|
ITINERAIRES Par par Madeleine Rebérioux |
|
|
| S'il est devenu une manière de monument national, Jaurès, dont les statues dressées en place publiques continuent assez régulièrement d'être souillées, ne fut jamais un "socialiste convenable". |
| Non, Jaurès n'est pas Proudhon, d'ailleurs très supérieur à cette formule fameuse : "la propriété, c'est le vol !" Non, Jaurès n'est pas Ravachol qui monte à l'échafaud le 11 juillet 1892 en chantant : "Si tu veux être heureux, nom de Dieu, pends ton propriétaire." Mais il n'est pas non plus un humaniste bêlant, un qui souhaitait la paix – qui ne la souhaite pas ? – comme on dit aujourd'hui dans les salons où on regrette qu'à la suite d'un malentendu entre deux patriotes, il ait été assassiné le 31 juillet 1914. Et, s'il est devenu une manière de monument national, lui, dont les statues dressées en place publiques continuent assez régulièrement d'être souillées, il ne fut jamais un "socialiste convenable". Inconvenant au contraire, ce Jean Jaurès. A l'écart du temps, parfois. Et, savant en avance sur notre temps : voyez les batailles qu'il mène en faveur des retraites "ouvrières et paysannes", ou les arguments qu'il développe pour la diminution du temps de travail. En avance aussi quand il nous oblige à confronter à l'universalité des droits la diversité des cultures, au temps du colonialisme triomphant. |
| Ces quelques lignes n'ont pas pour but de rappeler ces évidences auxquelles la publication en dix-huit volumes de ses oeuvres, très incomplètes, apportera la charge documentaire indispensable. Je voudrais seulement évoquer, très brièvement, la place, centrale dans sa pensée, de la question de la propriété et les étapes qui le conduisent au collectivisme. Un concept forgé par le socialisme avant lui, mais dont il a fait l'horizon de sa vie. |
| S'en réclamer aujourd'hui, fi donc ! Pas de façon plus sûre d'être catalogué ringard, ce qui ne fait jamais plaisir. Or, il s'agit, pour Jaurès, de ce à l'aune de quoi toute réforme, la plus menue soit- elle, doit être mesurée : nous rapproche-t-elle au moins de la propriété collective des moyens de production ? Un des objectifs des OEuvres, c'est justement de faire comprendre l'histoire de cette conviction. C'est aussi de nous intéresser aujourd'hui à la fois au moment, contingent, que nous vivons et à la pérennité du capitalisme, objet de nos analyses ; et c'est de répondre aux nouvelles variations que l'on nous joue aujourd'hui sur l'air – et l'ère, excusez ce jeu de mots – du capital : pardon d'évoquer sa pérennité. |
| Alors Jaurès ? Un préalable |
| Il n'est pas de ceux que tourmentent les conceptions dites "jus naturalistes". Historien, dès qu'il s'agit des hommes, plus proche de Rousseau que John Locke, il ne se réfère que rarement à l'énumération des droits énoncés en 1789. A vrai dire un d'entre eux est, à ses yeux, fondamental : la liberté car elle induit l'émancipation et l'exaltation possible de l'être en chaque individu. S'agissant de la propriété, son rousseauisme éclate : elle découle du pacte social ; c'est à la société que revient le droit de l'organiser ; à la loi et donc aux citoyens qui la produisent, d'en fixer les limites changeantes. Bref, ce qui l'intéresse ce sont les "droits de l'Homme en société", comme le disait aussi bien Robespierre que Vergniaud lors des débats qui préludèrent à la deuxième Déclaration des droits : celle de 1793, celle de la République. Le règne de la loi définit donc les limites du droit dit naturel : la propriété n'est pas inaltérable, l'imprescribilité est récusée. En revanche, le maintien de l'adjectif "sacré" souligne l'importance des propriétés pour "l'homme en tant que bourgeois" selon la formule de Marx dans la Question juive, non récusée par Jaurès. Mais qui prime sur les "intérêts de chacun" sans condition d'une "juste indemnité". |
| Un itinéraire collectiviste |
