Regards Juin 2000 - La Création

ARTS PREMIERS
Expositiond'un musée

Par Marie Marquès


Voir aussi Arts des Amériques

Jusqu'au 17 juillet, le centre Georges-Pompidou expose dans la galerie du musée d'Art moderne, les projets présentés par les quinze équipes de concepteurs qui avaient été sélectionnées pour participer au concours international d'architecture du futur musée des Arts et des Civilisations-Musée du quai Branly, concours emporté en décembre dernier par Jean Nouvel et son équipe (voir encadré).

Excellente entrée en matière, cette exposition permet au néophyte d'appréhender la multiplicité des interprétations et des expressions développées à partir d'un banal document technique appelé "programme". Celui-ci résume contraintes urbanistiques, fonctionnalités attendues et budget alloué à la construction. Ici en l'occurence, 1,1 milliard de francs, à part égale entre les deux ministères en charge de la tutelle du musée, celui de la Culture et de la Communication ; celui de l'Education nationale et de la Recherche, étant donné la double provenance de la future collection du MAC. Un total de 270 000 objets dont 250 000 appartenant au laboratoire d'ethnologie du musée de l'Homme, et 20 000 au musée national des Arts d'Afrique et d'Océanie.

Situé le long du fleuve, face à la colline du majestueux Palais de Tokyo époque Trente de Jacques Carlu qui abrite le musée d'Art moderne de la ville de Paris, le musée des Arts et des Civilisations entre nécessairement en communication avec son contrepoint par l'intermédiaire de la passerelle piétonne Debilly qui à cet endroit, franchit la Seine. Cette position stratégique n'a pas échappé ni à Jean Nouvel, ni au paysagiste Gilles Clément, venu se joindre à l'équipe et qui évite au quai Branly l'écueil d'une composition peut-être trop structurée. Fidèle à ses positions, celui qui fut le concepteur de l'exposition Jardin planétaire à La Villette, ignore massifs alignés et engazonnés afin de rendre à la nature un peu de sa liberté originelle, afin de renouer avec l'évidence des frondaisons et des hautes herbes. Un parti naturaliste abondant en faveur de l'image des arts premiers et respectant la topographie du terrain du musée en vis-à-vis d'une colline et à l'orée d'un quartier d'immeubles anciens d'excellente facture.

La découverte des maquettes des quinze projets proposés est on ne peut plus instructive quant aux divers courants stylistiques des architectes contemporains. Ce qui frappe surtout, c'est cette assurance avec laquelle ils imposent au site l'objet conçu, pourvu que celui-ci tranche sans état d'âme avec le lieu. Cependant parmi les "recalés", un seul semble avoir, comme Jean Nouvel, trouvé le juste équilibre entre une implantation urbaine délicate et une forme vo-lumétrique aboutie. Le projet de Patrick Berger, l'auteur des grandes serres du parc André-Citroën végétalisé par le même Gilles Clément, bien que ne comportant pas de façade courbe, n'est pas extrêmement éloigné de l'esprit du projet lauréat.

Gestes et bâtiments

Le restant des propositions appartient davantage à ce que les architectes d'aujourd'hui se plaisent à appeller un "geste" : nombre d'entre eux affirment concevoir des gestes, pas des bâtiments. Donc parmi les gestes proposés, outre cet insecte échappé des tropiques imaginé par Francis Soler, celui de l'universitaire américain Eisenman, lauréat du concours pour le Monument des juifs d'Europe assassinés à Berlin, décroche le pompon de l'expressionisme conceptuel. Il se risque à jeter un grand voile plissé en toiture dont on se demande bien quel en aurait été le matériau révolutionnaire. Visible depuis l'emblématique Tour Eiffel, celui-ci aurait très vaguement évoqué le souvenir de l'emballage éphémère du Pont-Neuf par Cristo. Pour Peter Eisenman, ce grand voile est censé représenter la société émergeante et l'implosion de la société contemporaine. Il exprime comme l'indique la fiche de commentaire dans l'exposition : "le passage de la dialectique marxiste et de l'ère industrielle et mécanique, au flux darwinien du biologique et de l'informationnel."

Babel au goût du jour

A ce petit jeu dialectique, la plupart des réponses des architectes jouent à déjouer la réalité de la contrainte physique, comme la fonction fédératrice dévolue à tout bâtiment, les Hollandais MRDV associés aux Français de Périphériques télescopent ledit Eisenman. Habités au quotidien par cette "société de l'information", il se proposent en quelque sorte de remettre au goût du jour le mythe de la Tour de Babel. En contrepoint du mystère premier et des collections, en contrechamp du silence incantatoire des objets, un milliard de fenêtres télévisuelles en liaison directe avec le vacarme d'un monde en constante dématérialisation. Mais il n'y a pas là lieu de s'inquiéter outre mesure puisque rien ne se perd ; rien de se crée non plus. Oui, tout se transforme, tout change. Et surtout la mode...

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Arts des Amériques

Par Délia Blanco


Edouard Glissant, rêve depuis quarante ans d'un musée des Amériques qui s'installerait en Martinique – au Lamentin. Depuis un an, cette ville a soutenu officiellement le projet en cédant deux hectares de terrains autour d'une ancienne usine qui servira de support architectural au musée. Une première collection d'une centaine d'oeuvres existe déjà grâce aux donations des amis latino-américains rencontrés à Paris dans les années cinquante, alors pour la plupart étudiants ou exilés politiques. Certains, comme Matta, Antonio Segui, Julio Duparc, Augustin Cardenas, Wilfredo Lam furent parmi les premiers à participer au projet. Présentée pour la première fois à la Maison de l'Amérique latine, l'exposition de ces oeuvres a entamé un périple international sous le commissariat d'Hélène Lassalle qui les a conduites à Santo-Domingo, dans les murs du Palais du XVIIe siècle où est installée l'Ambassade de France. Edouard Glissant, lors de l'inauguration, a exposé le sens du musée : "Ce sera une structure de musée actif et participatif où seront inclus des galeries, des ateliers, des lieux de résidence destinés à des artistes, des critiques, des commissaires d'exposition qui viendront animer le musée de leur savoir et de leurs recherche." A propos du nom du musée, Edouard Glissant a précisé : "Arts, au pluriel, car il s'agit de réunir toutes les expressions créatrices, depuis l'origine des civilisations américaines à travers leur histoire, leurs drames, de la Terre de Feu jusqu'à la Baie de l'Hudson. Les arts premiers sont les premières créations sur le continent américain, et non pas des arts primitifs." Le musée devrait être terminé en 2002 et jusque là l'exposition sera itinérante, à travers le continent et les îles Caraïbes où, à chaque halte, des artistes seront invités à intégrer la collection. Car la culture et la création plastiques des Amériques ne se réduit pas aux arts premiers et aux pièces archéologiques. L'art contemporain y est bien présent et particulièrement actif. Ce que la France ne semble pas savoir.

PAR DELIA BLANCO

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