Regards Juin 2000 - L'Evénement

ALGERIE
Alger attend toujours la vie

Par Emmanuel Riondé


Mi-juin, le président algérien Abdelaziz Bouteflika devrait être en France pour une visite d'Etat. L'occasion d'un coup de projecteur sur un pays meurtri. Là-bas, on massacre moins mais le pays peine à renaître des cendres de cette guerre opaque. Voyage de l'autre côté de la Méditerranée, analyse des enjeux de la rencontre Chirac-Bouteflika. Rencontre avec un poète "made in Djurdjura". Et retour sur une histoire franco-algérienne, pétrie d'amour et de haine.

C'est un bourdonnement aigu. Un sifflement métallique qui glisse de terrasses en terrasses, de balcons en balcons, qui rebondit sur les citernes d'eau et les façades défraîchies. Dans le silence maritime des soirées d'Alger, les paraboles blanches se répondent. Elles fouinent la douce chaleur du printemps, en quête du satellite qui remplira la lucarne d'autres mondes, fera entrer un air moins vicié.

L'Algérie est malade, manque de vent. Et sa grande capitale (6 millions d'habitants, un cinquième de la population du pays) est le symptôme le plus inquiétant de cet étouffement. Un an après l'arrivée du président Abdelaziz Bouteflika, c'est un pays éclaté, déchiré, noué aussi, qui se demande où il va. Et avec qui. Malgré la concorde civile, on tue toujours en Algérie. Début mai, l'arrivée d'Amnesty International a été saluée par un massacre digne des pires heures de la dernière décennie. Sur la route de Médéa, des hommes en armes ont enflammé un bus. 23 morts. Cette guerre qui n'a épargné personne n'est donc pas achevée et les promenades aux alentours des grandes villes restent très hasardeuses. Les massifs forestiers de Grande Kabylie sont quasiment interdits d'accès.

L'odeur de la mort

Pourtant, si l'on s'en tient à la froide réalité des chiffres, la situation sécuritaire s'est sensiblement améliorée. Des 100 000 morts et 20 000 disparus recensés depuis 1992, on est passé à 200 morts par mois, au cours de la dernière année. En 1995, la tension était palpable de manière quasi physique. Il ne se passait guère de jour sans fusillade, sans bombe, sans assassinat. Côté police, les bavures et exécutions sommaires ne se comptaient plus.

Aujourd'hui, le couvre-feu est levé. Et cela fait presque un an que les "terros", comme on les appelle ici, n'ont plus frappé dans Alger. Dans le même temps, la situation sociale, elle, n'a cessé de se dégrader. Le taux de chômage frôle les 30 %. S'il continue sur la même courbe, en 2010, un Algérien sur deux sera privé d'emploi. Des maladies endémiques réapparaissent comme la tuberculose, la typhoïde...

Conséquence du chômage et cause de la situation sanitaire, la crise du logement bat son plein. Ce soir-là, Karim, 30 ans, jeune commerçant, veut montrer l'autre Alger. Sa 306 "bijou" (Peugeot) quitte Hussein Dey pour entrer dans les cités du quartier La Montagne. Sa mâchoire se crispe. "Ici, tu va comprendre pourquoi le FIS, pourquoi le terrorisme..." Les cités ? Le tiers monde. D'authentiques bidonvilles qui nOEont rien à envier à ceux de Tananarive. Des barres d'immeubles vieilles et souillées font face à des "habitations" bâties de ferraille et de tôle. Dedans, s'entassent des familles trop nombreuses. Ici, comme à El Harrach, un quartier attenant, c'est Alger la boue, Alger la misère.

