Regards Juillet/Août 2000 - La Cité

ADVERSITES
Fête du foot ou Violence Pride ?

Par Emmanuel Riondé


Les violences lors des matches de football sont souvent extrêmes. Le stade est-il alors un endroit qui incite à la brutalité et à la haine, aux passions déchaînée, comme les arènes antiques ? Eclairage.

On se dirige vers le stade. Si ça pète, ce ne sera pas dans deux heures. C'est une question de minutes. On bloque la circulation, on envahit la rue, on envahit tout, on prend le pouvoir. La puissance pure. (...) tout d'un coup les voilà. Milwall, droit devant. Ils doivent être cinq cents, facile. (...) Le temps s'arrête, on se met à hurler l'hymne de Chelsea, tandis que les briques commencent de pleuvoir, et les bouteilles aussi. (...) On leur rebalance les briques, et on fonce dans un rugissement qui nous fait péter tous les boulons, on se rue sur eux (...) c'est la guerre, coude à coude, la guerre pour notre dignité, pour celle de nos potes."

Le combat, l'alcool, le sang. Réunis autour d'un jeu : le football. Ces scènes de guerilla urbaine, chirurgicalementdécrites dans le Football Factory de John King, mémoires crûes d'un hooligan anglais (1), ont donné, durant plusieurs mois, des sueurs froides à la Belgique et aux Pays-Bas. Co-organisateurs de l'Euro de foot, les deux pays redoutaient que la compétition fournisse le prétexte à de graves affrontements sur les places publiques ou aux abords des stades. Les polices nationales ont donc reçu des consignes et une formation en conséquence, et notamment les Belges chez qui le souvenir du Heysel en 1985 reste encore vivace (2). Ce déploiement d'un important dispositif policier, doublé de certains aménagements juridiques, ne doit rien au hasard.

Dispositifs policiers et aménagements juridiques

Deux ans après les sérieux incidents qui ont émaillé le Mondial français de 1998 (3), le football ne parvient toujours pas à se départir de la violence qui, depuis une bonne vingtaine d'année, lui colle aux crampons. Et le dernier événement en date de la saison qui vient de s'achever suffirait à lui seul pour justifier les angoisses belges et neerlandaises : le 17 mai, lors de la finale de la Coupe de l'UEFA, entre Arsenal et Galatasaray, supporters turcs et anglais s'affrontaient violemment dans les rues de Copenhague. Un contentieux entre les deux pays avait vu le jour un mois auparavant quand deux supporters de Leeds United avaient été assassinés à Istanbul.

Morts, tués par ballons ronds ? Ce n'est pas nouveau : depuis les joueurs de Medellin assassinés par des milices colombiennes jusqu'aux crises cardiaques et autres suicides qui ponctuent régulièrement les grandes défaites de la Seleçao do Brasil, l'Amérique du Sud, où le football frôle parfois le sentiment religieux, en sait quelque chose... Mais l'Europe n'est pas en reste, y compris à plus bas niveau. En avril 1999, le district de football de Seine-Saint-Denis, effrayé par "la montée de la violence dans et autour des terrains" du département, avait pris la décision, de suspendre tous les matches, pour toutes les catégories d'âge (4). Brutalités contre l'autre, l'adversaire, ou contre soi, haines "gratuites" ou très partisanes, les violences du football sont souvent extrêmes. Pour Christian Bromberger, ethnologue et sociologue du sport, elles sont également "de différents types".

"La première relève de ce que l'on pourrait appeller le “joker du peuple”, explique-t-il. Lorsque les partisans d'une équipe ressentent une injustice directement liée au déroulement de la partie, cela peut entraîner des comportements violents proportionnels aux enjeux symboliques de la rencontre ; par exemple si les deux équipes ont un lourd passif d'inimitiés sportives. Ensuite, il existe une violence due à des rivalités entre cités, clubs ou groupes de supporters. La logique de l'honneur qui prévaut chez eux est difficile à cerner. Même si, en grattant loin dans l'histoire des clubs, on peut parfois retrouver un fâcheux antécédent, sur lequel a prospéré une forme de culture vendettiste. Troisièmement, il y a le phénomène de bande. Plus éphémères que les groupes de supporters, elles sont animées par une volonté certaine d'en découdre, de se construire des “carrières d'hommes” à coup d'exploits virils. On peut notamment y ranger les hooligans dont l'une des théories favorites est que “un petit peu de violence n'a jamais fait de mal à personne”".

