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SOMVILLE Par Suzanne Bernard |
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| Parallèlement à une oeuvre qu'il développe depuis plus de cinquante ans dans tous les domaines des arts plastiques, Roger Somville a écrit des livres et de nombreux articles sur la peinture. Sa défense du Réalisme s'est affirmée avec force dans Pour le Réalisme (1969) et Hop là ! les pompiers les revoilà (1975). Peindre rend compte de ses réflexions et questionnements actuels, sans apporter de réponses définitives, mais sans renier le choix d'un engagement et les orientations d'une oeuvre où l'homme et l'artiste demeurent indissolublement liés. |
| Il faut un vrai courage aujourd'hui pour réitérer cette fidélité à ce que l'on porte en soi de meilleur, face aux retournements de l'Histoire et aux bouleversements de la modernité. Ne sont-ils pas traités, au mieux de "passéistes" et de "ringards" ceux et celles qui comme Somville ont encore l'audace de revendiquer certaines valeurs en chute libre aujourd'hui ? Des vieilles lunes, n'est-ce pas... Mais qui peut affirmer que ces vieilles lunes n'inspireront pas les soleils de l'avenir ? D'un bout à l'autre, Peindre fait référence à de glorieuses figures, Siqueiros, Brecht, Eisenstein... |
| D'abord, Somville, s'emploie bien sûr à définir ce qu'est pour lui le Réalisme. Pas de confusion entre Naturalisme et Réalisme : Le premier n'est qu'une "copie servile", alors que le second revendique "une mission transformatrice du réel". Ce réalisme-là, c'est ce que l'éveil du peintre capte quand il se libère des apparences, des conventions, des habitudes. C'est de l'invisible surgi du visible, les contradictions révélées de la réalité, bref "un surcroît de réel" ouvert au sacré, au rêve, au système. "Ne peut-on envisager l'art", écrit Somville, comme intuition de réalités autres sous l'apparence des choses quotidiennes et comme lieu de passage entre les mondes ? Toute oeuvre véritable ne détruit-elle pas d'une certaine façon le réel existant ? {...} Au sens où l'illustre Goya, le Réalisme est loin de ce qu'on croit." |
| On peut ne pas être d'accord avec Somville sur son rejet en bloc de l'art abstrait – cette position extrême, c'est son choix de peintre – mais il faut reconnaître la justesse de bon nombre de ses arguments, en particulier ses attaques contre "les thuriféraires des avant-gardes au nom de la modernité. C'est, écrit-il avec humour, l'urinoir de Duchamp contre la chapelle Sixtine" |
| Chaque époque a son terrorisme esthétique et ses tabous. (Allez donc dire aujourd'hui sans perdre la face que vous n'aimez pas Proust !) Somville est tout à fait conscient de l'inconfort et de l'incongruité de sa situation, mais il se pose de vraies questions, de celles qu'on n'ose plus poser, comme : pourquoi le débat sur la crise de l'art moderne demeure-t-il toujours muet sur la question du réalisme et de l'humanisme ? Pourquoi une tendance croissante à la perte de sens, à la déshumanisation ? Pourquoi le rejet de l'acquis légué par le passé, ainsi que la dévalorisation du "métier" ? "Est-ce donc la fin de l'Histoire, comme le théorisent les idéologues du capitalisme ?" Et de dénoncer "les trucages en forme d'art", "les productions vides", "le triomphe du moins que rien", toutes ces oeuvres portées au pinacle dans lesquelles sévissent "le conformisme du jamais vu", "le simplisme nul", "le bricolage esthète"... Sans oublier de citer Clément Greenberg, le fameux critique qui fait la loi sur les marchés américains : "Nous donnons du génie à qui nous voulons." Qui pourrait nier en effet que l'art moderne se trouve inféodé à un marché mondialisé qui fabrique des stars participant de l'idéologie esthétique dominante ? Il est à remarquer que l'opinion de Somville est de plus en plus partagée par un grand nombre d'amateurs et de consommateurs d'art, dont certains sont, justement, de fervents admirateurs des grands pionniers de l'art abstrait. |
| Que souhaiter donc pour demain ? Pour Somville, l'espoir réside dans un "art public", avec de nouveaux rapports de l'artiste au social, de nouvelles formes de créations qui "réintégreront la présence humaine", et sauront "assumer l'héritage". Réappropriation esthétique de la cité, naissance d'un "art intégral" où l'architecture se trouve liée à toutes les expressions artistiques, dans le pluralisme des tendances et l'expérimentation continue... Une nouvelle universalité de nouvelles formes de liens et de dialogue entre les hommes. Une esthétique, quant il le faut, de la résistance. Une maîtrise des hommes de leur Histoire. "Pourquoi, interroge Somville, ne peut-on pas envisager que tout reste encore à jouer ?" n S.B. |
| Roger Somville, |
| Peindre, |
| Le Temps des cerises, 230 p. 100 F |
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