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ASIE CENTRALE Par Jérôme Relinger |
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Voir aussi Le contentieux liquide |
| Entre la Chine et l'Ouzbékistan, au sud des immenses plaines kazakhs, au nord du Tadjikistan en pleine guerre civile, le Kirghizistan étend s es montagnes, ses lacs et ses déserts sur un territoire grand comme la Suisse. |
| Chaque matin sur la place centrale de Bishkek, la capitale kirghize, deux gardes nationaux hissent les couleurs du drapeau du pays, apparu fièrement en 1991. Mais c'est sous l'oeil goguenard d'un énorme Lénine que se fait cette affirmation nationale, trônant au milieu de la place centrale de l'ancienne Frounzé soviétique. Ironie du sort ou simplement manque de moyen pour ôter et remplacer la colossale effigie ? Peut-être aussi symbole d'une construction kirghize trop pétrie d'histoire de l'URSS pour que son orientation nouvelle puisse s'opposer aux structures encore vivantes de la République fédérative soviétique. |
| Dans les hautes vallées, isolées par un climat sans pitié, les campements de yourtes continuent d'abriter les habitants non encore touchés par le long exode rural. Ici, à l'inverse de son voisin tadjik frappé par la guerre, vivent ensemble pacifiquement les dizaines de groupes ethniques, linguistiques et culturels lentement accumulés au fil des siècles. Là où se rencontrent l'URSS et l'Asie, la Chine et l'Afghanistan, l'Islam et Gengis Khan, le libéralisme et les nouvelles mafias, les gens semblent décidés à attendre, et à voir venir. De toute façon la course à la survie laisse peu de loisir à l'engagement, politique ou culturel. Connu en Occident pour son écrivain national Tchingiz Aïtmatov, traduit en français par Aragon, la production culturelle kirghize est aujourd'hui en chute libre. Et si le président Akaiev n'a pas de mal à se poser comme le plus démocrate d'Asie centrale, ici personne n'attend de miracles : la presse, libre de fait, est aux mains des feuilles à scandales, l'opposition politique se fait sur des combats de personnes plutôt que d'idées, et les élus représentent les villages et les régions plutôt que les choix politiques. |
| De l'autoritarisme soviétique au libéralisme |
| A l'inverse de son voisin ouzbek, autoritaire et attentiste, qui s'éloigne de la Russie tout en figeant les habitudes de l'URSS, ici on se déclare "résolument tourné vers l'économie de marché", quitte à confondre démocratie et libéralisme. Tout est entrepris pour faire passer ce pays de moins de cinq millions d'habitants à un rang plus enviable que celui de l'un des dix pays les plus pauvres du monde. Après des années de croissance négative (PNB en chute libre de 5 % par an depuis 1989) la stratégie choisie – en l'occurrence l'application studieuse des critères de "bonne gestion" de la Banque mondiale, et la docte stratégie des recettes du FMI – semble tarder à porter ses fruits. Après la création d'une zone économique de libre échange autour de Bishkek, la privatisation des terres et des grandes entreprises publiques, et la création de quelques sociétés mixtes avec des groupes occidentaux sur les rares secteurs développés (hydroélectricité, or, agriculture), la source de possibles rentrées de capitaux semble tarie. Même si l'industrialisation massive de l'URSS a relativement épargné ce petit pays montagneux, et donc de fait peu industrialisé, la fuite des cerveaux russes reste profondément dommageable, particulièrement au vaste complexe hydroélectrique. La privatisation du secteur bancaire ayant pour le moment dégagé, comme seul bénéfice, une foule de mises en examen pour crimes économiques, restent les subsides de l'aide occidentale... dont les premiers remboursements commencent l'année prochaine. Comment payer, alors que l'Etat ne peut même assurer ses rentrées d'impôts, pourtant dérisoires, dans un pays ou le salaire moyen est inférieur à 30 dollars par mois ?... |
| Des formes particulières de religion musulmane |
| Dans ce marasme bigarré, l'avenir incertain est gros de conflits potentiels. En 1990, à Och, ville frontière avec la vallée ouzbek du Ferghana, les affrontements entre Ouzbeks et Kirghizes ont fait deux cents morts, exception notable à la paix ethnique qui prédomine dans un pays où les Kirghizes sont à peine majoritaires (52 %), et où seuls les Chinois sont cordialement détestés. La poussée islamiste de la plaine de Ferghana ne semble pas destinée à prendre dans un pays aux formes musulmanes particulières intégrant le culte des saints, le soufisme, le wahabbisme... En revanche, la prévention des conflits a fort à faire avec ce que les milieux de l'OSCE établis à Bichkek nomment "les conflits de la pauvreté" : banditisme de la faim, poussées religieuses motivées par la dégradation du niveau de vie, constitution de groupes criminels mafieux... |