Dans un virage, Karim freine, désigne un enfant qui fouille les poubelles. Il a la rage au bord des lèvres. "Pourquoi on en est là ? Qui a fait ça ? C'est ça l'Algérie, notre Algérie ?" Silence. La "bijou" s'engage sur l'autoroute, il glisse une cassette des Gnawas Diffusion dans l'auto radio. Un groupe lyonnais dont le chanteur est le fils du grand poète Kateb Yacine. Karim écoute les Gnawas "parce qu'ils disent des choses sur l'Algérie qu'on n'entend nulle part ailleurs". Il chantonne en français, s'interrompt brutalement : "Notre problème à nous, les Algériens, c'est que nous ne savons pas qui nous sommes..."

Jeunesse désenchantée

Pas très loin de La Montagne, le quartier de Hydra exhibe ses villas chics, avec bars américanisés, pizzerias à la romaine. Hydra est l'un des repères de la Tchi-tchi, la jeunesse dorée algéroise, dont les plus éminents représentants, fils de militaires, résidents du Club des Pins, circulent dans des véhicules flambant neufs. Une Algérie peu à peu privée de sa classe moyenne et qui, selon le schéma classique, serait divisée entre une minorité très riche et une majorité très pauvre ? Là réside une partie seulement de la complexité algérienne, de sa crise d'identité. Car l'éclatement de la société n'est pas seulement économique. Une génération de trentenaires, née juste après l'indépendance, semble au bord de l'implosion. Rochdi en est. Depuis un an, il dit "traverser une mauvaise passe". Se contenter de "régler les problèmes au jour le jour". Il a cessé de jouer du jazz, ne trouve plus l'inspiration pour écrire ses poèmes et nouvelles. Titulaire d'un bon diplôme en sport (équivalent de bac 5), il vit encore chez ses parents, et touche un salaire d'environ 7 000 dinars par mois (un peu moins de 700 FF) pour enseigner le sport à de jeunes scolaires. Il souhaiterait intégrer un DESS en France. Mais le dossier est bloqué par une administration archaïque, qui verse chaque jour un peu plus dans la corruption. Rochdi, lorsqu'il parle de sa vie de jeune algérien, évoque les silences étouffants du père, un ancien moudjahidin qui, jamais, n'a évoqué avec lui l'état du pays. Il parle de la "misère sexuelle", de la différence impossible, de l'intolérance ambiante. Il parle de "l'attente de vie". Rochdi en a assez du culte des anciens combattants dont le ministère dispose "du quatrième budget de l'Etat alors que celui de la santé n'arrive qu'à la dixième place". Parfois même, il se surprend à dire qu'il "hait les Algériens, ce peuple de lâches"...

Leïla ne peut entendre ce féroce désenchantement sans tressaillir. Elle appartient à une autre génération, qui a construit la libération puis vécu la Révolution algérienne. Son métier de journaliste lui a permis de partir à la rencontre de son pays, de découvrir le monde, d'assouvir sa soif de culture. Leïla, comme tous ses amis, a cru à une autre Algérie, vraiment libre et démocratique. Surtout, le temps d'un état de grâce, elle en a même aperçu l'ébauche. Les fondations semblaient si solides, l'élan si fougueux. Il a fallu du temps pour admettre qu'une poignée de militaires avait choisi d'éreinter ce bel avenir en confisquant les immenses richesses du pays. Mais, même évanoui, un rêve fait toujours rêver. Leïla invite Rochdi à lire, à continuer à y croire. Il lui répond : "Pour quoi faire ?" Tous deux se retrouvent pourtant dans une forme de "crainte" diffuse de la nouvelle génération, celle des moins de trente ans. Ils représentent 75 % de la population actuelle. Et ils seraient sans scrupules, et, surtout "sans culture".

