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CITOYENNETE Par Roger Martelli |
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| On attendra beaucoup de la dynamique engagée par le manifeste pour un mouvement social européen initié par Pierre Bourdieu début mai. Mais on ne pourra pas sous-estimer le travail nécessaire pour maîtriser les relations du politique et du social. |
| Le 1er mai dernier, à l'initiative de Pierre Bourdieu, un appel était publié, en France, en Allemagne, en Espagne, en Italie en Grèce, et dans de nombreux autres pays européens et extra-européens. Signé par plusieurs centaines de personnalités, intellectuels, artistes, chercheurs, responsables et militants syndicaux ou associatifs, le texte propose la tenue, avant la fin de l'an 2000, d'"Etats généraux du mouvement social européen", pour rédiger une "Charte du mouvement social" et ébaucher une "structure internationale". L'ambition assignée à cette initiative est immense : constituer un véritable "contre-pouvoir critique" face à des institutions et firmes multinationales arc-boutées sur un projet néolibéral. |
| L'invention d'un Etat social européen... |
| Ce nouveau manifeste est le fruit direct des efforts du sociologue français et de son association "Raisons d'agir". Son groupement s'est fixé depuis longtemps pour objectif "l'invention d'un Etat social européen, d'une Europe sociale réelle et pas seulement rhétorique". En juin 1999, dans le Monde diplomatique, Pierre Bourdieu se prononçait explicitement pour un "mouvement social européen", à ses yeux la seule façon de contrebalancer les pouvoirs exorbitants du Conseil, de la Commission et de la Banque centrale européenne. Puisque l'avenir est aux institutions internationales, expliquait le chercheur, et puisque les tenants du libéralisme sont d'ores et déjà organisés sur le plan supranational, il n'est pas d'autre voie pour l'esprit de résistance que de s'ancrer dans "la nécessité vitale de l'internationalisme ou, plus précisément, de l'internationalisation des modes de pensée et des formes d'action". |
| L'idée de Bourdieu a germé dans un terreau fertile. Depuis le printemps de 1997, quand les syndicats belges et français se sont dressés ensemble contre la fermeture de Renault Vilvoorde, le temps est à la coordination des luttes européennes. Les "eurogrèves" se sont multipliées, par exemple chez les cheminots et, le 11 mai 1999, les électriciens ont manifesté massivement, à l'appel conjoint des fédérations européennes des services publics et de l'énergie. De plus, le monde salarial n'est plus seul en lice : le 29 mai 1999, 30 000 personnes manifestaient sur le Rudolfplatz de Cologne à l'appel des Marches européennes contre le chômage et, en octobre, les mouvements féministes faisaient de même, à l'appel de plusieurs centaines d'associations. La "Charte 2000" s'inscrit dans la continuité de ces combats antérieurs, tout en cherchant à dépasser la rencontre ponctuelle, pour esquisser les bases d'une organisation commune, active et réflexive, inscrite dans la durée. En cela, l'initiative vient à son heure, après l'impact des mouvements précédents et, plus particulièrement encore, après le succès médiatique des manifestations de Seattle. |
| Mobilisation de la société civile |
| Il est vrai que l'Europe actuelle est en panne, faute de projet. Alors que l'espace économique est tout entier organisé par un marché de plus en plus "dérégulé" et tandis que le système institutionnel est dominé par le poids des exécutifs européens, l'espace public, lui, est dangereusement anémié. Où et quand débat-on sérieusement sur des choix de société clairement identifiés et sur les implications concrètes qui en résultent ? Où et quand dispute-t-on de l'Europe que nous pourrions construire ? En se fixant pour objectif "une confrontation ouverte des différents projets de transformation sociale", le nouveau manifeste est donc au coeur de ce que pourrait être la modernité démocratique d'une construction européenne en quête de sens. La pente du "mouvement social européen" pousse vers un renversement copernicien : rompre avec la logique d'une construction communautaire par le haut et enclencher, autour des mouvements amorcés, la mobilisation systématique de la "société civile". |
