Regards Juin 2000 - La Création

BANDES DESSINEES
Des planches de salut

Par Frédérique Pelletier


Trois jeunes auteurs de BD sont primés cette année au Festival d'Angoulême. Blutch, David B. et Christophe Blain viennent d'être publiés par les éditions Dargaud dans la collection Poisson pilote. Rencontre.

Ne pas chercher à étiqueter Blutch. A l'instar du caporal des Tuniques Bleues, son homonyne, ce jeune talent de la scène BD se méfie des dogmes. "Je ne crois pas au groupe, à la tribu. J'ai toujours essayé de ne pas m'enfermer dans une école, dans un style, une vision. Je dessine seul depuis mon enfance." Electron libre, timide et peu loquace, cette graine d'anar a préféré poser ses planches du côté de Perpignan, loin des effets de manches de la capitale. Mais la gloire le rattrape malgré tout et à 32 ans, Bluch suscite déjà l'admiration de ses pairs. On vante ses personnages sensuels, charnels, presque vivants, son noir et blanc expressionniste, la souplesse de son trait épuré malgré les hachures. Et surtout, sa capacité de changer de style en passant d'un genre à l'autre. Qu'il dessine un western, un peplum ou une comédie, Blutch se met au service de l'histoire avant tout. Et chacune requiert un style différent, un rythme propre, des codes avec lesquels il joue à merveille. "Faire une BD ressemble plus à de l'écriture qu'à de la peinture. On applique une grammaire des signes." Ici pas d'albums flamboyants. Le dessin automatique inventé par Moebius dans Arzach est relégué à l'époque des cavernes. On est presque à l'opposé de l'explosion graphique et des expérimentations des années 1970. "Je ne suis pas du tout ému par l'idée romantique que peut véhiculer le Surréalisme. Breton me fait chier. Je préfère Giacometti." Chercheur solitaire, artisan avant d'être artiste, écrivain autant que dessinateur, Blutch cisèle ses scénarios et affûte ses dialogues.

Exemple, cette délicieuse réplique dans Mademoiselle Sunnymoon : "Malade, moi ? Mais c'est impossible, je ne supporte pas la douleur." Rien de bien étonnant au fait que Blutch ait décroché l'aph'art humour à Angoulême 2000 pour Blotch, le roi de Paris, un pastiche de la vie à Fluide Glacial, journal dans lequel il dessine depuis l'âge de 20 ans. "C'est une autobiographie au négatif", avance Blutch. Blurp ! Blotch cumule tous les défauts de la race humaine : sorte de père Ubu de la BD, il est gras, fat, lubrique, raciste, phallo et renvoie une vision absolument horrible de la vie en société où tout le monde cherche à humilier l'autre. Il y a du Lauzier dans ses gags.

Francs-tireurs : la rebellion comme signe de maturité artistique

Blutch dégomme avec application tous ces dessinateurs présomptueux, peut-être lui un jour, devenus des notables de la profession, sûrs de leur art et de leur bon goût. Ceux que la notoriété a enfin atteint, ceux qui voient la BD comme un art avec un grand A. Les auteurs de cette fin de siècle, qui ont débuté dans les années 1990, semblent au dessus de ce débat des années 1970-80 qui voulait que la BD soit un art, le 9e. Par rébellion ? Non, par simple maturité. D'ailleurs, les expériences de Druillet ou Moebius sont pour eux salutaires. Un tantinet désabusés, jamais cyniques, sous leurs propos acerbes se cachent une grande tendresse et beaucoup de pudeur.

A l'image de Lewis Trondheim, dessinateur minimaliste de Lapinot, lapin bougon plein de bon sens, peut-être l'auteur le plus connu du grand public. L'un des quatres fondateurs de L'Association avec David B. C'était en 1990, les grosses maisons d'édition tablaient surtout sur les séries telles que Largo Winch, XIII ou Thorgal. Impossible de faire de l'intimisme. Qu'à cela ne tienne. Les quatre garçons dans le vent montent leur propre structure indépendante près de la Place de la République. En avant pour la révolution en noir et blanc. Le récit autobiographique s'impose, chacun y dévoile ses problèmes affectifs, son mal de vivre ou sa colère. Dix ans après, L'Association ne se repose toujours pas sur ses lauriers. En décembre, elle publiait un énorme pavé de 2000 pages, Comix 2000, où 324 auteurs de 29 pays différents exposent leur vision désanchantée du XXe siècle. Elle continue d'éditer sa revue Lapin et quelque quinze albums par an.

Fortes de l'expérience de l'Association, d'autres modestes mais précieux éditeurs ont vu le jour, comme Cornelius, Amok, Fréon... Aujourd'hui, les grandes maisons tentent d'attraper tous ces francs-tireurs dans leurs filets : Dargaud crée une collection Poisson Pilote, spécialement dédiée à la scène alternative, Dupuis sort en mai un album d'Emmanuel Guibert et David B.

