Regards Juin 2000 - Vie des réseaux

LE BON FILON
En lisant le Monde avec Bourdieu

Par Xavier Delrieu


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Une brève en dernière page du Monde daté du dimanche 7 et lundi 8 mai. Parce qu'il vient de découvrir que l'Université de l'Oregon s'est ralliée au Workers Rights Consortium (WRC), organisation luttant contre l'exploitation des travailleurs dans les pays du tiers monde par les multinationales, Philip Knights, fondateur et p-dg de Nike a déclaré : "Par cette initiative, l'université prend position contre la nouvelle économie globale qui me permet de gagner ma vie. Désormais, Nike ne fera plus de donation d'aucune sorte à l'Université de l'Oregon." Même jour, même journal, huit pages consacrées à l'équipe de Calais qui s'apprête alors à disputer sa finale de Coupe de France. Il y est question de ce sport amateur parti à l'assaut du monde de l'argent, mais aussi de toute une région qui cherche à relever la tête.

Il est évident que la différence de traitement entre ces deux faits, une brève pour l'un, huit pages pour l'autre, peut surprendre toute personne reconnaissant le progrès social comme une valeur fondamentale. On peut tirer plusieurs enseignements de cet exemple, sans attaquer le Monde. D'abord il est beaucoup plus porteur de parler d'un fait, en l'occurrence d'une région, lorsque l'on tient un filon très médiatique. Ensuite, il est plus facile de parler d'une société comme Nike dans un contexte de sponsoring (finale de la Coupe du monde) ou économique (ce qui revient sensiblement au même), que de développer des arguments qui seront nécessairement polémiques et engagés. Enfin, la présence d'un médiateur devient, peu à peu, une évidence pour tout journal désirant expliquer ses options éditoriales. Aujourd'hui, une chose n'existe que si elle est médiatisée. Il existe donc une course vers les médias qui entraîne de facto un nouveau rôle pour les journalistes. Cela mérite d'être étudié avec attention puisqu'ils se transforment en filtres et finissent par façonner les opinions publiques en choisissant ce qui mérite d'être médiatisé. Pourtant, on sait aussi que le monde du journalisme est très peu enclin à s'auto-analyser. A la moindre attaque, on tire les couteaux. On a pu s'en rendre compte récemment lors de la querelle sur les critiques de cinéma ou encore, il y a un peu plus longtemps, à l'occasion du suicide de Pierre Beregovoy.

Ainsi pour exercer ce droit de critique et d'analyse sur le métier de journaliste, il ne reste plus que le monde fort peu médiatisé des sciences sociales. Le numéro 131-132 de la revue Actes de la recherche en sciences sociales, consacré au journalisme et l'économie, est dans ce contexte particulièrement instructif. On y retrouve notamment un article de Patrick Champagne, "Le médiateur entre deux Mondes", sur le rôle de ce quotidien dans la presse française, avec son statut si particulier, qui le fait assimiler à une presse de référence, mais aussi sur les évolutions qu'il a pu connaître dans les vingt dernières années. Cette étude est menée sous l'angle des médiateurs du Monde, personnages "chargés officiellement de veiller aux règles déontologiques de la profession et [qui] sont donc amenés à porter un regard extérieur, au moins en intention, sur les pratiques journalistiques". Le journal s'en est doté, en avril 1994, à une époque où un changement de ligne rédactionnelle va bouleverser sa façon de concevoir l'information.

L'ancien Monde, "qui était en quelque sorte le gardien des frontières entre le sérieux et le frivole, entre ce qui mérite d'entrer dans l'actualité et ce qui ne le mérite pas par le simple fait de traiter ou non de sujets dans ses colonnes et par la façon dont il le faisait", cet ancien Monde va laisser la place à un nouveau journal qui abandonnera certains aspects austères afin de séduire un lectorat plus large. Il devra se positionner "par rapport à une conception de l'information qui n'est pas exactement la sienne". Le médiateur sera alors "un point de fixation vers lequel peuvent converger des critiques qui sont celles que l'ancien état du champ journalistique, à travers les réactions cumulées des anciens lecteurs du journal, porte sur celui qui est en train d'émerger". Vendre plus instaurera quelques petits reniements : on le voit à travers l'exemple du 7 mai. Le journaliste est aussi dans une situation où il lui est de plus en plus difficile de prendre parti. De ce fait, les nouvelles qui ne peuvent être développées sans un engagement personnel, et du journal, sont reléguées au rang de simples brèves, à l'image d'une dépêche AFP, ou encore vers d'autres publications comme le Monde diplomatique.

