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COLLAGE Par Emile Breton |
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| A l'article "papou", le Larousse universel en deux volumes (édition de 1923, par où l'on voit que cela n'est pas si vieux) indique : "adj. Qui se rapporte aux Papous : les guerriers papous ; la langue papoue. N. m. Idiome des Papous : s'exprimer en papou". Et c'est tout sur le sujet, dans un ouvrage qui se proclamait en sous-titre "encyclopédique". Au cinquième siècle avant notre ère, les Grecs, pour désigner tous les étrangers, de quelque pays qu'ils soient et quelles que fussent les différences entre les langues qu'ils parlaient, avaient forgé, à partir d'une onomatopée indiquant un incompréhensible bredouillement, le mot qui devait donner notre français "barbare". Deux mille cinq cents ans plus tard ou presque, il semble bien que si les distingués collaborateurs de ce monument national, le Larousse, avaient enfin appris que, hors de l'incomparable France, des gens parlaient des langues qui, loin de se réduire à la bouillie d'un indistinct "br-br", étaient chacune dotées d'une personnalité propre, identifiable, la Papouasie restait encore dans les brumes de l'indéterminé. C'était à une telle distance... |
| Or, l'une des premières choses que l'on apprend dans le catalogue de l'exposition Arts papous, qui se tient jusqu'à la mi-août à la Vieille Charité à Marseille est que la Papouasie-Nouvelle-Guinée est l'endroit du monde où il y a le plus de langues différentes par tête d'habitant. Sur cette île, grande comme deux fois la France, on ne parle pas le papou comme on le croyait au dix-neuvième siècle, mais huit cents langues différentes, réparties entre deux grandes familles, celles des Papous d'origine qui s'établirent là voici vingt cinq mille ans environ, et les Austronésiens, migrants venus par mer du Sud est asiatique, qui s'y installèrent par vagues successives, il y a de cela cinq mille ans environ. Le nombre considérable d'îles proches des côtes, toutes propices à une activité humaine, l'extrême cloisonnement en vallées isolées par de hautes montagnes dans l'île-mère morcelèrent à leur tour ces parlers au cours des millénaires, le résultat étant cette mosaïque linguistique que découvrirent les premiers anthropologues qui s'avisèrent d'écouter ces barbares et de ne pas tenir leur parole pour un simple bruit des lèvres et de la gorge. Ce fut un long chemin à parcourir, à la rencontre de l'autre. À son écoute, justement. Maurice Godelier le rappelle dans un article, "Monnaie de sel et circulation des marchandises chez les Baruya de Nouvelle-Guinée", repris dans son livre Horizon, trajets marxistes en anthropologie (Maspero, 1977) : "Au début du siècle, écrit-il, Boas et Malinowsky (ethnologues et anthropologues, le premier anglais, le second américain, NDLR), en découvrant et en analysant le potlatch (pratiques sociales de dons et contre-dons, NDLR, encore, et qu'on veuille bien pardonner cet alourdissement) des Indiens Kwiatkiutl et la Kula des Mélanésiens des îles Trobriand, effacèrent en partie l'image traditionnelle du primitif écrasé par la nature et ne se préoccupant que de subsister. On le découvrait au contraire préoccupé, au-delà de ses activités de subsistance, d'accumuler des objets précieux, parures de plumes, de perles, de dents de cochon, de dauphin, plaques de cuivre, et de les transformer, par une habile stratégie de dons et de prestations diverses, en un “fonds de pouvoir” (Malinowsky), en moyens d'accéder aux fonctions et aux statuts les plus valorisés de la société". |
| Ainsi le monde commença-t-il à s'agrandir. À s'enrichir. Et Maurice Godelier, encore, pouvait, en 1971, en tête de son livre de réflexion théorique la Production des grands hommes (Fayard) écrit après un long séjour chez les Baruya des îles Trobriand, en Nouvelle-Guinée, inscrire cette dédicace : "A mes parents. A Warineu, à Kandavatché, à Djirinac et à Ambiaraiwé, qui m'ont emmené avec tant de patience et de gentillesse vers le monde de leur jeunesse, celui que les Blancs en 1951 n'avaient pas encore découvert, aux maîtres des rituels, Inamwé, le grand chamane, Tchouonoondayé qui a charge de disjoindre les garçons du monde des femmes, Ypmeié du clan baruya, qui en faisait des guerriers et des hommes, à tous les Baruya et plus particulièrement à Koummaineu, l'ami, le compagnon de tant d'années." |