| Reste que, en 1879, lors du congrès de Marseille, considéré fondateur du socialisme français avec un vigoureux soutien anarchiste, Jaurès ignore tout du collectivisme, leur doctrine commune. Il admire en politique Ferry et surtout Gambetta. Et c'est sur une liste républicaine qu'il est élu député du Tarn à 26 ans en 1885 : il vote alors, et jusqu'en 1889, il votera pour Ferry. Or ces primes années sont celles justement où il se déclare collectiviste, en discordance, apparente, avec ses choix politiques explicites. Il a relaté bien des fois cet itinéraire. On retiendra la première de ces confessions, exigée par le sénateur Bernard Lavergne avec qui il dialogue en 1893 dans la Dépêche de Toulouse : "Oui, dès les premiers mois de la Chambre de 1885, j'avais le sentiment profond et le dégoût des iniquités sociales actuelles ; et le remède m'était apparu dans l'organisation collective. J'ai rédigé pour moi seul en 1886 des études collectivistes que j'ai encore, où j'essayais de préciser pour moi les difficultés et le problème. Nous siégions côte à côte et déjà un abîme nous séparait. Mais {...} je ne me suis rallié tout haut au collectivisme explicite que lorsque j'ai eu la conviction absolue qu'il laissait à la personne humaine toute son activité légitime et tous ses droits." |
| Le manuscrit n'a pas été retrouvé. Nous disposons en revanche pour l'année 1891 de sa thèse (en latin) sur les Premiers Linéaments du socialisme allemand ; il demande à Fichte et à Hegel, à Lassalle et à Marx de répondre à la question : que signifie étendre à tous la propriété ? Nous disposons – le texte encore inédit sera publié dans le tome 2 des OEuvres – du débat, intime, qu'il engage avec Albert de Mun, pendant l'ère 1891, sur "la question sociale". Nous disposons de sa polémique publique avec Bernard Lavergne dans les colonnes de la Dépêche entre septembre 1893 et janvier 1894. A chaque instant, il précise sa conviction : pas d'autre solution que la propriété collective des moyens de production. |
| L'encre de ces textes est à peine sèche que Jaurès passe à l'exposé positif : quatre grands articles dans la Revue socialiste entre mars 1895 et mai 1896. Un livre aurait dû en naître, il avorte : le lock-out des verriers de Carmaux arrête net la rédaction : c'est une fois de plus, le passage du militantisme intellectuel au militantisme ouvrier, celui-là même qui ne peut avoir qu'un horizon : le collectivisme. "Nous n'avons à vivre qu'une vie d'homme, et c'est oeuvre d'homme que nous voulons faire." |
| Mais l'essentiel est acquis. Ni l'affaire Dreyfus – qu'on relise "Socialisme et liberté" paru dans la Revue de Paris en décembre 1898 –, ni l'immense Histoire socialiste de la Révolution française (1900-1904), ni l'épisode millerandiste, ni l'alliance avec les radicaux à l'heure du bloc des Gauches, n'y changeront rien : la pensée de Jaurès se module, s'enrichit ; l'essentiel – ce qui donne sens, comme on dit aujourd'hui – ne bougera plus. Un seul horizon : la propriété collective des moyens de production. Pouvons-nous faire semblant de l'ignorer ? Ou le passer aux pertes et profits des inévitables sottises ? |
| Fort bien mais sur le fond ? |
| Car c'est du fond qu'il s'agit. Pourquoi tant d'efforts, pourquoi tant d'essais, au sens sportif du terme ? Pourquoi tant d'écrits, peu répétitifs au total, jusque dans leur stabilité ? Où est en somme l'originalité de Jaurès ? Dans l'apprentissage d'une démarche, assurément. Dans l'articulation entre la pratique et la philosophie ? Cela s'appelle l'histoire. Dans la découverte de la réalité sociale et politique et de son désaccord avec le discours, officiel, fût-il républicain : eh oui ! dans le mépris, dès lors, de la République : jamais, car elle détient les voies de son propre dépassement. |
| Car Jaurès ne passe pas sa vie à décrypter Fichte et Hegel, à séparer Lassalle et Marx, ces philosophes, des luttes de leurs temps : leur grandeur est d'avoir agi et d'avoir pensé. De même que, Jaurès dixit, "l'économie désigne pour Marx tout le système de la production du travail et de la propriété" – pas mal ! – de même, c'est par un va-et-vient constant entre l'état social et politique et la lecture des philosophes allemands que lui, Jaurès, a forgé sa vision du collectivisme. D'une certaine façon, politique d'abord, le manuscrit inédit de 1891 dénonce une "violence cachée", fruit d'une "iniquité essentielle", la propriété : elle agit comme "une tyrannie", sur les ouvriers, les paysans, les syndicats eux-mêmes qui "vivent du ressentiment". Signe que "les choses sont maîtresses de l'homme". Il le découvre à chaque étape, à chaque instant de sa vie militante : ce sont, depuis 1885, les mineurs de Carmaux qui tentent d'obtenir que la loi les autorise à élire leurs délégués à la sécurité et à sauvegarder leurs vies dont les maîtres de la mine se considèrent propriétaires ; c'est, en 1892, la violente contradiction qui éclate entre le suffrage universel et le marquis de Salages (il refuse de laisser au maire socialiste, Calvignac, son salarié, le temps nécessaire pour l'exercice de ses fonctions). |
