Regards Juin 2000 - Lectures

PLANETE LIVRES
Les larmes de l'Amérique

Par Odette Casamayor


Pendant très longtemps vitale pour sa création, la rage est devenue cependant le plus redoutable ennemi, qu'il fallait vaincre, laisser de côté, pour embrasser l'amour et le pardon. Le romancier Hubert Selby Jr. l'a appris au milieu de son désespoir et de sa souffrance. Le vieux Moishe, protagoniste du livre le Saule, dernière livraison de cet écrivain mythique de la Love Generation, fait passer ce message à Bobby, un jeune noir du South Bronx.

Le drame de Bobby est qu'il doit se venger d'une bande de Portoricains qui l'ont tabassé dans la rue et vitriolé le visage de sa copine Maria.

La haine tisse une bonne partie du roman : elle garantit la survie de Bobby, mais conduit aussi Maria vers le seuil de la fenêtre de sa chambre d'hôpital, neuf étages, et enfin une solution à ce monde qu'elle ne comprenait pas. Le suicide de son amie ne fait qu'attiser la détermination de Bobby. Il faut que ses agresseurs payent parce que Maria, pense-t-il, clame vengeance depuis les cieux. Il dresse alors un plan. Ses muscles deviennent vigoureux. Bobby est prêt pour se venger. Cependant, il y a Moishe, qui a survécu aux camps de concentration nazis et à la perte de son fils pendant la guerre de Viet-Nam. Moishe qui lui aussi a été rongé des années durant par la rage et le désir de vengeance. Moishe qui croit aujourd'hui que le seul moyen de survivre à la haine qui condamne nos jours est justement d'y rénoncer. C'est lui qui avait soigné les blessures du corps de Bobby et qui s'efforce, jour après jour et ligne après ligne, de l'arracher aux griffes de la rage.

Ce combat est le coeur du roman, tout ce qu'il faut chercher en lui. C'est déjà une idée d'une force extraordinaire qui nous fait pardonner certains regrets, inévitables, qui effleurent lorsqu'on compare le Saule au grand chef-d'oeuvre de Hubert Selby, Last exit to Brooklyn, paru en 1964. Contrairement à ses cinq livres précédents, ici, la violence est condamnée pour céder la place au pardon. L'auteur, pour la première fois, ne cherche plus à décortiquer les noires profondeurs de sa société, mais à proposer une solution à ces problèmes. Et il semble qu'il n'a pas été facile pour Selby d'en arriver là : cela fait plus de dix ans que les premiers germes du Saule poussaient dans son humble appartement à Los Angelese.

L'auteur avoue aujourd'hui que certaines forces s'interposaient entre lui et son oeuvre et qu'une fois accomplie, une énorme fatigue s'est emparée de lui. C'est que, comme Moishe, Selby est un survivant de plusieurs morts. La première, lorsqu'il avait 18 ans et la tuberculose, les traitements à la streptomycine et les opérations successives ont fait de lui moins qu'un fantôme. Puis, il y a eu les drogues, la réclusion psychiatrique, la prison, l'alcool... L'écriture fut à ce moment-là son bras lévé contre la mort.

Last Exit to Brooklyn devint dès les année 60 un mythe de la littérature nord-américaine, symbole d'une génération, mais son auteur vit aujourd'hui grâce aux allocations chômage. Bien sûr, une bonne partie de ses droits d'auteur furent goulument bus par Selby, mais les universités et les éditeurs américains lui refusent toute aide.

Le Saule est disponible aux États-Unis uniquement grâce à un éditeur anglais. Aucune maison d'édition américaine n'a voulu le publier. Elles dérangent sans doute trop, les larmes du vieux Selby. n O.C.

Hubert Selby Jr.,

le Saule,

Traduit de l'anglais (USA) par Francis Kerline, Éditions de l'Olivier, 304 p., 130 F.

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