| On s'éloigne de l'exposition de la Vieille Charité ? Pas tellement. Sans ce mouvement du monde qui fit qu'on passa des pillards de continents aux chercheurs venus pour apprendre auprès d'autres hommes, leurs semblables, et qu'aux missionnaires persuadés que leur premier devoir envers l'humanité entière était d'extirper le démon des fausses croyances succédèrent des hommes soucieux de savoir comment d'autres, leurs semblables si lointains, s'étaient arrangés avec leurs propres dieux pour se faire une place dans une nature hostile, pour apprivoiser l'inévitable mort, on aurait encore, à Marseille une "Galerie des sauvages". C'est en effet dans une galerie de ce nom, au Château Borély que, loin des statues antiques, précieux témoins de la vraie civilisation, la nôtre, on exposait aux regards curieux d'étranges et innommables objets, ces fétiches que des fadas ramenaient de leurs expéditions lointaines. Une "galerie des sauvages" et pas cette exposition qui d'entrée s'affirme d'art papou. Tout ici, et jusque dans le placement des oeuvres, le souci de les situer par rapport à "ce que l'on croit savoir du fonctionnement de sociétés comme celles des Papous" respire le respect. C'est en effet l'objectif qu'avance Alain Nicolas, directeur du Musée d'arts africains, océaniens, amérindiens de la Vieille Charité dans sa préface au catalogue, ajoutant : "L'autre grande question à laquelle nous sommes confrontés lorsque l'on expose des arts “primitifs” est celle-ci : “A quoi servent donc, dans leur culture d'origine, ce que vous avez appelé oeuvres d'art ? ” Bonne question, bien sûr, à laquelle nous allons apporter, en cette occurrence papoue, une réponse sous forme d'hypothèse qui pourrait bien avoir une portée plus large : l'art sert notamment à représenter les mythes. À se remémorer et à re-présenter les récits mythologiques constitutifs de l'identité d'un groupe. |
| Entre autres." C'est par là d'abord que se manifeste le respect : le visiteur n'y apprendra pas seulement à regarder la beauté de son oeil d'occidental, mais à découvrir d'autres formes de beauté, y compris monstrueusement effrayantes, dans une autre culture. Réflexion qui n'est pas vaine en un temps où la vogue des arts premiers tendrait à faire de ce spectateur-là, occidental cultivé, le seul juge en dernière instance de la pertinence d'une forme artistique. Et, non pas accessoirement, mais de façon essentielle pour la compréhension de la genèse de tout art, on y découvrira que, dans ces sociétés pourtant cloisonnées par la hauteur des montagnes ou la largeur des bras de mer entre les îles, quelques-unes des formes qui peuvent le plus nous émouvoir proviennent de métissages culturels. |
| O n sort de là passablement ragaillardi par ces grands bonds en avant qu'a faits en un siècle de mondialisation l'humanité et on lit dans l'Humanité (le journal, cette fois) cette information que ramène de Floride Françoise Escarpit, à propos de milices chargées de la chasse aux travailleurs clandestins : "Dans un tract appelant les Américains à venir passer leurs vacances en Arizona pour se livrer à la chasse aux immigrants illégaux, on peut lire : “Ces vacances sont pour ceux des vacanciers d'hiver qui veulent aider les fermiers américains à protéger leurs propriétés et, en même temps profiter du grand désert du Sud-Ouest. Tu es invité. Venez passer vos vacances dans les fermes pour éviter que des intrus détruisent la propriété privée. Entrez dans l'équipe du style de vie nord-américain.”" Bon. Il reste encore un certain chemin à faire avant que le respect de l'autre devienne la règle pour tous. |
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