Regards Juillet/Août 2000 - La Cité

PARLERS REGIONAUX
Patrimoine et minorités

Par Pierre Boutan *


Il convient de placer le débat sur les langues minoritaires dans le contexte original de la France. Sept langues ont cours sur son territoire, plusieurs dizaines avec les langues d'immigration et les départements et territoires d'outre-mer. Les langues font partie du patrimoine, mais sans être les témoins immobiles de temps révolus. Pour vivre, elles doivent changer. OEuvres des sociétés et moyens d'identification, elles permettent à ceux qui les possèdent de participer à la vie sociale comme de s'en distinguer individuellement. Toujours prises dans la contradiction entre le commun et le multiple, les langues sont, à cause de leur diversité, perçues plus souvent comme facteur de division et de faiblesse que de richesses.

Cependant le public lettré et l'élite intellectuelle, sociale et économique, ont en général attaché beaucoup d'importance à la possession de plusieurs langues. Langues très inégales sur le plan du prestige, avec un débat récurrent jusqu'à une date récente, pour savoir s'il était possible, ou au moins préférable, de se passer de la connaissance de la langue commune de l'élite, au moins dans sa version écrite, à savoir le latin.

Dans un pays où la volonté d'unité se heurte en permanence à celle de particularisme et de distinction, on ne peut être surpris de voir la langue entraînée dans le débat politique. Très tôt organisée autour d'une capitale, la France s'est constituée par additions successives de territoires. Au fur et à mesure que s'étendait ce pouvoir, étaient administrées des populations appartenant à d'autres communautés de langues : celles qui disposaient de variétés dialectales (1) de la langue d'oïl parisienne (le normand, le bourguignon, le picard, etc.) ; au sud, celles du domaine d'oc, langue différenciée de l'oïl dès le haut Moyen Age, avec ses variétés (gascon, provençal, languedocien, auvergnat...) ; à l'est et à l'ouest, des communautés linguistiques différentes liées à des migrations, comme le flamand au nord, le breton à l'ouest et les dialectes franciques et alémaniques (alsacien) à l'est ; vers le sud furent successivement ajoutés le catalan et le corse, liés ou appartenant à d'autres branches de la famille des langues romanes, mais aussi le nord de la zone bascophone, usant d'une langue très différente des langues romanes ou celtiques.

Pour faire pièce d'abord au latin, le roi a, dès le XVe siècle, exigé que la langue officielle soit la sienne. Il n'obtint que progressivement obéissance sur ce point, en particulier après l'édit de François Ier à Villers-Cotterêts en 1539. Bien entendu, les langues des provinces les plus nouvellement entrées dans le domaine royal étaient également visées par la prescription. La situation révolutionnaire a enflammé le débat. La République "une et indivisible" avait besoin d'un moyen de communication commun, et le français de la capitale avait alors d'autant plus de raisons d'être répandu à l'intérieur qu'il disposait d'une prééminence en Europe comme langue de culture et de communication.

Les substrats linguistiques, un problème du XIXe siècle

Mais, quels que soient les développements de l'alphabétisation populaire (très inégale mais bien plus grande que ne le donna à penser la IIIe République) la situation obligea à des opérations de traduction. Tout le XIXe siècle se pose la question de savoir s'il fallait proscrire ou utiliser ses substrats linguistiques, en fait langue maternelle de la majorité des petits Français. L'option de combat contre les langues régionales, affublées de la désignation dégradante de "patois", l'emporta dans les comportements. On remarquera seulement que l'instruction publique, et les constitutions jusqu'à la modification de 1992, ne prirent aucune mesure centrale coercitive pour obliger à l'usage du français. Progressivement même, on a reconnu à ces vernaculaires, pour s'en tenir au seul domaine scolaire, un certain nombre de droits, au terme de débats étendus où on a retrouvé comme défenseurs de ses langues régionales, le socialiste Jaurès, puis les communistes de la IIIe Internationale, comme l'extrême droite royaliste.