Justement dans l'édition du mois de mai de ce mensuel, on trouve un article d'Alain Accordo, maître de conférence de sociologie à Bordeaux-III, "La liberté de faire “comme on doit”, derrière la subjectivité des journalistes". Il dresse un portrait sans concession du métier de journaliste : "S'ils se comportent en “conditionneurs” de ceux à qui ils s'adressent, ce n'est pas tant qu'ils ont la volonté expresse de les conditionner que parce qu'ils sont eux-mêmes conditionnés, à un degré qu'ils ne soupçonnent pas." Selon l'auteur, il n'est nul besoin de dicter aux journalistes leurs articles pour qu'ils légitiment l'ordre établi, il suffit de confier le pouvoir dans les rédactions à de grands professionnels, ces personnes qui "n'ont cessé de donner des gages de leur adhésion à une vision du monde dont elles partagent les croyances fondamentales avec leurs employeurs". Cette montée du journalistiquement correct n'est pas étonnante en soi si l'on tient compte de l'augmentation des pigistes dans les rédactions. Ce sujet fait l'objet d'un article de Gilles Balbastre, "Une information précaire". Une partie de l'étude consiste en une quarantaine d'entretiens approfondis avec des pigistes. La concurrence étant de plus en plus sévère, les pigistes représentaient (en 1998) 18,5 % de l'ensemble des journalistes, la course vers l'article le plus vendeur devient l'un de leurs soucis les plus fondamentaux. Travailler sans être sûr que son article sera vendu à telle ou telle rédaction revient à une perte de temps et donc de revenus. "Inconsciemment, tu intègres les données du système.

Si tu n'emploies pas le bon mot, si tu n'as pas la bonne intonation, tu sais que tu ne vendras pas ta lessive", précise un pigiste presse magazine. Toutes les publications se sentent obligées de vendre et de participer à une course à l'Audimat. Le fait que la plupart d'entre elles appartiennent à des groupes privés implique un rendement. On procède donc à un nivellement par le bas, sous l'influence d'une presse dite people, qui a profondément marqué une chaîne de télévision comme TF1. Les seuls débordements autorisés doivent eux aussi légitimer cette pensée unique. Le fait n'est pas nouveau. De tout temps il a fallu batailler pour que l'information ne se transforme pas en une simple donnée commerciale. Cependant, il ne faudrait pas que les archétypes de l'information dite sérieuse, comme le Monde ou France 2, prennent ce virage – s'ils ne l'ont pris. On peut d'ailleurs noter que les deux rédactions se sont dotées d'un médiateur. .

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Mirages

Par X.D.


1La pub. com qui envahissait les petits écrans et les panneaux publicitaires a, depuis la chute du Nasdaq, revu ses prétentions à la baisse. C'est peut-être la principale conséquence des tensions sur les marchés boursiers. Il y a plus d'un an, on parlait déjà de la bulle spéculative sur les nouvelles technologies. On s'inquiétait de la montée du Nasdaq. Cet indice a atteint son plancher en clôture le 17 avril avec 3539,16 points. Or il faut bien se rendre compte que ce niveau, même s'il représente une chute sévère si on le compare avec les 5132,52 points atteint le 10 mars en séance, n'est jamais que celui du mois de novembre 1999. La bulle n'a donc pas été percée. Il s'agit plutôt d'un petit toilettage de printemps afin de se débarrasser de quelques branches peu fiables et de freiner quelque peu l'ardeur de certains investisseurs prêts à engager des millions sur des projets à la rentabilité douteuse. n

2 Quelques études viennent de mettre un bémol à la frénésie Internet. A la fin 1999, il existait 1200 sites marchands en France et ce chiffre devrait tripler cette année. Or, 75 d'entre eux génèrent 80 % du marché ! Mieux encore : 40 sites ont réalisé plus de 40 millions de francs de chiffre d'affaire alors que 800 n'ont pas dépassé les 20 000 francs. Le mirage des nouvelles technologies s'est transformé en cauchemar pour tous ceux qui n'étaient pas prêts à s'engager dans cette bataille. Car même si les Français ont une habitude de la vente par correspondance, un site marchand ne représente pas une révolution en soi. Il s'agit plutôt d'une façon nouvelle de commercialiser des produits qui existent ailleurs.

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