Raconter une histoire sans jamais donner de leçons de morale

Autre grande révélation des années 1990, formidable conteur, pionnier de cette génération qui explore les relations humaines et accorde une importance de taille à ses personnages sans jamais négliger l'histoire, David B. est le digne fils des Pratt, Munoz, Forest, Crumb... Dans l'Ascension du haut-mal, récit autobiographique aux magnifiques envolées oniriques, il raconte son frère épileptique, sa culpabilité de gamin turbulent et bien portant, l'incompréhension des crises, l'isolement. Il étale aussi ses souvenirs de gosse né dans la seconde moitié du XXe siècle, bercé par les terrifiants récits des tranchées et plus encore par les "photos des squelettes en pyjamas", aperçus au détour d'un livre. En griot européen, David B. perpétue la tradition orale de nos ancêtres, des animaux autant sauvages que mythiques hantent ses décors nocturnes, ses démons intérieurs prennent l'allure de serpents, d'énormes chats ou de dragons.

Un vrai enchantement. Christophe Blain qui a dessiné pour lui la Révolte d'Hop Frog, un magnifique western surréaliste, n'en revient toujours pas : "C'est un grand narrateur." Pourtant, ils partageaient le même atelier, place des Vosges. Un duplex en fouillis, à deux pas de l'appartement de Victor Hugo, qui accueillait il y a encore deux ans certains auteurs de l'Association (Lewis Trondheim, Jean-Christophe Menu...) et quelques indépendants (Tronchet, Joann Sfar, Emmanuel Guibert...). "Quand tu travailles avec un scénariste, c'est préférable d'avoir une relation affective avec lui. Il faut que tu puisses dire ce qu'il est à travers son histoire, qu'il t'emmène dans un univers qui te séduise, mais qui n'est pas le tien", précise Christophe Blain, le matelot de la bande. Il a fait son service dans la marine et en a rapporté de nombreux carnets de croquis, un carnet de bord et surtout un somptueux album, primé à Angoulême 2000, le Réducteur de vitesse.

Entre autobiographie, récit ethnographique et conte fantastique, on suit la descente aux enfers de deux bleus dans les entrailles d'un vieux navire de guerre. Album oppressant, étouffant, qui possède, par moment, la même force dramatique qu'un roman de Conrad et la même puissance onirique que Corto Maltese "J'y ai mis toutes mes phobies, mes angoisses, mes fascinations. Mais c'est aussi une manière pudique de dire à quel point ces marins ont compté pour moi. J'écris pour les gens que j'aime et je souhaite que les lecteurs ressentent l'amour que j'ai pour mes personnages." Même discours chez Joann Sfar avec lequel travaille Christophe Blain sur Donjon en compagnie de Trondheim. "Je ne fais jamais de second degré. Je ne me moque pas de mes personnages. Par contre, j'ai à coeur de les mettre en difficultés." Joann Sfar représente en général des monstres, parfois à deux têtes, des fantômes écossais, des momies en folie ou des savants allumés.

Des héros exubérants, grandiloquents, des exclus qui tentent de se faire accepter par les gens "normaux". En vain. "Ce sont un peu des masques de la comedia dell'arte. Si je les mets tous en costar cravate avec la même tête on va aboutir à un polar à la XIII où l'on s'ennuie, tandis que si je leur mets des vrais têtes de carnaval, tout en les prenant au sérieux, on peut rire." Les personnages si faillibles de Joann Sfar portent en eux les germes de la shoah, du martyr du peuple juif, à l'instar de ses auteurs tourmentés, maniaco-dépressifs à l'humour subtil que sont Woody Allen ou Philippe Roth. "Le judaïsme repose sur l'idée de ritualiser le quotidien, de donner beaucoup d'importance au jour qu'on vit et de ne pas les trouver interchangeables", poursuit Joann Sfar. "On navigue sans cesse entre l'enthousiasme et la tragédie". Ainsi pourrait-t-on résumer les albums de tous ces jeunes auteurs qui ont juste à coeur de raconter une histoire sans jamais donner de leçons de morale, contrairement à leur aînés. Ces enfants d'après 68 ont retenu les leçons du passé. "Je mets en scène des personnages qui rencontrent des problèmes, mais je n'explique pas comment ils peuvent s'en sortir", souligne Joann Sfar. "Je ne suis pas un militant, je ne vais pas réaliser des BD sur des sujets qui me tiennent à coeur. Depuis que je suis gamin, je suis toujours collé dans les manifs anti-racistes, je ne vais pas faire une BD contre le FN. Il ne faut pas prêcher les convaincus. Je vais écrire une BD sur un sujet dont je ne suis pas sûr."

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