Officiellement dans l'enseignement obligatoire, sous le gouvernement pétainiste, puis par la loi Deixonne (2) de 1951, enfin par des mesures du ministère Savary (premier septennat de Mitterrand), il est devenu possible de traiter les langues régionales comme disciplines scolaires. On est pourtant loin du compte et paradoxalement, pendant ce temps, la pratique réelle vivante de ces langues territoriales n'a cessé de se réduire. On s'interroge sérieusement sur leur survie.

Si l'on considère qu'il est souhaitable d'agir dans ce domaine, alors des mesures réglementaires sont nécessaires. Elles ne peuvent suffire : l'irlandais a beau être langue officielle, susciter la fierté des citoyens de la république d'Irlande, faire l'objet d'un enseignement obligatoire, c'est bien l'anglais qui l'a remplacé. Mais l'introduction de l'apprentissage d'une langue étrangère dans l'enseignement primaire doit être l'occasion de se poser des questions sur la place de l'enseignement des langues dans notre système éducatif. De ce point de vue, on ne peut se contenter de gérer par la demande : à ce jeu de l'utilité, on voit s'installer une hégémonie de l'anglais, dont on sait la pression qu'il exerce sur les cultures du plus grand nombre, en France comme ailleurs, et souvent dans le sens le plus pauvre.

Mais il n'est pas non plus raisonnable, voire réaliste, d'ajouter encore aux disciplines déjà existantes. Il faut donc en venir à la nécessaire recomposition des champs disciplinaires actuels, ceux des langues, régionales, vivantes, anciennes, et des autres matières qui sont déjà sollicitées pour servir de support aux enseignements de langue, comme l'histoire et la géographie. D'abord les objectifs : connaître une seule langue vivante étrangère ne peut suffire aux citoyens du XXIe siècle. Au moins deux seront nécessaires. Connaître au moins une langue de culture vivante, appartenant à l'éventail des langues utilisées sur le territoire national, langue "régionale" d'une part, langue d'immigration, d'autre part, doit faire l'objet non seulement d'une offre conséquente de la part de l'Education nationale, mais d'une valorisation réelle dans les cursus et les examens. Les langues de culture ancienne, latin et grec, doivent aussi rester des options concrètes à la fin du collège, au terme d'une initiation.

La connaissance des langues, un problème du XXIe siècle

L'apprentissage actuel de la langue nationale, encore prisonnier de conceptions largement dépassées, selon lesquelles il n'y aurait pas de salut en dehors d'une norme unique, méprise la réalité des usages différenciés selon les groupes sociaux, voire chez le même individu. Il s'agit d'enrichir les références trop pauvres de la norme unique, pas de mettre sur le même plan tous les usages. Un exemple : au lieu de dire qu'"en français, la négation portant sur le verbe comporte un “ne” avant le verbe, avec un “pas” à la suite" ; il vaudrait mieux dire : "en français, on peut effectuer une négation avec simplement “pas” derrière le verbe (style familier, oral), ou avec “ne” devant le verbe et “pas” à la suite (style soutenu, écrit)". Cette survalorisation de LA norme affecte l'enseignement des autres langues. C'est aussi là qu'un renforcement des connaissances linguistiques dans la formation des maîtres est nécessaire. La référence actuelle à un maître polyvalent absolu en primaire est ainsi devenue largement obsolète, tout comme, d'ailleurs, celle d'un maître du secondaire qui ne pourrait enseigner sa discipline qu'en français. Il n'est pas difficile de prévoir que tout changement suscitera débat : au moins faut-il poser le problème, dire comment on compte organiser la discussion autour de contradictions inévitables, enfin, faire valoir les moyens nouveaux nécessaires pour faire avancer la démocratisation en panne de notre système éducatif, sans rien négliger de sa modernisation. n P.B.


1. Un dialecte se manifeste comme un usage particulier, disposant de traits communs, sur une partie du territoire d'une langue donnée. L'intercompréhension est en principe possible moyennant un temps d'ajustement, entre les usagers de dialectes différents d'une même langue.

2. Du nom d'un député socialiste d'un gouvernement de centre gauche.

*Maître de conférences en sciences du langage à l'IUFM de Montpellier.

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