| Le nouvel "appel Bourdieu" pourrait ainsi ouvrir un espace intéressant, dans un moment délicat de l'histoire européenne. Il devra, au fur et à mesure qu'il se déploiera, se confronter à quelques problèmes délicats. Le premier s'estompera avec le temps : il n'est pas si facile, dans cette Europe culturellement diversifiée, de trouver d'emblée le langage commun qui rassemble des mouvements particuliers, enchâssés dans leurs expériences nationales. La diversité des statuts sociaux, l'importance variable du secteur public, les équilibres différents de la conflictualité sociale et de la négociation compliquent la compréhension réciproque des militants. Trouver un langage commun, sans se laisser aller au vertige de la langue unique, est ardu, mais tendanciellement atteignable. |
| Plus complexe est la délimitation de la cible visée. Dopé par l'effet entraînant de la lutte des "sans" (sans-logis, sans-papiers, sans-emploi, etc.), le mouvement sera-t-il d'abord celui des "laissés-pour-compte" de la politique libérale ? Suffira-t-il d'élargir le propos aux "problèmes laissés-pour-compte", comme le fait la Charte, pour ne pas être cantonné à la représentation des exclus, quand il s'agirait plutôt de promouvoir leur inclusion ? Au fond, comment raccorder le combat des plus pauvres à la recherche collective d'une construction nouvelle ? Il n'est pas d'alternative possible au libéralisme si l'on ne se hausse pas au niveau de la société tout entière et pas de quelques-uns de ses segments : le comprendre n'a pas été toujours facile dans des contextes nationaux ; ce ne le sera pas non plus dans le contexte européen. |
| A l'écart de la politique institutionnelle |
| Plus complexe encore est le rapport au politique. Inscrite dans le regain de combativité sociale des années 90, politiquement surdéterminée par la distance critique à l'égard d'une politique social-démocrate placée du côté de "l'ordre économique établi", la Charte n'échappe pas à l'esprit de défiance à l'égard de toute forme de politique institutionnelle. Elle vise les "syndicats et associations" et affirme que son objectif est "l'indépendance à l'égard des partis et des gouvernements". Le bien-fondé de cette visée ne se discute pas, dans une Europe qui pratique trop souvent la subordination fonctionnelle des associations à l'Etat ou leur subordination structurelle aux partis. Mais dès l'instant où le mouvement entend se placer au niveau des "projets de société", il se situe sur le terrain du politique proprement dit : la controverse publique sur l'architecture de la cité. On pourrait s'en tenir à un face-à-face institutionnalisé : d'un côté, un mouvement social qui formule des demandes et, de l'autre côté, des institutions et des partis qui les traitent politiquement. Or, on a déjà dit, dans le précédent numéro de Regards, les risques d'une telle séparation fonctionnelle qui, par un effet pervers, peut accentuer en pratique le dessaisissement des citoyens et aggraver la crise politique. |
| L'exigence de politique, salutaire, appelle bien des débats et d'utiles clarifications. On sait que, en France, les "Etats généraux du mouvement social" ont buté sur le délicat passage au politique. L'obstacle se reproduira inévitablement à une échelle plus large. Pour l'instant, l'appel est dans un entre-deux : il recueille les signatures de quelques "politiques", y compris sociaux-démocrates ; mais la dominante culturelle, en France en tous cas, est plus proche de ceux qui, dans le mouvement syndical et associatif, ont soutenu il y a quelques mois un manifeste "Pour l'autonomie du mouvement social". La contradiction sera utile, pour peu qu'elle soit repérée, acceptée et soigneusement gérée. On attendra beaucoup de la dynamique engagée par cet appel ; on ne sous-estimera pas pour autant le travail nécessaire pour maîtriser les relations du "politique" et du "social". L'indépendance structurelle est une nécessité ; mais la séparation fonctionnelle est une impasse. |
| Il faudra donc bien, en Europe comme en France, imaginer une articulation nouvelle, ni fusionnelle, ni conflictuelle, des associations, des partis et des institutions. Là-dessus le mouvement social a son mot à dire ; les partis eux-mêmes ont à surmonter leurs inerties. Que le communisme commence à en prendre conscience est une chance ; elle devra être saisie. |
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