Regards Juin 2000 - La Création

ARTS PREMIERS
Un Musée autrement

Par Pierre Courcelles


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Les présidents de la Ve République aiment les musées. Georges Pompidou laissa derrière lui le Centre Pompidou-Musée national d'art moderne ; Giscard d'Estaing le musée d'Orsay ; François Mitterrand le Grand Louvre (notamment). Jacques Chirac le musée du quai Branly, consacré aux "arts premiers". C'est ce dernier qui aura suscité les plus fortes polémiques. Autour de ce musée s'est joué un chapitre décisif de la guerre du goût qui se déroule en France depuis une dizaine d'années, autour de l'art contemporain. On a pu y voir la déroute tant des amateurs de la "beauté" que du "contenu" de l'art. Une autre grille de lecture s'est révélée. L'oeuvre d'art, échappant à l'interprétation de l'esthétique classique, s'est placée sous les moyens de décryptage de l'anthropologie et de l'histoire. C'est aussi la démarche adoptée par la Biennale de Lyon. Et par le Musée des arts des Amériques en gestation à la Martinique. Quelques éléments de réflexion dans ces pages.

La chronique de l'invention du Musée du quai Branly voulu par Jacques Chirac mérite d'être contée, tant elle exprime l'importance de certains aspects de la culture dans le paysage politique français, ainsi qu'un conservatisme certain des hautes instances culturelles du pays. Elle révèle aussi une bataille idéologique dans les champs de la culture et de la connaissance. C'est le 14 novembre 1995, sous la Pyramide du musée du Louvre – le lieu est lourdement symbolique – que Philippe Douste-Blazy, alors ministre de la Culture, annonçait la création d'une Commission chargée d'étudier "les modalités de présentation, à l'intérieur du musée du Louvre, d'arts primitifs". Une volonté de Jacques Chirac. Déclaration qui lançait, de fait, le Musée du quai Branly. Une véritable bombe. Des "arts primitifs" (aujourd'hui, on parle d'"arts premiers", c'est plus correct politiquement) faisant irruption dans ce sanctuaire de l'histoire des arts de la France et de la plupart des pays européens, constituée des successives et brillantes civilisations du pourtour méditerranéen ? Il avait fallu passer outre à l'opposition des conservateurs du Louvre pour oser évoquer une idée aussi barbare. Une hérésie. Dans le cas, improbable, où le message transmis par Douste-Blazy n'aurait pas été entendu, le président en personne se fit son propre porte-parole : "Les arts premiers doivent être au Louvre [qui] ne peut pas rester un grand musée en ignorant les arts de 70 % de la population mondiale. Je veux faire cela dans l'année qui vient" (1).

Un contresens culturel

Certains, dans la foulée, envisageant déjà la création d'un treizième département au sein du Louvre, consacré aux arts premiers. Un contresens culturel. Ce n'est pas ce qu'on enseigne aux futurs conservateurs à l'Ecole du Louvre. En revanche, on y apprend la discrétion, l'urbanité, un savoir- vivre qui évite tout éclat. La volonté du président de la République passa donc par le silence distingué des conservateurs du plus grand musée du monde, convaincus que le temps arrangerait les choses et que l'idée saugrenue se noierait dans les méandres de l'administration française. Ce qu'ils ignoraient (peut-être pas, d'ailleurs), c'est que les propos du ministre de la Culture n'étaient que faux semblants destinés à les mobiliser sur la non-faisabilité de ce projet dans les murs du Louvre. Et que le bon sens devait conduire à donner à ce projet tout le lustre qu'il méritait, en l'installant ailleurs, et en grand. Au Trocadéro, par exemple, là où est installé le musée de l'Homme et ses riches et vastes collections d'arts africains, américains et océaniens. Mais là non plus, l'idée ne séduit pas les chercheurs qui veillent jalousement sur leurs collections. Henry de Lumley, directeur du Museum national d'histoire naturelle, de qui dépend le musée de l'Homme, entre dans la controverse : "De la nature des “arts premiers” découlent deux conséquences : l'oeuvre est aussi objet d'étude et doit donc être expliquée. C'est la spécificité du musée de l'Homme que d'allier en un même lieu recherche et collections, présentation et enseignement". (2).