Mais quelle culture ? "L'Algérie est une catastrophe anthropologique et une tragédie linguistique", tranche Leïla. "L'arabisation forcée a fait des dégâts. Le pouvoir en a abusé. Au prétexte qu'il s'agissait de notre véritable langue, il a utilisé l'arabe littéraire, que personne ne comprend ici, dans ses discours. Et cela au service d'une langue de bois très politique. Aujourd'hui, les jeunes parlent une forme de franco-arabe. C'est tragique. De toute façon, l'homogénéité algérienne est un leurre. Chaque région à sa culture linguistique, sa façon de vivre, de se nourrir et de s'habiller." De ces régions, la Kabylie reste certainement l'une des plus frondeuses à l'égard du pouvoir central. A Tizi-Ouzou, les panneaux de signalisation sont rédigés en arabe, kabyle, puis en français...

Islamisme politique

Eclatement, encore, dans le rapport à la religion et à la politique. Pour Leila, la culture islamique pèse de tout son poids sur la société algérienne. "Nous n'avons pas été unifiés autour d'un drapeau mais autour d'une religion, estime-t-elle. Il ne faut pas oublier que le premier article de notre constitution érige l'Islam en religion d'Etat. [...] Après l'indépendance, souligne Leïla, les enseignants arabes en Algérie étaient égyptiens, syriens ou jordaniens. Durant une quinzaine d'années, c'est un théologien égyptien, qui a donné le sermon du vendredi à la télé. Il était réfugié politique ici, issu de la branche dure de l'islamisme. Cela a été un véritable matraquage..." Pour elle, cependant, non-pratiquante qui se dit "arabo-berbère", l'islam reste une "très belle religion". Mais pour Rochdi qui se veut malgré tout "Algérien", l'islam est surtout porteur de danger... Et, à l'image de la jeunesse algérienne, il semble écoeuré par les partis politiques. Karim, le commerçant : "Je me souviens de la tuerie de Bentallah, en 1997 : 600 morts, égorgés au couteau dans une nuit à moins de 10 km d'une caserne de l'armée. C'est dur de tuer quelqu'un à l'arme blanche. Il se débat, se défend. Il faut du temps pour égorger 600 personnes. Il n'y a pas eu un seul survivant... Le lendemain, à l'Assemblée nationale, pas un mot d'explication n'a été donné. De la part d'aucun parti politique présent. Même pas une minute de silence. Alors, quel parti mérite notre estime ?" A cela, Leïla ne peut répondre. Mais elle, au moins, a eu le temps de croire à la politique.

C'est cette Algérie-là, blessée, hétérogène, confuse, où les contradictions surgissent au coeur de chaque débat, chaque rencontre, qui aborde le troisième millénaire. La guerre n'a pas éteint la soif de liberté qu'avait exprimée la jeunesse en 1988. Simplement, l'odeur de la mort rôdant, même les plus rebelles se sont méfiés. Ou ont quitté ce pays où la terreur aveugle venait s'ajouter aux brides du pouvoir. Ceux qui avaient 20 ans cette année là, et qui s'étaient fait tirer dessus par l'armée algérienne (environ 500 morts au mois d'octobre), sont les trentenaires d'aujourd'hui. Et ils rêvent toujours de la même liberté.

Le diagnostic politique est d'un journaliste du bimensuel Libre Algérie qui tient à garder l'anonymat : "Puisque le pouvoir nous assure que l'islamisme politique est la cause de tous nos malheurs, qu'attend-on pour en faire le bilan au bout de dix ans ? Pourquoi les politiques ne s'attachent-ils pas à ça ? La réalité est que le pouvoir en place se refuse à une véritable alternance. Ils ont laissé se fabriquer un terrible ennemi de toute pièce qui, ensuite, a légitimé les coup de forces de l'Etat. Ils ont installé un sentiment de terreur, en allant jusqu'à assassiner, dans un lieu clos et protégé, un président de la République en exercice, Boudiaf, pour bien faire comprendre que personne n'était à l'abri dans ce pays. A partir de là, la psychose a pris racine. Ces dix ans de terreur, de précarité générale, ont complètement atomisé la société."

