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EUROPE ROSE Par Jane Brighinshaw * |
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| L'opposant travailliste à Tony Blair, "Ken le Rouge", est élu maire de Londres avec 49 % des voix, reléguant le candidat officiel du parti à la troisième place. C'était prévu : les élections municipales en Grande-Bretagne ont sanctionné le New Labour. Il perd la moitié des 1200 sièges conquis il y a six ans. Ce coup de semonce suffira-t-il à détourner Blair de son axe politique ? Même si personne à Londres ne pense sérieusement que la majorité blairiste au Parlement est menacée, l'élection municipale peut être une charnière, avec son avant et son après. Déjà la privatisation des aiguilleurs du ciel semble moins facile. |
| Un aggiornamento en profondeur du vieux parti travailliste |
| Pour s'installer durablement au pouvoir, le Premier ministre a fait le pari d'un aggiornamento en profondeur du vieux parti travailliste, alliant repositionnement politique, nouvelles bases sociales et restructuration du parti. Rompant avec l'idéologie travailliste au profit d'un social-libéralisme passablement sécuritaire, le nouveau travaillisme vise les classes moyennes. Il se fixe l'objectif de faire gagner son projet dans les syndicats, liés organiquement au parti. Quant à la transformation des structures, elle vise à revaloriser l'appareil politique central au détriment des institutions du parti de masse. Ce projet politique global avait bien sûr suscité des résistances au sein du Labour, en particulier contre l'article 7 des nouveaux statuts qui veulent séparer les syndicats du parti. Pour l'instant, l'opposition interne n'a pas digéré la défaite historique de la classe ouvrière anglaise dont le conflit des mineurs des années 80 fut l'expression emblématique. La gauche du parti ne s'en est pas remise et n'a pas su tirer toutes les leçons du choc. Même si son audience est renforcée par ces élections et qu'elle reste influente dans les syndicats, son discours au sein du parti est vécu comme trop traditionnel et n'a pas la portée novatrice du projet blairiste. |
| Enfin, l'échec du charismatique leader des mineurs, Arthur Scargill, quand il s'est efforcé vainement de construire un nouveau parti, a achevé d'obscurcir le paysage. Ken Livingstone peut-il être l'homme qui permettra l'émergence d'une alternative de gauche au blairisme ? Il possède quelques atouts. En premier lieu son positionnement politique. Très actif sur le front du social et contre l'actuelle mondialisation, il s'oppose à la privatisation programmée du métro et promet que sous son mandat il n'y aura pas de sommet de l'OMC à la City. Sa personnalité le sert plus encore. En phase avec une certaine modernité jeune et populaire, il détonne par rapport aux codes établis de la représentation. Alors que Tony Blair votait au bras de son épouse enceinte de leur quatrième enfant, Ken Livingstone, défenseur des droits des minorités, est venu seul au bureau de vote. Un peu fantasque, on le sait grand amateur des reptiles qu'il élève dans son appartement. Les groupes rock londoniens les plus populaires, de Oasis à Blur, et les plus branchés comme le DJ Fatboy Slim lui ont apporté leur soutien. Enfin, son art de la stratégie est une carte maîtresse. Malgré son succès et sa légitimité incontestables – il a réussi seul face à l'appareil travailliste et il est le seul homme politique anglais élu au suffrage direct – il ne cultive pas sa distance avec le parti qui vient de l'exclure : Livingstone ne perd pas de vue qu'aucun parti issu de la tradition ouvrière n'a pu s'implanter à coté du parti travailliste. |
| Articuler modernité et thématique classique du Labour |
| Livingstone saura-t-il enclencher une dynamique politique autour de son élection et prouver qu'une autre politique peut être gagnante ? La réponse à cette question sera décisive : en un siècle, les travaillistes ont toujours été battus à l'issue de leur premier mandat et le spectre d'un nouvel échec tétanise la gauche du parti. Sur le papier, Livingstone peut être cet homme fédérateur. Le premier signe qu'il a envoyé indique cette ambition. Dès son élection, en critiquant la fermeture d'une usine automobile Ford, il fait une incursion remarquée sur le terrain économique national, au-delà de son simple mandat de maire en articulant modernité et thématiques classiques de la gauche travailliste. La partie s'annonce pourtant difficile. Il aura déjà bien du mal à diriger la plus grande ville européenne avec un conseil sans majorité, devant se concilier écologistes et travaillistes. Mais surtout, malgré sa très grande popularité, il est un homme assez seul, en distance avec la gauche traditionnelle du Labour, bénéficiant d'un entourage restreint. A ce jour, le succès de Livingstone, véritable signe politique, est d'abord un révélateur des limites politiques du blairisme. Il n'est pas encore l'amorce d'une autre voie. n J.B. |
| A Londres, le 10 mai. |
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* Elue travailliste d'un arrondissement de Londres. |