du théâtre pour un fauteuil". Comment Jean-Pierre Vincent peut-il donner cette impression de réalisme et de couleur locale voulue par le poète romantique ?

Jérôme Kircher : Tous les personnages ne peuvent pas apparaître sur scène, mais il y a 22 acteurs. C'est déjà beaucoup. On verra sur la scène un foisonnement de personnages et les scènes de rue, par exemple entre le marchand et l'orfèvre, sont déjà réglées. Pour ce spectacle, Jean-Pierre Vincent a réuni des acteurs de famille très différente : Valérie Blanchon, Guy Parigot, Madeleine Marion, mais aussi des jeunes comédiens de l'Ecole de Cannes. C'est un projet très excitant ! Durant toute l'année nous avons été en tournée avec Marivaux. En Russie, notamment à Nijni Novgorod, j'ai éprouvé cet absolu désespoir du politique et cette impression de corruption totale qui existe dans Lorenzaccio.

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Quelques visions du monde

Par S.-B.G.


C'est une joyeuse apocalypse que nous livre Olivier Py : riche festin et danse macabre, épopée homérique, récits bibliques. Et Faust, son pacte avec le Diable, et Claudel du Soulier de satin. Aussi présents sans-papiers et réfugiés des guerres de notre siècle, cortège de gueux, radeau de la méduse. Et les figures du Profit, du Nationalisme, de l'Illusion socialiste.

Dans l'Apocalypse joyeuse, spectacle fleuve de plus de sept heures, qui brasse tous les registres, du sublime au trivial, tous les genres, de l'épique à la satire, Olivier Py dévore les cultures antique et chrétienne dont il est imprégné ; l'histoire du siècle finissant dont il fait un bilan sombre et désenchanté, corrompu dans les illusions matérialistes à espérer le royaume de Dieu sur la terre. Il en fait un grand feu somptueux et délirant où la Parole pourrait renaître, énergie de la vraie vie, dont chacun possède l'étincelle, capable de redonner à l'homme sa vraie foi, une espérance authentique en la vie. La grandeur de cette Apocalypse est qu'à travers une pensée profondément inspirée du christianisme, elle atteint pour l'essentiel à l'universel, même quand le débat sur le péché, la faute et la Rédemption s'incarne sur la scène dans des images d'une sexualité débridée, de débordement de chair offerte et corrompue et où l'on se perd à comprendre que pour être sauvé, l'homme doit traverser Sodome et Gomorrhe, ou plutôt l'île de Circé qui fait commerce de ses sens, trompe les hommes par ses charmes et les transforme en pourceaux. Au coeur de la pièce, il y a un procès fait au monde et à l'homme moderne, mais "Le poète doit faire un tableau noir avec de la lumière", affirme Olivier Py, et il trace dans le chaos des sentiers éclairés. Le récit se présente comme un conte initiatique, une sorte de quête du Graal de l'homme en quête du Sens. Il y a deux frères, Acamas et Orion le fils légitime et le bâtard d'un Père qui à l'image de Faust vend son âme au Diable. Tous deux sont amoureux de la belle jeune fille Espérance. Il y est question d'un merveilleux talisman, gage de fidélité et de foi, poisson d'or qu'Horn, le Diable sous de multiples masques tentent d'acheter. Il y a Sourcevaine, ce marchand de sardines qui veut faire du profit avec le travail des hommes mais aussi leur bien par la force, celui qui commercialise la culture. Image d'un Ubu grotesque et triomphant qui réduit la poésie et le théâtre à de la parole morte. Metteur en scène, Olivier Py ne manque pas de talent. Il produit sur la scène des images fortes issues d'un univers chrétien avec ses danses macabres, ses visions d'enfer, ses peintures de l'Apocalypse, ses chairs baroques des Jugements derniers de Rubens. Un simple décor rouge à géométrie variable, constitué de palissades mobiles, chorégraphie l'espace, figure la cité avec ses églises et ses usines, et le cosmos infini, terre et ciel à la fois. En même temps il dessine un théâtre forain très simple, théâtre médiéval populaire avec son conte merveilleux et ses figures allégoriques. Les comédiens sont étonnants (Michel Fau en diable bonimenteur de génie, Marcial di Fonzo Bo unissant lumière et présence terrienne, Elisabeth Mazev, en Sourcevaine Ubu grotesque et truculent, Yann-Joël Collin en Acamas, digne du Mésa du Partage de Midi, Claude Degliame en Tragédienne pathétique à la voix éraillée. Il faudrait les citer tous, mais il sont une quinzaine, musiciens compris (belle musique de scène de Stéphane Leach). C'est un spectacle de haute tenue poétique, de grande ambition artistique, qui, même quand ses visions du monde n'emportent pas notre adhésion, ne peut laisser indifférent. Il y a là une vraie oeuvre. n S.B-G.