| Sortie de l'uniformité grise : Mercedes et mendiants |
| Dans la vallée de Ferghana, citée souvent comme le berceau idéologique de l'islam politique en Asie centrale, c'est d'abord l'agriculture qui s'est retrouvée en enfer avec la disparition de la mécanisation, tombée en panne avec l'URSS, et la mise hors de portée des paysans des prix de l'engrais. Aujourd'hui, d'après la dernière enquête de la banque mondiale, 70 % des habitants de la vallée du Ferghana vivent sous le seuil de pauvreté, soit moins de 20 dollars par mois. Les conflits transfrontaliers liés au problème de l'eau (lire encadré) sont considérés comme "la première source potentielle de conflits inter-Etats" par l'OSCE. |
| Dans les rues de Bishkek commence à se creuser l'écart social : sortant de l'uniformité grise de la grande classe moyenne soviétique, les mendiants et les Mercedes se multiplient avec la frénésie qu'ont quelques-uns pour la libre entreprise. Mais dans leur immense majorité, se repliant sur les organisations ancestrales de la société face à des temps nouveaux qu'ils jugent incompréhensibles et hostiles, les habitants ne se mêlent pas de "tout ça", laissant les communiqués officiels vanter le "développement des services" et la "bonne marche des privatisations". La place politique est libre pour les réformes. Seul président d'Asie centrale à ne pas être l'ancien premier secrétaire local du Parti communiste, le président Akaïev sait que la "transition" n'est pas sans danger pour les peuples... et leurs gouvernements. |
| Si l'on accuse bien volontiers la topographie montagneuse et l'absence de ressources naturelles pour justifier la difficulté qu'ont les réformes à porter leur fruit, dans l'entourage gouvernemental on admet à voie basse que les prochaines années pourraient bien être "catastrophiques". Emergeant de l'époque soviétique pour plonger aussitôt dans le groupe des pays les plus pauvres de la planète, le Kirghizistan, ouvert mais corrompu, libéral mais bien peu démocratique, saura-t-il préserver autre chose que ses merveilleux paysages de cette fin chaotique du vingtième siècle ? n A Bishkek, |
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Le contentieux liquide Par J.R.
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Ce matin, des centaines de milliers d'habitants de Bishkek, la capitale kirghize, se réveillent sans eau chaude. Forgé à la rude école soviétique du pragmatisme, chacun vaque à ses occupations sans s'en alarmer. Une nouvelle fois, sans prévenir, le Kazakhstan a coupé le gaz. Si les relations commerciales entre la Kirghizie et ses deux puissants voisins, le Kazakhstan et l'Ouzbékistan, ne se détériorent officiellement pas plus pour l'instant, le ton monte en coulisses. Objet des contentieux : l'eau. Château d'eau unique en Asie centrale du fait de son relief, le Kirghizistan alimente les cultures des vastes plaines de ses voisins, grâce aux digues et aux canaux construits du temps de l'URSS. Ainsi l'immense vallée agricole du Ferghana est-elle dépendante à 80 % de l'approvisionnement côté kirghize. A l'inverse, pauvre en énergie naturelle, le gaz est fourni au Kirghizistan par les pays frontaliers. L'absence de liquidités pousse le gouvernement kirghize à proposer des accords "eau-contre-gaz", que la position de force des deux voisins empêche le plus souvent d'aboutir. Impayés contre impayés, les robinets alors se grippent de part et d'autre. D'après les responsables de l'OSCE installés a Bishkek, l'eau est la première cause potentielle de conflits frontaliers. Aggravées par la crise économique, politique et idéologique, les tensions aux frontières se cristallisent sur cette précieuse ressource. D'autant plus que dans cette région aride du globe, l'évaporation réduit de moitié le potentiel d'irrigation. Si la situation du Kirghizistan le contraint à vouloir vendre trop cher son eau, les Ouzbeks et les Kazakhs pourraient bien, sous la pression démographique, venir chercher le précieux liquide là où il se trouve... c'est à dire en territoire kirghize. Les crises transfrontalières remettraient alors en cause le fragile équilibre géopolitique de la région. Alors que l'approvisionnement en eau devient un problème mondial, ce cas d'école devrait faire réfléchir. |