Un lieu pour exprimer physiquement la rage

Reste tout de même une violence beaucoup plus politique. En Italie, l'année aura été marquée par de nombreuses manifestations racistes dans les travées des stades. Cris de singe et huées dés qu'un joueur noir touchait le ballon. Les Ultras de la Lazio de Rome, notamment, se sont fait remarquer en déployant une banderole à la gloire du "Tigre Arkan", le criminel de guerre serbe. Tandis qu'à Paris, le PSG a dû se résigner à diffuser une vidéo dénonçant les propos racistes trop souvent entendus dans les tribunes du kop de Boulogne. "Il y a effectivement, concède le sociologue, des groupes plus marqués politiquement qui cultivent la haine de l'autre surtout si cet autre a une couleur de peau différente. Mais il faut modérer leur dimension politique. Par exemple, je ne suis pas sûr que les Romains qui ont brandit le portrait d'Arkan soient de farouches pro-serbes. Souvent, ils visent surtout à impressionner l'adversaire en utilisant des symboles forts, d'une grande violence."

Parmi tous ces praticiens de la violence, contrairement à une idée reçue, beaucoup apprécient le football. Mais ils y trouvent aussi un lieu pour exprimer physiquement leur rage. C'est ce que montre l'ouvrage de John King : comment un ouvrier évacue toute la pression de l'Angleterre thatchérienne en allant se battre autour des stades, le seul moment où il retrouve un peu de fierté, d'adrénaline, de solidarité. "Exister de façon brutale", note Christian Bromberger qui explique aussi que le foot draine autant de violence dans son sillage de par son statut de sport universel, fédérateur, mais qui, paradoxalement "catalyse les antagonismes entre des villes ou des nations".

Enfin, à l'heure ou le foot-businness n'a toujours pas trouvé ses limites, on peut légitimement s'interroger sur les répercussions de la violence symbolique que génère cette sorte d'immense marché aux bestiaux qu'est devenu le football international. Cette saison, des supporters de l'OM ont sévèrement pris à partie des joueurs marseillais coupables, à leurs yeux, de n'avoir pas suffisamment mouillé le maillot. "La montée des enchères, confirme Christian Bromberger, participe à accroître la tension. Les enjeux deviennent considérables, et les supporters ont de plus en plus de mal à accepter que des joueurs surpayés ratent leurs matches, ne donnent pas tout pour la réussite sportive du club."

Les premiers matches de l'Eurofoot se sont déroulés dans le calme, si ce n'est quelques bagarres sans trop de conséquences. Le large écho qu'a donné la presse aux fermes intentions affichées par les polices belges et hollandaises a peut-être contribuée à calmer certaines ardeurs guerrières. Mais la méfiance restera de mise jusqu'au bout de la compétition, car comme le souligne le sociologue "plus la répression monte, plus les stratégies d'infiltration des hooligans montent également. Pour eux, cela devient un défi que de déjouer les plans des forces de l'ordre". En attendant, loin de Bruxelles et d'Amsterdam, l'Eurofoot a déjà frappé. En Roumanie, un homme a été admis aux urgences, victime de plusieurs coups de couteaux. Il s'était disputé avec un collègue de comptoir sur la pertinence des choix du sélectionneur national.


1. Football Factory de John King. Alpha bleue étrangère,1998. 350 pages, 135 FF. Existe aussi en poche.

2. 39 morts dans les tribunes du stade bruxellois, rebaptisé depuis stade du Roi Beaudouin, lors de la finale de la Coupe des Champions entre Liverpool et la Juventus de Turin.

3. Le 14 juin, à l'occasion de la rencontre Angleterre-Tunisie, de violents affrontements avaient opposés, à Marseille, des hooligans anglais aux jeunes des quartiers nords de la ville. Une semaine plus tard, à Lens, le gendarme Nivel était laissé pour mort par des "hools" allemands.

4. Le Monde des 11 et 12 avril 1999.

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