L'Apocalypse joyeuse, texte et mise en scène, Olivier Py. Texte publié chez Actes Sud-papiers.

Festival d'Avignon Gymnase Aubanel, 18, 20, 21, 23 24, 26 juillet à 17h. A Paris Théâtre des Amandiers du 3 au 25 mars 2001.

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Une comédie musicale contemporaine

Par Entretien avec Agathe Mélinand


C'est pas la vie ? Contes actuels et polyphoniques est une comédie musicale sur aujourd'hui. C'est le deuxième volet d'un travail de six mois guidé par Laurent Pelly et Agathe Mélinand et mis en scène par Laurent Pelly . Commande a été passée à six auteurs : "Ecrire un conte musical sur les rites sociaux, sur le déterminisme, sur les conditionnements." Les auteurs sont : Jean-Philippe Toussaint, Sophie Chérer, Pascale Henry, François Margolin et Agathe Mélinand. La musique originale est de Thierry Boulanger. Le spectacle créé pour le festival d'Avignon, sera joué à la Cour du lycée Saint-Joseph entre le 11 et le 20 juillet avec 9 acteurs et 10 musiciens.

Vous inspirez-vous pour ce spectacle de la comédie musicale américaine ?

Agathe Mélinand : C'était vrai pour le premier volet Stop maintenant ! Etape revue . Pour ce deuxième volet nous travaillons à partir d'une musique contemporaine et nous nous inspirons davantage de comédies musicales des années 70 : Cabaret par exemple.

Peut-on lier la musique et la danse à un contexte réaliste. Existe-t-il une comédie musicale réaliste ?

Agathe Mélinand : C'est le défi de notre propos. Les six auteurs ont en commun un regard tendrement méchant sur les rites de notre société, ils aiment la comédie musicale, ils aimaient l'idée d'écrire pour la musique.

Avez-vous écrit pour la musique ? Agathe Mélinand : J'ai toujours pensé que ce que j'écrivais serait chanté et j'avais envie de me frotter à cet exercice. Au théâtre ou au cinéma, il faut une raison pour qu'un personnage se mette à chanter : cela peut être un moment particulier d'émotion et la musique démultiplie le sentiment ou alors l'action se passe dans un milieu où l'on chante. C'est ce que j'ai choisi. L'histoire que je raconte se déroule dans un Conservatoire où je retrouve des thèmes qui me sont chers comme le conservatisme du milieu quant à la musique que l'on y apprend et au racisme que l'on y exerce. Quand on écrit pour la musique, il faut des rimes et des rythmes et c'est cela qui devient le moteur de l'action. C'est très étonnant !

Vous parlez de polyphonies, pouvez-vous expliquer ?

Agathe Mélinand : Par exemple Jean-Philippe Toussaint, qui écrit le prologue, est une sorte d'Offenbach du XXIe siècle, ; pour le texte de Sophie Chérer qui parle de l'élevage et de l'agro- alimentaire, ça chante plus comme à Broadway, pour mon texte, il s'agit d'une musique française du début du siècle, pour Tilly, qui parle des médias, la musique est inspirée des comédies musicales contemporaines, comme celles de Berger. Pour le texte de Pascale Henry, Thierry Boulanger a composé une musique entre tradition et modernité , une sorte de de Kurt Weill d'aujourd'hui. Pour tous les contes, il s'agit d'une musique originale qui sera jouée sur scène, en direct avec 10 musiciens. n

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