Regards Juin 2000 - Hors-sujet

ROCK STORY 3
Années 70

Par Evelyne Pieiller


Ça fait une drôle d'impression, de refaire un tour du côté des années 70. Parce que, bizarrement, on a l'impression que, ces derniers temps, on les recycle, on les parodie, on les ressuscite,nostalgie et fatalité mêlées. Même en musique, ça se perçoit... Nous, à l'aube de ce fameux XXIe siècle qu'on n'a pas vraiment eu le temps d'imaginer, on est plutôt dans l'inquiétude. Entre la mondialisation et la nouvelle économie, on se sent un peu flou, et on aspire à retrouver comment penser collectivement un avenir habitable. Dans les années 70, apparaît le trouble, apparaît le doute – sommes-nous vraiment les maîtres de notre histoire ? Naviguons-nous vraiment sur la mer du Progrès ? Mais., Il y a de la vitalité, de l'invention, de l'excès, il y a de l'espoir malgré tout dans le négatif et dans l'imagination qui se concrétisent...

Dans la rue, le jean fait concurrence à la mini, les foulards indiens et la veste afghane sont frénétiquement à la mode, même chez ceux qui n'ont pas l'âme baba. Les soixante-huitards, qu'on ne qualifie pas encore d'attardés mais qui ont déjà leur suffixe péjoratif, se confondent quelque peu avec les hippies, gardarem lou Larzac, communautés diverses, amour libre, éducation portée sur le respect de d'enfant. Feu sur toutes les formes d'autorité... L'ailleurs est une valeur en soi : on porte des ponchos, on batifole dans la spiritualité indienne ou zen. Manset chante ses prières tordues, Kenzo s'installe à Paris, dans le même élan on s'intéresse à la "culture urbaine", celle des exclus, les graffitti du métro new-yorkais sont une oeuvre d'art, le rap arrive doucement, le "sportswear" aussi.

Défaites, horreurs, avancées : l'histoire

Dans la rue, il y a aussi beaucoup d'automobiles. C'est devenu une nécessité, et une banalité. Du coup, la moto réapparaît. Beaubourg surprend. D'ailleurs, tout surprend. Il y a des accidents tragiques : des avions se crashent – Ermenonville 345 morts –, des usines tuent – Three Miles Island, Seveso –, à Glasgow, une tribune s'effondre lors d'un match de foot -70 morts, en Turquie la terre tremble, en Chine, un séisme tue 500 000 personnes. Tout tremble, en fait : Franco meurt, fin d'une dictature. Au Portugal, l'admirable révolution des oeillets s'épanouit. Le Shah doit enfin partir. Mais au Chili un coup d'Etat militaire suicide Salvador Allende, en Argentine aussi s'installe l'absolue répression. En Allemagne, en Italie, un terrorisme prétendu d'extrême gauche permet à l'extrême droite d'affoler conjointement le monde, alors que se mettent en place des réflexions et des actes, dans plusieurs pays, pour qu'une gauche unie puisse exercer légalement le pouvoir. Sacrée époque. Toute en tensions et contradictions. C'est le début de la guerre civile au Liban et en Angola, c'est le début de Solidarnosc. A Soweto il y a des émeutes, Idi Amin Dada règne en Ouganda, Bokassa est empereur de Centrafrique, les Sandinistes gagnent au Nicaragua. Défaites, horreurs, avancées.

Et pendant ce temps, l'Europe se fait. Le Programme commun s'affirme. Lip fait grève et deviendra un symbole. Eddy Merckx est le roi de la petite reine. Le Prix Nobel Soljenitsyne est expulsé d'URSS. Les revendications féministes avancent : l'avortement n'est plus illégal en France depuis 75, le divorce par consentement mutuel est enfin possible, l'Italie en 74 se prononce pour le droit au divorce. Pendant ce temps, l'Amoco Cadiz provoque une gigantesque marée noire. Brel, Gabin, la Callas sont morts. Le France est devenu le Norway, le Système monétaire européen entre en vigueur, et le chômage commence à s'incruster. C'est dans cette décennie qu'on connaît les chocs pétroliers, la récession, les économies d'énergie, la France qui n'a pas de pétrole mais qui a des idées, et que surgissent les fanatismes divers, religieux ou politiques : et on commence tous à se demander où on va comme ça et si ça vaut la peine d'y aller.

