Regards Juin 2000 - La Cité

URBANISME
Une ville pacifiée ou transformée ?

Par Alain Bertho


Vingt ans après les premières procédures d'intervention sociale sur les quartiers, douze ans après la naissance officielle de la politique de la ville, on ne sait toujours pas ce qu'est "la ville", ni ce qu'elle devrait être. Cette incertitude est sans doute liée aux termes des débats qui ont accompagné l'émergence de cette préoccupation urbaine. Tant qu'on considère la ville d'abord comme le lieu d'un rapiéçage social, un lieu d'insertion, de participation ou de mixité, les débats s'enlisent à la marge d'une société qu'on dit en crise sans jamais vraiment porter sur la nécessité, la possibilité ou les lignes de force de sa transformation. Ce n'est pas que les problèmes posés ne soient pas réels. C'est d'abord que les mots qui se sont imposés pour les poser enferment la pensée. Le souci de la sécurité est-il un souci de gauche ou de droite ? Ce qu'on appelle la violence urbaine est-elle un mal en soi ou le symptôme d'un autre mal qu'il convient d'identifier ? La mixité sociale est-elle un objectif progressiste ou ne faut-il pas plutôt considérer qu'il y a de toute façon trop de pauvres et qu'il convient de faire reculer la pauvreté plutôt que d'essayer de la diluer, comme pour masquer une boisson amère. Bref, la société urbaine doit-elle être pacifiée ou transformée ?

Posée ainsi la question semble presque une provocation. Or force est de constater que dans les faits, le souci de pacification rassemble très largement l'éventail politique et nous fait perdre trop souvent de vue le reste. Si la ville est aujourd'hui un des lieux privilégiés de cette difficulté intellectuelle (l'école en est un autre) c'est sans doute que la nouveauté radicale de ce qui s'y passe et de ce qui s'y joue nous a tous pris un peu au dépourvu. Il faudra s'y résoudre : la ville n'est pas un supplément d'âme ni le simple cadre (plus ou moins agréable) d'une vie dont l'essentiel se jouerait ailleurs, dans les entreprises par exemple.

Dans un monde où l'affrontement de classe s'incarne dans les terrains les plus divers et parfois les plus inattendus, la ville est l'espace privilégié où se déploient les multiples fronts, symboliques, politiques, sociaux, culturels, subjectifs, privés, de la lutte pour se réapproprier l'avenir, pour se le réapproprier ensemble. Nous sommes donc devant des choix réels, profondément politiques. Mais la difficulté première consiste à les identifier et à les formuler. C'est une culture moderne de la critique sociale qu'il convient de reconstituer ou tout simplement de constituer comme une culture commune, à partir de chaque expérience professionnelle ou sociale, de chaque situation vécue, de chaque problème posé. Ce n'est qu'au prix de cet effort collectif que nous sortirons du consensus mou qui conduit le plus souvent à traiter les victimes en problèmes et les problèmes en objets camouflables.

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