| Du côté des paysans, pas de différences : "leur âme même" est devenue "un objet de propriété". La tyrannie est partout politique et sociale mêlée. "La question de la propriété" est à l'ordre du jour dans la rue, dans les fabriques, dans la presse, dans les livres, à l'université et jusqu'au parlement, ce temple de la sagesse. Mais il ne suffit pas de condamner le système et ses conséquences. Il faut poser la question du pouvoir : qui gérera le capital s'il devient propriété collective ? Question difficile : elle suppose qu'on fasse bouillir quelque peu les "marmites du futur", pour parler comme Marx ; elle suppose qu'au-delà d'une gestion plus égalitaire, on s'intéresse aux initiatives, à la liberté des individus. Ici, les libertaires montent sur le pont. Et Jaurès aussi. La Nation propriétaire ? D'accord. Mais qu'est-ce à dire ? Il faudra bien que ce collectif d'individus désigne des collectivités gestionnaires. L'administration ? |
| D'accord. L'industrie gérée par l'Etat pourrait supprimer le chômage – angoissant pour Jaurès, mais dont il ne perçait pas toujours le caractère structurel – et encourager, à l'exemple des PTT, les initiatives. Mais l'Etat patron n'est pas plus sa tasse de thé qu'il ne satisfait les avant-gardes sociales : gare à l'autoritarisme, au militarisme, au fonctionnarisme ! Que faire alors ? |
| Les coopératives de production, la solution de 1848, ont, hélas, démontré qu'en permanence elles reconstituaient du patronat, divisaient le monde du travail : pas de mine aux mineurs ; pas de verrerie aux verriers ! Jaurès, en 1895, s'aventure, jalonnant, sur le chemin de la "propriété corporative". Qu'est-ce à dire ? Les travailleurs groupés par industries recevront cette délégation propriétaire. A eux d'intégrer "l'armée des sans-travail", l'armée de réserve du capital. Chaque groupe sera dirigé par un conseil national élu au suffrage universel. |
| L'élection comme garantie ? D'accord. Mais la dérive corporatiste menace. L'intérêt commun dont la propriété nationale est porteuse, l'harmonie entre la métallurgie, les grands magasins et la poste – si j'ose une juxtaposition aussi hardie – seront confiés à un conseil national du travail, où siégeront non seulement les délégués élus des corporations mais des "représentants directs de la Nation". Une esquisse de la "République industrielle" : un système collectiviste qui reste soumis aux mécanismes fondamentaux du capitalisme, dont on aura extirpé l'ivraie qui le pourrit : la propriété privée des moyens de production. Utopie ? Certes non, car les temps sont venus où la conscience philosophique et la conscience ouvrière, l'organisation syndicale et le militantisme socialiste font chorus. L'avenir est devenu non plus seulement concevable, mais possible. C'est le génie de Marx de l'avoir montré en rapprochant la pensée socialiste et le mouvement ouvrier. |
| Le détail importe peu. L'avenir ne s'arrête pas. Jaurès pense ici en historien. Car l'histoire ne demande pas seulement au passé des exemples. Et ne se borne pas à montrer que la Révolution française, gardienne du droit de propriété, lui a porté les coups les plus rudes : biens du clergé, biens des émigrés, vous avez été confisqués ! L'histoire est aussi et surtout gardienne de l'avenir : quand la propriété des moyens de production sera socialisée, le temps ne se fixera pas, le présent ne se figera pas, l'histoire des hommes libres progressera. Encore faut-il y parvenir : ici s'avance la lutte, toujours masquée, des opprimés. Sociale, politique, universelle : face aux mensonges du capital mondialisé. |
|
|