Regards Juin 2000 - La Création

EXPOSITION
L'image“vraie” n'existe pas

Par Catherine Tricot


Marylin a-t-elle embrassé Nelson Mandela ? L'image numérique le dit. Les images mentent-elles désormais ? Ont-elles jamais dit la vérité ? Au Musée d'histoire contemporaine, une exposition soulève les cartes.

Aux Invalides, là-même où Napoléon repose sous la coupole d'or, le musée d'histoire contemporaine a la bonne idée d'organiser l'exposition "Un siècle de manipulation par l'image" (1). L'installation se compose en deux parties : "Manipuler les images" et "La manipulation par l'image". "Certes, il existe un continuum entre les deux, reconnaît d'emblée le commissaire de l'exposition, Laurent Gervereau. On manipule les images pour obtenir un effet sur le public. Mais nous avons voulu commencer par montrer que les images n'existent pas en elles-mêmes, elles font toujours l'objet d'un travail manuel, sont toujours “ manipulées”". Ce travail sur l'image ne vise pas à "mentir". Comme l'indique dès les premières pages l'excellent catalogue de l'exposition (2), les images "sont toujours des interprétations du réel, non pas des “trahisons”, mais un réel autonome". L'image "vraie" n'existe pas.

Après la présentation des différentes techniques de travail sur l'image (détourage, recadrage, photo surlignée, contraste renforcé...) l'exposition entre dans le vif du sujet avec, bien sûr, un large exposé des images trafiquées, maquillées pour des raisons de propagande. On retrouve le portrait de Mikhaïl Gorbatchev sans tache sur le front, celles terrifiantes du film commandé par Hitler "montrant" la construction d'une ville en faveur des juifs, celles de cette républicaine espagnole manifestant avec un enfant et qui sera réutilisée dans un tout autre contexte pour une affiche politique... Présente aussi, une large réflexion sur les icônes de la société de consommation de masse. Effigies des Beatles, plus tard le portait de lady Di répétés en millions d'exemplaires transforment le public en idolâtre... L'exposition s'attarde sur la manière dont le stéréotype du beau corps féminin s'est transformé puis installé au XXe siècle et pèse sur toutes les femmes. Elle relève judicieusement que ce processus est aujourd'hui à l'oeuvre avec le corps des hommes. Le large spectre de la puissance des images est amplement balayé.

Mais la thèse la plus audacieuse développée est celle d'une manipulation non pas d'abord par les images mais par le cadre dans lequel elles nous parviennent. Ce point de vue s'inscrit dans ces temps de fortes inquiétudes avec l'arrivée de l'image numérique et ses facilités à produire une réalité qui n'a jamais existé. On se souvient encore de ce spot Coca Cola faisant se rencontrer, à travers les âges, Marilyn et Nelson Mandela. Laurent Gervereau conçoit bien qu'il y ait une nouveauté avec la plus grande facilité de transformer les photos et de les dupliquer. Mais pour lui ce saut quantitatif ne vaut pas saut qualitatif. A l'appui, il expose de sublimes "fausses photos" comme les photomontages de Heartfield. Il rappelle que des images tirées de films de fiction fonctionnent depuis longtemps comme des images du réel. Et il est vrai que les assaillants du palais d'Hiver ont désormais les visages des comédiens d'Octobre d'Eisenstein. Laurent Gervereau souligne que le public maîtrise mieux les images. "Quand Forrest Gump serre la main de Kennedy, chacun sait que ce sont des images construites. Nous savons comprendre la différence entre image de publicité, de propagande, images de fiction et images d'informations" assure le chercheur (3). Et de fait, aujourd'hui, on ne croit plus à la présence des images, contrairement à d'autres temps où l'écart entre la chose et sa représentation disparaissait (4). Mais, s'empresse d'ajouter l'analyste, "la confusion des genres est le premier danger de notre époque". Laurent Gervereau vise en tout premier lieu l'insertion de publicités non identifiées, en particulier sur le Net ; ou encore le mélange du show et de la politique, ou encore le détournement de symboles... "Nous ne savons plus à quoi nous avons affaire" remarque avec inquiétude le chercheur.

L'existence d'une telle exposition veut contribuer à démonter les mécanismes de la fabrication des images. Le décryptage est donc, ici, l'essentiel. Ainsi, l'exposition multiplie les exemples d'images diversement interprétées. Comme cette photo d'une petite fille que l'on voit utilisée dans un contexte, reprise dans un autre pour lui faire dire un tout autre message. Ces images qui n'ont de sens qu'accompagnées d'une légende sont légion. Les organisateurs rappellent les cas limites des photos de deux charniers, ceux de Katyn en URSS et celui de Timisoara. Dans les deux cas, les légendes ont construit une interprétation de l'amas de corps, tandis que la photo était instrumentalisée pour servir de preuve au discours. Laurent Gervereau donne un conseil : numérique ou pas, "méfions-nous non pas des images, mais du commentaire sur les images".


1. Un siècle de manipulations par l'image, Hôtel National des Invalides, Cour d'Honneur, du 18 mai au 13 juillet. Renseignements : 01 44 42 38 39.

2. Un siècle de manipulation par l'image, Laurent Gervereau, Somogy, éditions d'art, 170 F. On lira aussi, du même auteur, "Les images qui mentent. Histoire du visuel au Xxe siècle", éditions du Seuil-Collection XXe siècle, 453 p., 150F.

3. Conservateur du Musée d'histoire contemporaine-BDIC, Laurent Gervereau est également rédacteur en chef de la revue Image et l'auteur d'ouvrages de référence.

4. cf. Régis Debray, Vie et mort de l'image. Une histoire du regard en Occident, Gallimard 1992.

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