Regards Juillet/Août 2000 - La Cité

PARLERS REGIONAUX
Pour le corse, contre le corsetage !

Par Jean-Baptiste Marcellesi *


Une réflexion sur les langues, régionales ou nationales, fondée sur les relations entre l'individu et sa structuration linguistique, montre que le plurilinguisme – au sens large, englobant la multiplicité des variétés d'une même langue – est très répandu. Seule l'idéologie linguistique unifiante, ou plutôt unicisante, et le dressage appauvrissant qu'elle justifie ou qu'elle accompagne, le masque.

On a souvent imputé aux jacobins cette propension à ne vouloir admettre en France qu'une langue, le français. C'est une erreur ou une mystification : on se réfère au fameux discours de Barère, en ignorant ou en cachant qu'il voulait nommer dans les régions à idiomes – breton, basque, catalan, corse, flamand, germanique d'Alsace et de Lorraine – des "instituteurs de langue" chargés d'enseigner le français aux adultes pour faire de tous les Français des citoyens susceptibles d'être élus et de défendre leurs droits. Les pays d'oc y échappaient : on estimait que les adultes comprenaient et pratiquaient le français. C'est l'Abbé Grégoire qui voulait éradiquer ce qui n'était pas le français des lettrés : le français populaire était lui aussi dans le collimateur de celui qui, par ailleurs, voulait mettre fin à l'esclavage. Ceux qui se proclament "jacobins" en politique linguistique sont des "abbé-grégoriens" ! Et comment imaginer qu'il revienne aux seuls jacobins, au pouvoir pendant un peu plus d'un an, d'être à l'origine de cette tendance lourde ? Elle a été celle du pouvoir avant la Révolution, après 1794, et de tous les pouvoirs qui se sont succédé. Le problème est aussi que donner à tous un système commun de communication ne signifie pas stigmatiser les variétés régionales, populaires, familiales : provoquer l'auto-odi (la haine de soi-même, de sa langue), c'est travailler à la mutilation des individus.

Le concept de polynomie du corse

La question de l'émergence du corse est significative. Ni le corse, ni le latin n'ont pas été "toujours déjà là". Quelle langue parlaient les Insulaires avant la conquête par Rome, trois cents ans avant notre ère ? Nous n'en savons rien. On ne sait pas non plus à partir de quel moment existent une ou des variétés spécifiques du latin ou du toscan, d'autant plus que pendant deux siècles la Corse a été dominée par les Sarrasins. Pour la suite, on peut faire l'hypothèse que les écrits essaient de suivre le modèle toscan, et que les formes déviantes par rapport à ce modèle, progressivement unifié, relèvent d'un toscan émaillé de corsicismes ou d'un corse, partiellement mais non complètement, toscanisé. Ce qui est sûr, n'en déplaise aux indépendantistes, c'est que les dirigeants de l'Etat corse de 1729 à 1768, avaient comme langue officielle un écrit toscan, avec un usage résiduel du latin.

L'émergence du corse comme langue, et non comme dialecte de l'italien, est une retombée de la progression du français dans l'île. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, apparaissent des écrits en corse et on revendique, pour le système linguistique dans lequel ils sont écrits, le nom de "langue", différente et non variété de l'italien. Cela s'est fait au grand dam des linguistes et des politiques (qui, lors de la loi Deixonne en 1950 ont inscrit le corse dans la liste, non des langues régionales, mais des langues étrangères parlées en France, rattachant ainsi, en vain, le corse à l'italien). Vers cette époque-là, je n'ai pu faire mon mémoire (cela s'appelait Diplôme d'études supérieures) sur le corse, à la Sorbonne, parce qu'italianistes, francistes et provençalistes se refilaient le mistigri.

La reconnaissance du corse comme langue, enregistrée notamment par le Lexicon des langues romanes, il y a une quinzaine d'années, a coïncidé avec les progrès de la socio-linguistique. On admettait ainsi que les listes n'étaient pas figées, que les phénomènes de naissance de langues (églottogenèse) étaient toujours en oeuvre. On admettait aussi la nullité de l'idéologie linguistique qui cherchait à définir les langues par le corsetage (que ne connaissait justement pas le corse !). Nous avons alors théorisé la possibilité pour une langue de fonctionner avec un jeu important. Ce fut une victoire importante que de faire admettre la théorie du "trésor commun" ; on a dit "diversità faci richezza" ; on a décrété que pour le Capes de corse, "aucune variété ne serait privilégiée".

Nous avons théorisé cela en posant le concept de "langues polynomiques". Cela arrangeait tout le monde ; de bons recueils ont été édités, chacun utilisant sa variété. Certes, il fallait pour cela une autre formation théorique que celle qui consiste à vouloir partout imposer le modèle des langues d'Etat, issues d'un corsetage étalé sur un millénaire. Les littéraires les moins intelligents ergotaient et proposaient d'imposer une norme de référence au nom d'une académie autoproclamée. Une conjonction de forces diverses propose aujourd'hui au premier ministre la création d'une académie du corse. Demain, donc, le corse véritable, parlé sur le terrain, va devoir céder la place aux créations hasardeuses ou fantaisistes. Cela procurera quelques prébendes, peut-être même des emplois à ceux qui seraient incapables d'enseigner le corse dans sa polynomie ; mais cela tuera la langue corse dont la diversité et l'inter-tolérance constituent la richesse. Les meilleurs corsophones vont se sentir marginalisés par cette création académique. Quant aux conflits campanilistes du type "moi je parle le corse pur, toi tu parles “corsu inlucchesitu ” ou “corsu sardiniolu ”", bonjour les dégâts ! Le pays des chants polyphoniques perdra la polynomie de sa langue...

Aspirants académiciens ou fabricants de langue

Ces fabricants de langue ne réussiront pas à imposer leur volapuk, même en utilisant l'obligation qui aura pour eux l'avantage d'éviter le travail fastidieux de motivation et de conviction. Ils ne sont pas obligés de savoir qu'à l'indépendance de la république d'Irlande, le gaëlique était la langue maternelle de 500 000 Irlandais. Et que quatre-vingts ans après, à force d'imposer une "langue irlandaise pure" (de "référence", comme on dit en Corse), ils ne sont plus que 50 000. Les autres parlent l'anglais d'Irlande comme langue maternelle et apprennent seulement à l'école le gaëlique. Mais la richesse et la survie de la langue sont-elles vraiment le souci de ces aspirants académiciens ? Il est permis d'en douter.


* Sociolinguiste.

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