Alors, comme souvent dans les temps contradictoires, comme souvent dans les moments de fêlure, la musique populaire va transcrire à sa façon ces vibrations, ces distorsions. C'est la grande époque de Bowie le magnifique, du glam'rock, mais c'est également dans ces années survoltées que va resplendir, fugace et définitif, le mouvement punk, que va s'imposer la disco, que le reggae gagne le monde. Et dans cette simple énumération, se retrouvent les rêves, les chagrins, les aspirations, les rejets de cet âge-là, avec lequel on discute toujours. Ce que Bowie représente, c'est, au fond, l'exilé, l'inclassable, le marginalisé : l'androgynie jouée, les paillettes, le maquillage, sur fond de guitares survoltées et de rythmique implacable, ce n'est que le signe de cette position-là, de ce décalage-là : il y a un malaise, comment vit-on quand on rêve d'un monde différent ?

Les punks, eux, vont aller encore plus loin. Bowie a fait scandale, avec ses robes, avec son ambiguïté revendiquée, avec ses jeux de rôle. Les punks font carrément une émeute. Ils déboulent comme des sauvages, refusent de se faire beaux, se déchirent de partout, dedans, dehors et clament qu'il n'y a pas d'avenir. Ce fut splendide. Les Sex Pistols scandent un God Save the Queen qui est illico interdit, mettent en pièces le rock, pour que n'y résonne plus que le désordre.

Glam'rock, punk, disco, reggae...

Du coup, le rock se reprend un coup de jeune, ça dissonne, ça détone, et toute une jeunesse s'y retrouve, qui ne reconnaît comme sien que le sentiment d'exclusion d'un monde qui n'a pas de place autre que celle du consommateur. Les punks se veulent laids, infréquentables, anti-hippies, où elle est, l'harmonie, où il est, l'amour, avec le Clash, la révolte s'enracine politique, après eux rien n'est plus pareil, le rock a retrouvé sa violence, sa fragilité. Peu importe qu'ils soient très vite à la mode, et que des légions de punks bien proprets se fassent hérisser les cheveux chez des coiffeurs spécialisés, la tempête a eu lieu.

Soit dit en passant cette radicalité-là permettra d'entendre des voix inouïes, des voix d'opéra des nerfs, comme celle de John Lydon, ex Johnny Rotten, Sex Pistols, c'est fou ce qu'elle nous manque, aujourd'hui. Passons. A l'opposé du punk, et très exactement en même temps, va s'épandre la disco. 77, c'est les Sex Pistols et c'est la fièvre du samedi soir. Très, très caractéristique du temps. D'un côté, la rage, quasi situationniste, ce monde nous arnaque, quoi qu'on fasse, il le vend, de l'autre, la danse en boîte, night clubbing et flirt, la nuit est sexy et la musique noire aussi, surtout quand on la blanchit... 25 millions d'albums vendus pour les Bee Gees, Vive le plaisir et qu'on s'éclate. Etonnant. Le rock se réinvente, dans une vaste démolition, la soul se mondialise, bien abêtie et simplifiée et techno-pulsée. Elle est où, la révolution ? On se la fait, disent les punks. La quoi ? dit la disco. Tais-toi et danse. Bien.

Et comme rien n'est jamais simple, c'est bien sûr à ce moment- là que le reggae fait connaître le mouvement rasta à des gens qui n'auraient pas vraiment su situer rapidement la Jamaïque ou l'Ethiopie. Formidable. Le reggae, ça danse, et ça invite à l'insurrection. Pour la dignité, pour l'égalité. Combat spirituel et combat de rue. Compliqué, le reggae. C'est irrésistible, on est obligé de bouger, c'est cool. La marijuana n'est pas l'héroïne, mais c'est violent par en dessous, la prière est armée.

Lyrisme, subversion, insolence...

Evidemment, une période aussi étincelante, aussi excitante, aussi énervante, c'est rare. D'autant qu'on peut y rajouter les héros qui continuent. Lennon, Lou Reed, les Stones, tous, et qu'on doit souligner que le hard rock s'y déploie, cuir et solo de guitares, satanisme et blagues potaches, cérémonies et harcèlement sonore. "Ex fan des sixties, petite baby doll", ne pleure pas, les seventies sont fabuleuses. Le lyrisme, la subversion, l'insolence des désirs des années 60 sont là, déployés, confrontés à une réalité décevante qui propose de faire la fête sous les spots pour oublier, qui impose aussi de chercher à la changer si on veut rester vraiment vivant. C'est beau. C'est beau, le punk. Et Bowie. Et le reggae. Et ça va redonner une vitalité incroyable à la musique populaire, des Talking Heads à Isaac Hayes. Entre (très) nombreux autres. Inoubliable : on se bat. Par la musique. On s'affirme, on s'affiche, on refuse, on désire. Margaret Thatcher est premier ministre. Les mines ferment. I will survive, chante Gloria Gaynor. Bon : on verra comment le mois prochain. De la disco à la techno. Du programme commun à Maastricht. Comme dira bientôt Bashung, c'est comment qu'on freine – toujours sur, la ligne blanche...

retour