Le chaos qui dérape

En Algérie, il est arrivé que des frères s'entretuent. L'un était entré dans la police, l'autre avait rejoint le maquis... Lorsqu'il songe à cette période, Rochdi souligne amèrement que "en dix ans de guerre, il n'y a pas eu un seul ministère qui a sauté, le Club des Pins n'a pas connu d'attentats. C'est bizarre, non ?" Kais, algérien vivant aux Etats-Unis jure, lui, que "100 000 Algériens sont morts pour rien". La conscience d'un chaos d'abord planifié, qui, ensuite, aurait dérapé, semble générale. Qui a intérêt à ce que la confusion demeure ? Le pouvoir en place semble y trouver son compte. Sinon, comment expliquer que la presse aux ordres (c'est-à-dire une très grande partie de la presse), accable la mission, a priori objective, d'Amnesty International ?

En dix ans, le pouvoir a favorisé l'émergence d'un milieu associatif foisonnant mais complètement factice. Pour les droits de l'Homme, de la femme, pour les jeunes. Un enfilage de coquilles vides qui ne rassemble personne au sein de la société. Par contre, les vrais associations, indépendantes et susceptibles de jouer un rôle de contre-pouvoir, n'ont bénéficié d'aucun soutien, d'aucune autorisation de réunion. "Dans le même temps, souligne le journaliste, l'Etat a laissé se développer une économie complètement illégale, échappant au fisc. Vu les petits salaires, même ceux qui avaient conscience de la perversion de ce système, y ont un peu touché, parce qu'il faut bien vivre..."

A Alger, on peut entendre l'histoire de cet Algérien imprudent qui a voulu importer du sucre : "Ils ont interdit au bateau d'accoster pendant quarante-cinq jours. Une fois au port, ils ont surtaxé sa cargaison. Le type a eu à peine de quoi rembourser ses frais. Mais ça ne suffisait pas. Quelques jours plus tard, des flics ont débarqué chez lui. Le message a été très clair. La prochaine fois, c'est deux balles dans la tête..." Sucre, café, on ne touche pas. Monopole d'Etat. D'Etat ? Non, de quelques clans de généraux, toujours les mêmes depuis 1965. La presse ne sort pas ces dossiers-là. L'autocensure est générale. Pour le journaliste de Libre Algérie, elle est même, trop souvent, "consentie".

Alors, à défaut de certitudes, Alger bruisse de rumeurs. Et, en bonne méditerranéenne, apprécie les petits bonheurs du printemps revenu. La plage, le soleil. Pour le reste, on s'en sort à l'humour, ou au rêve. Et il en faut une bonne dose pour gérer les méandres d'une vie quotidienne devenue kafkaïenne. Il y a des procès partout à Alger. On s'attaque entre voisins pour un mur trop haut ou une infiltration d'eau.

Heureusement, il y a Mourad, condensé éloquent d'une existence tragiquo-absurde. Mourad en son combat. Est-ce de l'inconscience ou de la poésie ? Depuis quelques mois, Mourad est entré en guerre pour sauver un bananier. Un grand et beau bananier qui pousse devant la fenêtre de sa chambre, entre un laurier et un acacia au coeur d'une trouée de béton. Un bananier que veut lui arracher sa voisine parce que... Pourquoi, au fait ? Parce qu'il gêne la vue, parce que Mourad, célibataire, rêveur et curieusement épris de cette Jamaïque qu'il n'a jamais vue, ne vit pas comme elle. Mais Mourad préfère "mourir" que de se faire arracher son bananier. Ce soir, veille de départ, il l'a promis : il s'assiéra au pied de l'arbre, débouchera une bouteille de Coteaux de Tlemcen, mettra une cassette de Bob Marley, allumera une clope. S'il a trouvé son Gardenal, il sera en forme. Alors il boira la bouteille à la gloire des espoirs évanouis, des amitiés exilées, à l'espérance de jours moins compliqués. Il la boira goulûment, sans pitié. Parce que, depuis dix ans, on boit beaucoup à Alger.

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