Regards Juin 2000 - La Cité

CITOYENNETE/SONDAGES
Où en est l'opinion européenne ?

Par Antoine Châtelain


Entretien avec Pierre Giacometti*

Depuis quelques années, l'institut IPSOS observe l'évolution des opinions publiques européennes.

Le paysage économique et social de l'Europe a profondément changé en quelques années. Comment les opinions européennes perçoivent-elles cette évolution ?

Pierre Giacometti : L'année 1999 a consacré le rétablissement spectaculaire du moral des consommateurs européens. Leur confiance dans la situation économique a gagné 24 points en Europe depuis la fin 1996, dont 8 points sur la seule dernière année 1999, et le pessimisme dans l'évolution du pouvoir d'achat a, dans le même temps, connu une baisse très significative passant en Europe de 49 à 35 %. On ne sous-estimera pourtant pas les différences importantes fondées sur des critères socio-économiques. L'amélioration s'est opérée de manière beaucoup plus prononcée parmi les classes moyennes et l'écart de confiance s'est creusé au détriment des bas revenus. A la fin de l'année 1996, 10 points séparaient le niveau de confiance des catégories à revenus moyens inférieurs de celui des populations disposant de ressources modestes. Cet écart est désormais de 28 points. Tous les indicateurs qui mesurent la perception du champ économique attestent du même phénomène : pour l'instant, l'Europe des bas revenus n'a que très partiellement ressenti les effets du retournement de conjoncture. Plus préoccupant encore, l'accentuation des contrastes sociaux semble être le trait caractéristique saillant de l'évolution des opinions. La situation de la France est représentative de ce que montre l'Europe dans sa version agrégée. L'ère de la nouvelle économie a – semble-t-il – commencé à fabriquer dans notre pays des écarts importants dans la croyance en un avenir économique meilleur. Plus que chez nos voisins, les contrastes sont aujourd'hui plus accusés entre hommes et femmes, au profit des premiers, entre jeunes et plus âgés, entre diplômés et citoyens à faible niveau d'instruction. Alors que les franges les plus aisées et les classes moyennes les plus favorisées considèrent l'avenir économique dans leur majorité avec optimisme, près des deux tiers des classes populaires et défavorisées continuent à "broyer du noir" et plus de la moitié reste convaincue que "la situation du pays reste mauvaise". En cinq ans, la désormais célèbre fracture sociale a pris du relief. A terme, l'évolution du moral des catégories de population les plus exposées aux difficultés économiques constitue un facteur crucial de stabilité du climat politique et social, surtout si l'on fait l'hypothèse que le processus de révolution économique en Europe va aller en s'accélérant, avec la perspective de l'arrivée de l'euro en janvier 2002.

Percevez-vous des évolutions analogues au-delà du seul indicateur de l'optimisme sur la situation économique ?

P.G. : Il faut bien sûr réfléchir en termes de mutation sociétale, quand les modes de vie sont en train d'entrer dans une autre époque, aussi bien dans la sphère privée que dans la sphère publique. La modification des échelles de temps et d'espace, conséquence de la révolution technologique de l'Internet, va transformer la carte sociologique des statuts socioprofessionnels, fragilisant de plus en plus les populations les plus inadaptées, à la recherche de sécurités multiples, et installant chez de nouvelles générations d'actifs intégrés des habitudes et des modes de vie nouveaux. L'accès à Internet devrait devenir très vite un critère discriminant décisif des attitudes et des opinions. Synthèse de critères comme le niveau d'instruction, le niveau de revenus, l'activité professionnelle, l'appartenance à une génération, il est aussi le reflet d'une nouvelle relation au monde et à la société. Si l'on se réfère à l'exemple français (un peu plus de 10 % des foyers connectés), il divise aujourd'hui la population française en deux catégories, de très inégale importance. Mais qu'en sera-t-il lorsque nous atteindrons des niveaux de connexion proches de ceux des États-Unis aujourd'hui, c'est-à-dire 50% ? Cette nouvelle fracture potentielle est en train d'intervenir au moment où le champ des préoccupations collectives connaît, lui aussi, une période de transition marquante.

Au moment où nous opérerons cette révolution sociologique, l'Europe des années 2000 sera-t-elle dominée par la préoccupation sécuritaire ? Oui, si l'on en juge par l'orientation des indicateurs qui mesurent l'évolution des principaux problèmes qui inquiètent les opinions en Europe. Lors de la dernière vague d'enquêtes des "tendances des opinions publiques européennes", réalisées par Ipsos à la fin de l'année 1999, pour la première fois l'insécurité et la violence sont devenues la principale inquiétude des Européens. Ce renversement dans l'ordre des préoccupations s'explique par un double phénomène. La baisse du chômage à un rythme accéléré a libéré un espace pour d'autres enjeux. Par ailleurs, les pays concernés ont été confrontés depuis plusieurs années au problème de l'insécurité urbaine, génératrice d'inquiétude croissante chez les citoyens. Concentrée longtemps parmi quelques catégories comme les personnes âgées, l'insécurité s'impose aujourd'hui dans toutes les générations et tous les milieux sociaux. 

En réalité, c'est à un vaste mouvement de rééquilibrage auquel on assiste depuis plusieurs mois: avec l'insécurité, l'exclusion sociale, la lutte contre l'immigration clandestine, les problèmes d'environnement sont des inquiétudes qui progressent dans tous les pays d'Europe, à des rythmes variables, fonction de la topographie locale des enjeux. Ils seront les thèmes de l'Europe de demain. L'insécurité est devenue la principale préoccupation des employés et des ouvriers européens et, corrélativement, elle est devenue aussi la première préoccupation de l'électorat de centre gauche ! Ce nouvel objet d'interrogation collective a eu pour première conséquence de provoquer partout en Europe une lente dégradation de la confiance accordée par les citoyens aux gouvernements pour lutter efficacement contre l'insécurité et la délinquance. Elle a contribué également à générer une attente permanente de réassurance contre la notion de risque. C'est ainsi qu'il faut interpréter le réflexe sécuritaire qu'expriment les Français lorsqu'on les interroge sur leur vision de l'avenir de l'Europe. Ils citent alors prioritairement les fonctions régaliennes de police, de justice et de défense, à leurs yeux de plus en plus mal assurées et assumées.

La sphère politique prendra-t-elle la mesure de toutes ces mutations ? Jamais le décalage n'avait été aussi important entre le climat d'indifférence de la campagne et l'importance de la séquence historique que connaît actuellement la construction européenne. Dans une démocratie européenne adaptée, le scrutin de 1999 aurait dû être celui du trop plein d'enjeux et donc marqué par un intérêt fort et croissant des électeurs. Au-delà de l'épisode électoral du printemps dernier, pour de nombreux citoyens d'Europe, ce n'est plus simplement l'Europe qui souffre d'absence de lisibilité, c'est la fonction du pouvoir politique qui est en cause, alimentée par la difficulté croissante à identifier les frontières entre la gauche et la droite. Face aux questions posées par la montée prévisible des enjeux sociétaux, droite et gauche devront redéfinir les frontières de ce qui les oppose. n

Une analyse plus développée est parue dans l'Opinion Européenne, sous la direction de Bruno Cautrès et Dominique Reynié, Presses de Sciences Po.


*Directeur général d'Ipsos.

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