Regards Juin 2000 - La Planète

EUROPE ROSE
Déroute italienne du centre gauche

Par Catherine Tricot


Entretien avec Toni Negri*

Les élections régionales qui viennent d'avoir lieu en Italie ont été une véritable défaite pour le centre gauche. Toutes les régions du Nord, celles où se crée 80 % de la richesse italienne, ont basculé à droite. Même là où ont été tentées des alliances larges, sur des bases régionalistes de gauche, comme en Vénétie autour de Cacciari, la défaite est cuisante. Dans le Sud, le centre gauche se maintient un peu mieux, en particulier grâce au charisme d'un homme comme Bassolino qui rassemble autour de son nom 74 % des voix à Naples.

L'abstention massive des "travailleurs dépendants"

Comment expliquer ce résultat ? Essentiellement par l'abstention massive des "travailleurs dépendants". Le centre gauche a en effet perdu sa base sociale à cause du bilan de la coalition au pouvoir. L'Etat interventionniste a été liquidé avec zèle et en quelques années, les rapports de travail ont été modifiés radicalement par une flexibilisation de la main-d'oeuvre poussée à l'extrême. Par ailleurs, la ligne politique est demeurée timide sur l'écologie et sur les problèmes de la gestion de la ville, tandis que le centre gauche s'est révélé incapable de répondre aux problèmes institutionnels et au déséquilibre des régions. En bref, tout ce que la coalition avait promis, elle ne l'a pas fait. En revanche, elle a lancé des réformes très impopulaires comme, par exemple, la privatisation du système des retraites. La réforme des lycées a suscité un tel mécontentement qu'elle a été retirée. Enfin, n'oublions pas que la participation de l'Italie à la guerre au Kosovo a suscité et suscite encore un lourd contentieux. La majorité de la population y était opposée, en particulier les communistes et les chrétiens, ce qui n'est pas rien en Italie.

Les failles de la "révolution des juges"

Pour comprendre cet échec politique, il faut aussi remonter à la genèse de ce pouvoir. Il a été porté par ce que nous appelons ici "la révolution des juges" : c'est elle qui a ouvert la porte du pouvoir au centre gauche. Depuis 1992, ce sont surtout le juges qui ont fait de la politique et qui ont su utiliser la contestation morale contre les désastres créés par la DC et le PS. La justice a été une arme fondamentale dans la conquête du pouvoir. Mais les interrogations qui grandissent sur la "justice d'exception" compromettent l'image de la "magistrature rouge" et rendent ce relais moins efficace, voire même à double tranchant.

Lors de cette période de décomposition des idées de gauche et de transfert impressionnant des votes de la gauche vers la droite, presque aucune organisation politique ou syndicale n'a été en mesure de faire face. Rifondazione communista peine à se détacher des vieilles traditions communistes tandis que les écologistes ne sont élus que grâce aux jeux des alliances. A l'inverse, la droite italienne se recompose efficacement et a pour référence le modèle du premier ministre espagnol, José Maria Aznar. Les anciens fascistes sont désormais entrés dans le jeu, les régionalistes ont abandonné l'extrémisme de leur jeunesse, et Berlusconi, qui vient d'adhérer au parti populaire européen, a su obtenir une assise forte. Depuis un an, il est systématiquement acquitté dans tous les procès qui lui sont intentés : il a su opérer un véritable renversement d'image. Je ne vois pas ce qui pourrait empêcher sa victoire en 2001. La droite berlusconienne pourrait alors arriver au pouvoir avec une relative cohérence politique et mettre immédiatement en oeuvre des réformes institutionnelles sur lesquelles le centre gauche est d'ores et déjà d'accord. La transformation politique de l'Italie s'achèverait donc dans un système de type majoritaire qui laminerait les petits partis, les forces d'alternative.

Rome, le 15 mai


* Philosophe, théoricien de l'extrême gauche dans les années 70, en régime de semi-liberté aujourd'hui (voir Regards mars 1998).

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