Ethnologie et esthétique

Et même si le directeur du Museum consent à prêter au Louvre quelques pièces du musée de l'Homme, c'est sur ces bases que la polémique, à peine éteinte aujourd'hui, se développera : la valeur d'usage de ces oeuvres et leur valeur esthétique, opposées. Le 19 avril dernier, Jean Bazin et Alban Bensa, directeurs d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, continuaient de s'interroger : "Que va-t-on choisir de nous montrer quai Branly ? Des documents ou des oeuvres ? De quoi va-t-on nous parler ? D'ethnologie ou d'esthétique ?" (3). En 1996, pour résumer, le Louvre ne veut pas de ces arts premiers et le musée de l'Homme ne veut pas s'en séparer.

Camps de la polémique

Les partisans de l'entrée au Louvre remontent jusqu'à Guillaume Apollinaire qui, en 1909, écrivait : "Le Louvre devrait recueillir certains chefs-d'oeuvre exotiques dont l'aspect n'est pas moins émouvant que celui des beaux spécimens de la statuaire occidentale." L'accusation va jusqu'à l'"apartheid culturel", les défenseurs du musée de l'Homme, de leur côté, reprochant aux premiers de vouloir démanteler une prestigieuse institution française. On passe alors sous silence, quasiment, l'existence du Musée des arts d'Afrique et d'Océanie situé à la Porte Dorée, en lisière du Bois de Vincennes. Construit à l'occasion de l'Exposition coloniale de 1931, il est délaissé par la Direction des musées de France qui l'a en charge – malgré les efforts déployés par Jean-Hubert Martin, son directeur, au cours des quelques dernières années, pour lui rendre de l'intérêt ; mais il ne se range dans aucun des deux camps de la polémique : en novembre 1996, il signe un texte, "Ethno-esthétique et mondialisation" (4), où les protagonistes sont renvoyés dos à dos : "Le débat n'est plus tant entre ethnologie et art, mais bien entre des conceptions surannées de ces deux domaines". On peut comprendre, à sa lecture, que le militantisme des partisans des arts premiers au Louvre aient appuyé sur des idées parfois simples. Ils n'en changerons pas pour autant. De leur côté, les avocats du musée de l'Homme font signer une pétition qui, début 1997, rassemble plus de dix mille signatures.

Cependant, la commission de réflexion annoncée par Douste- Blazy (5) rend ses conclusions en octobre 1996 et Jacques Chirac annonce la création d'un nouveau musée qui devrait prendre le titre consensuel de musée de l'Homme, des arts et des civilisations. La presse titre : "Le musée de l'Homme doit être réaménagé pour accueillir celui des Arts d'Afrique et d'Océanie, obligeant le musée de la Marine à quitter le Trocadéro. Le coût de l'opération est estimé à un milliard de francs. L'ouverture de cet ensemble est prévue fin 1999" (6). Dans la précipitation qui, chez les chiraquiens, marque l'ensemble de l'opération, on avait oublié le musée de la Marine, installé en 1943. Grosse tempête chez les marins. Ils n'entendent pas être délogés du haut de la colline de Chaillot, même pour un bord de Seine comme ce leur fut proposé.

Questions en suspens

A la tête de la mutinerie, une légende de la mer, Eric Tabarly, et un futur académicien, marin en désoeuvrement, Jean-François Deniau. Et Jean-Marie Le Pen. A l'arrivée de Catherine Trautmann au ministère de la Culture, en juin 1997, le problème est toujours en l'état. Les marins sauveront leur musée lorsque, en février 1998, Jacques Chirac fait part de sa préférence pour l'installation de son musée au quai Branly. L'Etat y possède un terrain qui depuis plusieurs années accueille, sous chapiteaux, des salons comme la FIAC (Foire d'art contemporain). La construction d'un nouveau musée satisfaisant les passions artistiques du chef de l'Etat – dont le coût estimé, alors, dépassait le milliard de francs – avait, fort probablement, été envisagée dès le lancement de l'idée des arts premiers au Louvre. Mais le président de la République qui entamait à ce moment-là son septennat sous le signe d'une chasse aux dépenses trop voyantes de l'Etat (fracture sociale oblige), ne pouvait décemment pas annoncer d'entrée de jeu une telle largesse... Au détour, le musée prenait à nouveau un autre intitulé : Musée des arts et des civilisations. L'avant dernier puisque aujourd'hui il s'appelle, très sobrement, le Musée du quai Branly.

Pour autant, l'entrée des arts premiers au Louvre n'a pas été décommandée. Ils y sont depuis le 15 avril dernier, une centaine de pièces sur 1000 mètres carrés, au pavillon des Sessions. Est-ce une vitrine provisoire du Musée du quai Branly ou une installation définitive ? Question en suspens, semble-t-il. Mais les conservateurs du Louvre ne bataillent pas pour la seconde solution. Les ethnologues du musée de l'Homme, quant à eux, semblent s'être accommodés de la création du musée. Un de leurs pairs les plus renommés, Maurice Godelier, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, s'est engagé dans l'aventure. Dans un entretien à Libération, le 20 avril 1999, il exprimait ce que représentait la création du Musée : "C'est une formidable occasion, à la fin du XXe siècle, de tirer les bilans, de porter témoignage sur les peuples, les cultures et les histoires des sociétés de quatre continents (l'Europe étant exclue du projet) dont beaucoup ont été colonisés par l'Occident [...] l'occasion de faire non seulement un musée sur les autres mais un musée des autres, avec les autres." Belles occasions, en vérité.


1. Le Figaro, 20/1/1996. Le président de la République ne prenait-il pas ses désirs pour des réalités ? : les arts premiers sont entrés au Louvre quatre ans après cette annonce tonitruante, en avril dernier...

2. Libération, 14/2/1996. Il précisait : "Créé en 1937 par l'ethnologue Paul Rivet afin de rapprocher l'anthropologie et l'étude de la préhistoire de l'ethnologie, le Musée a acquis une réputation internationale fondée sur la recherche et la diffusion des savoirs : issus du musée de l'Homme, un Paul-Emile Victor, un Claude Lévi-Strauss, un Robert Gessain, un Jacques Soustelle, un André Leroi-Gourand, un Michel Leiris ou un Jean Rouch..." Les collections du Musée de l'Homme comportent environ un million d'objets.

3. Le Monde, "A propos d'un musée flou".

4. Le Monde du 7-11-1996 et cosigné par Claude-François Baudez, archéologue, historien de l'art, américaniste (CNRS) et par Louis Perrois, ethnologue, africaniste (Orstom).

5. Présidée par un ami de Jacques Chirac, Jacques Freidmann, président de l'UAP, cette commission de 11 membres comprend les principaux acteurs de la polémique : Françoise Cachin, directeur des Musées de France ; Henry de Lumley, directeur du Museum national d'histoire naturelle ; Jean-Hubert Martin, directeur du Musée des arts d'Afrique et d'Océanie ; Pierre Rosenberg, président-directeur du Musée du Louvre. Et Jacques Kerchache, collectionneur. Ce dernier, autre ami de Jacques Chirac, depuis 1990, est l'homme qui lui a "vendu" l'idée de l'entrée des arts premiers au Louvre pour laquelle il milite alors depuis des années. Expert reconnu, il est pourtant peu estimé des conservateurs et des ethnologues pour lesquels il est un peu trop aventurier et dont l'activité de marchand n'est pas des plus estimables. Philippe Baqué, dans son livre Un nouvel or noir. Pillage des oeuvres d'art en Afrique (Editions Paris-Méditerranée, 1999, 120F) rappelle que Kerchache a connu les prisons gabonnaises "pour avoir exporté illégalement des reliquaires", mais, ajoute l'auteur, "l'intéressé se défend d'être un pillard". Conseiller scientifique au musée du quai Branly, il fut la cheville ouvrière de l'exposition des oeuvres au musée du Louvre, pavillon des Sessions.

6. Le Figaro, 13 et 14-15 septembre 1996. Aux dernières estimations, le Musée du quai Branly doit être inauguré en 2004.

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A lire

Par P.C.


Jacques Kerchache (sous la direction de), Sculptures, Afrique, Asie, Océanie, Amériques, éditions RMN-musée du quai Branly, 480 p., 340 F Marine Degli et Marie Mauzé, Arts premiers, le temps de la reconnaissance, Gallimard-Découvertes, 160 p., 84 F.

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